‹ L'Art et l'archéologieChapitre 58 sur 102 · ART GREC · texte numérisé non relu

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les ressources d’un esprit accoutumé à embrasser par la spéculation philosophique l’ensemble des faits peuvent servir dans de pareilles recherches, le succès le plus complet doit couronner les efforts de M. Ravaisson.

Aidé, lorsqu’il était en Italie, par une allocation de M. le ministre d’État, l’ancien président de la commission de 1 853 a pris soin de faire mouler un certain nombre de statues. Tout ce qui portait l’empreinte des siècles où le ciseau s’est montré vrai, puissant, fougueux, a surtout attiré son attention. Il a reconnu à ces signes les contemporains ou les successeurs immédiats de Phidias. De ces marbres intéressants, beaucoup ont été méconnus! Conservateurs de musées, artistes, antiquaires, ne leur ont accordé que du dédain. Je n’en citerai qu’un exemple. Deux torses drapés, deux torses où le marbre a la souplesse de la chair, et sur qui ruissellent ces admirables plis qu’on voit se jouer sur les épaules et sur le sein des Parques de Phidias, deux chefs-d’œuvre, en un mot, sont restés oubliés, durant des siècles, dans ce petit jardin du Vatican surnommé délia Pigna; tandis que par un de ces caprices de la fortune, qui se montre aussi injuste envers les œuvres des hommes qu’ envers les hommes eux-mêmes, on voit de la sculpture romaine, et des plus médiocres, s’étaler triomphalement sous les voûtes du musée pontifical.

Du reste, parmi les causes qui troublent particulièrement dans l’appréciation des antiques, il faut signaler les déplorables tentatives des restaurateurs de statues. On sait comment ils traitent les chefs-d’œuvre;

on sait comment ils s’y prennent, ainsi que les restaurateurs de tableaux,

Pour réparer du temps l’irréparable outrage.

Si la beauté physique, l’œuvre du Créateur, ne peut se refaire, n’en est-il pas de même de la beauté créée par le génie? Yous pouvez raccommoder une machine : un tableau, une statue, ne se raccommodent point. Ah ! n’écrasez point sous vos doigts mercenaires la fleur du talent! Craignez qu’à votre approche l’œuvre aimée, admirée, quoique mutilée, n’exhale le souffle divin qui l’animait encore.

Plus que tout autre, M. Ravaisson a compris le danger de ces restaurations. Aussi s’est-ii hâté de faire disparaître , dans la reproduction par le moulage , toutes les additions modernes, s’appliquant à rendre à la statue l’aspect qu’elle avait quand elle fut découverte. Débarrassées de leurs têtes, de leurs bras, de leurs jambes d’emprunt, beaucoup de ces statues, auparavant assez médiocres, nous offrent aujourd’hui des torses d’une beauté ravissante. J’en appelle à tous ceux qui ont vu les moulages du Palais de l’Industrie : ils ont applaudi, j’en suis certain, à ces heureuses mutilations.

Il est bien temps que ce purisme éclairé vienne mettre un terme à des restaurations arbitraires, qui changent quelquefois le mouvement d’une figure, qui placent une tête médiocre sur des épaules magnifiques, ou qui enlèvent ce grain si délicat que l’on pourrait appeler l’épiderme du marbre. Il est temps qu’il brise ces accessoires modernes placés là par le caprice d’un

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ignorant sculpteur, et qui furent souvent une source d’erreurs graves pour les antiquaires que l’éloignement contraignait à se servir d’estampes infidèles. Si l’on parvient un jour (du moins dans la reproduction en plâtre) à débarrasser la statuaire antique de tout ce qui s’y trouve d’hétérogène et de bizarre, l’étude scientifique de l’art grec prendra le plus grand essor. De ce moment, les gens de goût et de savoir, quand ils visiteront une collection ainsi purifiée, éprouveront une sensation pareille — sensation charmante ! — à celle qui s’empare d’eux quand ils lisent Homère couramment, dans le texte, après l’avoir aperçu sous le voile d'une traduction ou dans les gloses fastidieuses de ses commentateurs.

Cent quinze à cent vingt moulages, sans compter ceux qui doivent venir, sont réunis aujourd’hui dans le Palais de l’Industrie. Ils y témoignent en faveur d’une de ces tentatives malheureusement trop rares à notre époque affairée. Deux rangées de planches, établies à la hâte dans la galerie occidentale, et quelques étais grossiers, voilà pour la partie architectonique de cet embryon de musée. A droite sont les statues; à gauche sont les bustes et quelques basreliefs. Plusieurs groupes de grande proportion et de grande valeur occupent le milieu. Parmi ces derniers, je citerai Hercule étouffant Antée, monument important de la galerie de Florence, et le fameux Pasquin dont on possède au Vatican et ailleurs quelques répétitions. Ce Ménélas emportant le corps de Patrocle, ce pauvre torse mutilé, relégué dans la rue, et sur lequel les Romains mécontents affichaient jadis de

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mordantes satires, il est digne de Phidias! Quelle imitation grandiose et fidèle à la fois de la nature ! quelle viel par quelles mains brillantes ce marbre a-t-il été pétri ? Le Bernin, bien supérieur à ses œu- \res, considérait comme le plus bel antique de Rome ce groupe que Paris ne connaît point encore.

Essayer de décrire les moulages du Palais de l’Industrie, ce serait mal à propos ; l’attention est ailleurs. Seulement je crois devoir insister sur la signification générale de cette collection. Entre ces planches mal rabotées, un œil exercé voit se dérouler les trois périodes principales de la statuaire grecque : l’art ancien, le grand style, l’art parvenu à sa maturité.

Parmi les monuments archaïques, je n’en citerai qu’un seul. C’est un Apollon, dont le marbre a été trouvé près de Corinthe, dans les ruines de Ténéa. Qu’il se trouve ailleurs une statue plus roide (l’Égypte n’est pas exceptée), de visage plus hébété par ce rire qui grimace sur tous les visages dans la sculpture primitive, et surtout dans l’école éginétique, je ne le crois point. Chose étrange ! cette forme aride reparaîtra seize ou dix-sept siècles plus tard en pleine Italie, sous le pinceau des prédécesseurs de Raphaël; ou bien les pieux artistes de quelque confrérie attacheront un type à peu près semblable au porche d’une cathédrale germanique ou normande. Un si remarquable exemple des évolutions de l’art nous fait songer aux métamorphoses opérées par la nature dans son officine secrète, à cette transformation de certains êtres, à leur engourdissement comparable à la mort, et qui est toujours le précurseur d’une brillante résurrection.

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Le groupe de Pasquin, uue superbe statue de la villa Ludovisi, cinq ou six torses de Bacchus et d’Apollon, appartiennent à cette école grandiose dont Phidias est le chef. La statue est celle d’un jeune guerrier assis à terre, les jambes négligemment croisées -, il tient une épée à la main. Un peu plus de mélancolie dans les traits’, etce personnage héroïque aux membres puissants me représenterait Achille pleurant Briséis « sur les rivages de la mer blanchissante. » Un athlète, d’une puissante individualité, m’a rappelé ce qu’un critique d’art grec. Philostrate le jeune, dit quelque part d'une peinture de Méléagre ; « Il est jeune, il est solide, il est plein de sauté et de sève. Les côtes sont larges, la poitrine est médiocrement bombée, les bras musculeux. » J’ai déjà signalé les deux admirables torses du jardin délia Pigna,

Des contours arrondis, des lignes de plus en plus ondoyantes nous annoncent un art nouveau : le sein de la beauté n’est plus aussi virginal ; la sensualité émousse le ciseau. Deux petits chefs-d’œuvre marquent ici la présence de la nouvelle école âttique : un torse de Vénus, etune Aphrodite jouant avec Éros. Le torse est admirable. Il répond à l’idée qu'on se forme du talent de Praxitèle, ce prodigieux artiste, qui fut, dit-on, sans égal dans l’art d’amollir le marbre et de lui donner pour ainsi dire la moiteur de la vie. A la vue des blanches déesses de Praxitèle, les anciens s’écriaient : Heureux Mars ! Toutes les séductions de

1. Des (Joules s'élèvent sur la lète de celte statue, qui pounail avoir été rapportée.

la jeunesse embellissent l’Aphrodite, (jnel art que cet art grec, même lorsqu’il a cessé de planer dans les plus hautes régions !

Je ne sais si l’expression très-faible d’une émotion très-vive causée par la présence de quelques œuvres admirables et peu connues, si ce modeste mais sincère enthousiasme arrivant jusqu’aux amis de la grande sculpture, pourra déterminer quelques-uns d’entre eux à visiter les plâtres exposés au Palais de l’Industrie. Je le souhaite ardemment. Il nie semble qu’ils en sortiront aussi convaincus que je le suis de ce que cette entreprise renferme de fécond. Lui donner suite serait assurément servir les plus chers intérêts des études, du bon goût et de l’art français. Pour un instant, je suppose cette galerie placée au Louvre ou ailleurs et graduellement accrue par des plâtres, les uns d’un intérêt très-grand pour l’art, les autres liés plus particulièrement à son histoire; je suppose qu’elle s’enrichisse de ce que les nouvelles fouilles offrent de plus beau, évidemment elle sera appelée à devenir un jour, sinon la plus brillante, du moins la plus instructive partie de nos musées.

Dernièrement le programme indiqué, comme on l’a vu plus haut, dans l’histoire de l’Académie des Inscriptions a été repris par l’antiquaire heureux et habile auquel l’Angleterre doit la merveilleuse découverte du tombeau de Mausolc. M. Newton* a trèsbien fait ressortir quel était l’obstacle qui avait arrêté

1. Voyez ihe Muséum of classical anliijuilies, edited by Edward Falkencr; London, 1855, p. 236.

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jusqu’ici nos progrès dans l’étude de la statuaire grecque. Cet obstacle, c’est l’impossibilité d’embrasser d’un même coup d’œil tout ce que les divers musées de l’Europe fournissent à l’observation; car, sausun moyen de comparaison immédiat, on n’y arrivera pas. La mémoire du voyageur est impuissante à retenir ces nuances légères, ces distinctions délicates sur lesquelles cependant la connaissance des styles et des écoles se trouve fondée ; distinctions qui disparaissent sous le crayon ou sous le burin du copiste. Voilà le mal; quel sera le remède? Le remède, suivant M. Newton, consiste dans la création d’un musée de reproductions par le moulage qui sera le résumé, pour ainsi dire, de tous les musées: musée économique et sans faste, mais le plus précieux de tous pour celui qui veut apprendre à connaître l’art lui-même et aussi riiistoirc de l’art. '

Plus on envisage une idée si juste et tellement fondamentale qu’elle se présente presque en même temps à deux connaisseurs du premier ordi'e, plus on se sent disposé à applaudir à tout ce qui doit en amener la réalisation. Nous la voyons en imagination cette galerie de l’avenir, où tous les plus beaux spécimens se trouveraient disposés chronologiquement. Les copies romaines des statues grecques viendraient entourer le type auquel elles se rattachent. Des piédestaux mobiles permettraient aux conservateurs de ce musée progressif de reformer une classification toujours soumise aux conquêtes de la science. Un cartouche indiquerait le sujet et, autant que possible, l’école et la provenance. Un livret précédé d’une

l’arï grec au palais de l’indostrie. 283

courte ÎQtroductioa, où les traits principaux de l’histoire de l’art grec se trouveraient indiqnés, serait distribué gratuitement à tous les jeunes artistes munis d’une carte d’élève, et ferait jaillir quelque lumière dans leur esprit.

Cet ordre scientifique que je viens d’indiquer, ne le demandez pas pour nos splendides galeries; ici les obstacles sont insurmontables. L’essai si digne d’éloge tenté par M. deLongpéricr dans une des salles du Louvre ne paraît pas devoir être continué. Tout, dans ces grands et vieux musées, fait obstacle aux arrangements que l’étude réclame : la tradition, l’architecte, le désir de plaire à la foule, que sais-je? Ce n’est point le musée qui semble fait pour les statues, ce sont plutôt les statues qui semblent faites pour le musée.

L’Europe nous a donné l’exemple : parmi les collections de statues antiques reproduites par le moulage, celle de Munich possède une légitime célébrité. Imiter nos voisins d’outre-Rhin, les surpasser même, avec les vastes ressources de nos budgets, ce sera facile pour peu qu’on veuille s’en occuper sérieusement. Déjà Paris offredes établissements analogues..le ne parle point des plâtres du Louvre : cette belle collection se trouve réduite à quelques morceaux ; mais nous avons à l’École des Beaux-Arts des plâtres en fort grand nombre. Supposez cette collection classée selon l’ordre chronologique, l’intérêt qu’elle présente ne s’accroîtra-t-il pas singulièrement? Toutefois, malgré sa richesse, la collection de l’École ne peut remplir qu’imparfaitement les vues qu’il faut se proposer. Rattachée à une création particulière, renfermée dans un local

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restreint, presque inaccessible au public, ce n’est point, ce ne peut être (du moins pour le moment) cette galerie dont nous avons parlé, galerie ouverte à tous, aux étrangers comme aux nationaux, et placée dans un édifice disposé pour la recevoir ‘ . Non, certes, ce ne peut être ce musée historique du grand art qu’il faudra nécessairement compléter par les plâtres et par tous les modèles des plus célèbres monuments de l’ancienne architecture.

Que les gens du monde, si facilement dédaigneux de ce qui ne ilatle point le caprice du moment; que ces faux amateurs, comme il s’en trouve un si grand nombre, pour lesquels une bergerie enrubannée, de Boucher, représente l’art tout entier ; que ces dangereux amis des artistes, car ils les font dévier, se récrient sur l’étrangeté d’une collection de plâtres, qu’importe? Il existe encore assez de vrais connaisseurs, assez de sculpteurs et de peintres élevés dans le respect des grands et vieux maîtres, pour que l’iililité de cette création soit comprise, pour qu’ils l’appellent de tous leurs vœux.

A voir la marche de l’art français, on peut craindre pour ses destinées. Les talents sont nombreux, si le talent consiste dans l’habileté de la main, car vraiment elle est merveilleuse. Habileté funeste ! Pline ne s’y est

1 . Tel élail le vœu du président de Brosses : « Vis-à-vis de ce bâtiment, j'en construis un autre, où je réunis à la file les modèles tirés des creux de toutes les plus fameuses statues. Crovez-vous qu'on puisse imaginer rien de mieux pour l’honneur des arts ?... » {Lettres sur Vlialie.) Ce vœu et le mien sont accomplis en partie. Il sudit de \isiter l'École des Beaux-Arts pour s’en assurer.

pas trompé : a Au déclin des arts, dit-il, l’exécution mécanique est infiniment plus prisée que la haute et légitime excellence. » Mais qui nous la rendra, cette haute et légitime excellence, si ce n’est l'étude des anciens! Oui, l’étude approfondie de cet art qui s’est présenté au monde la tête dans le ciel, mais solidement assis sur la réalité, cette étude doit servir debase à l’enseignement.

Voulez-vous porter un coup violent à la peinture maniérée, à la confusion des genres, signe de mort, à l’oubli de la forme, à cette prédilection si exclusive pour les prestiges de la couleur, aux vices qui s’étalent dans nos expositions; voulez-vous diminuer l’influence de cet éclectisme qui adopte tout, et qui, par cette tolérance universelle, amène une indifférence déplorable en matière de goût, ouvrez aux jeunes gens une galerie où se presseront dans un bel ordre les re.stes d’un art immortel. Dites-leur qu’un des plus grands esprits des temps modernes faisait chaque matin sa prière devant le buste du .Jupiter olympien.

Qu’un homme de génie grandisse au milieu de cette jeunesse,que le spectacle du beau sans mélange vienne toucher fortement son àme, et de cet enthousiasme adolescent on verra sortir un jour quelque pendant à l’apothéose d’Homère. A qui donc, au treizième siècle, ritalie dut-elle Nicolas de Pise, son plus ancien sculpteur, si ce n’est à un beau sarcophage jusque-là complètement ignoré? La conversion du peintre des Horaces au siècle dernier, au déclin du goût, elle nous est connue : à la lumière de l’antiquité romaine les yeux du grand artiste s’ouvrirent, comme ceux de

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