‹ L'Art et l'archéologieChapitre 6 sur 102 · De bars, de saumons et d'aloses · texte numérisé non relu

De bars, de saumons et d'aloses

Sont toutes les mesons encloses,

Li chevrons I sont d’esturgeons,

Les couvertures de bacons Et les lates y sont des saucisses

L’ANTIQÜITK.

modernes commencent, le monde voit s’élever deux puissants génies qui, l’un et l’autre, résument à leur manière les conceptions mystiques du passé. Sous la main du Dante, le cercle de la vie future prend tout à coup des proportions immenses et se trouve en même temps clos et terminé. Tout ce qu’une époque demibarbare peut connaître des thèmes religieux et poétiques de l’antiquité sur l’autre vie, Ali'ghieri l’emploie, larges assises sur lesquelles il élève le plus vaste monument que l’imagination des hommes ait consacré à la mort. Mais si le Dante personnifie le monde idéal, Colomb représente le monde réel. 11 est l’expression souveraine et dernière de cette intuition divinatrice qui, dès les âges les plus reculés, faisait soupçonner un continent séparé du nôtre par la vaste étendue des mers. Mais de même qu’à sa géographie fantastique l’antiquité rattacha toujours l’idée religieuse, de même en naviguant le premier dans les parages de l’Orénoque, Colomb croyait avoir trouvé le paradis.

Jadis, dans les domaines de la pensée , la poésie était reine, aujourd’hui c’est la critique. Du haut de son tribunal, la critique évoque le passé et condamue, sous les noms odieux de superstition et mensonge, la riante extase, le songe qui transporte et ravit, en un mot les pieuses hallucinations des générations disparues; inclinons-nous devant les arrêts de la critique, car ou dit qu’elle a pour assesseurs la science et la raison; toutefois, sa jurisprudence est-elle à ce point large et souveraine qu’elle ait le droit de proscrire cet amour du merveilleux et de l’inconnu que Dieu a laissé dans notre âme comme pour nous forcer à songer à lui? A

le

i,f:s paradis profanks en occident. 4:i

voir losefforls infrueUicvix de nos théologiens modernes quand ils veulent créer iino religion tempérée et rationnelle à l’usage du siècle et aux ordres de la critique, on est tenté de se demander ce qui serait advenu si l’humanité , constamment sage et raisonnable , une humanité sans enfance, s’était consacrée dès les premiers âges au culte de la vérité. Supposez, pour un instant, toutes les races qui nous ont précédés, inspirées par le génie chinois ou américain ; supposez que ces millions de légendes, que ces symboles innombrables qui se pressent dans les cycles religieux n’aient jamais existé, supposez que la superstition populaire, cette fée sans rivale, n’ait point jeté à travers les âges de puissantes incarnations, croyez-vous que l’art et la poésie seraient descendus du ciel pour orner la terre et l’éclairer ? Dieu nous garde de faire le procès de notre époque, elle a ses vertus et sa grandeur. D’ailleurs, il est ridicule aujourd’hui de louer le passé pour déprécier le présent; mais s’il convient de rendre justice au genre humain, parce que, dans sa maturité moins agitée et plus douce, il se livre tout entier au culte de Tutile, il est à craindre que ce culte trop exclusif ne tarisse à la fin les sources profondes de l’idéal . Il est donc nécessaire, pour combattre les aridités de la vieillesse, de rappeler les illusions des premiers âges. L’humanité, c’est l’homme, et tout rit à l’homme enfant, un rien le séduit et l’attire ; il joue même avec la mort.

iRCnÉOLOGIE CLASSIQUE

{Renne européenne,

Dernièrement et pour remplacer un admirable épigraphiste, le comte Borghesi, l’Académie des inscriptions a M. Édouard Gerhard comme associé étranger. Grâce à cette élection, le nom de ce profond archéologue se trouve au nombre des huit grands noms choisis hors de France par l’illustre compagnie.

•M. Gerhard, conservateur du musée des Antiques, professeur à l’IIuiversité, membre de l’Académie des sciences de Berlin, n’est guère connu parmi nous. Peu de personnes sont initiées à ses remarquables travaux, bien qu’ils aient singulièrement accéléré les progrès de la nouvelle archéologie. La direction toute spéciale des études de ce savant, leur sévérité , tes obstacles mêmes que l’allemand oppose à la curiosité des étrangers (M. Gerhard n’a jamais été traduit) pourraient nous expliquer pourquoi sa réputation en France n’est point encore aussi bien établie que celle d’Ottfried Muller ou de M. Welcker.

Et pourtant, de même que ces rares esprits, M. Gerhard mérite la plus sérieuse attention. Les jeunes gens

ARCHÉOI-OGIK CLASfilQOK.

capal)lcs d'aborder la grande archéologie, les élèves de rRcole normale, le monde de rUniversité et des académies, les artistes eu\*mômes, si peu familiarisés avec l’antiquité figurée, auraient beaucoup à gagner s'ils cherchaient à connaître les belles et nombreuses publications de M. Gerhard. 11 faut qu’on le sache, c’est l’homme de notre siècle qui a su mettre en lumière le plus grand nombre de monuments antiques. Son activité est sans égale. Depuis plus de trente ans, l’éminent professeur n’a cessé un seul instant d’écrire et d’enseigner.

Je voudrais pouvoir montrer aux lecteurs de cette Revue ce digne héritier des robustes savants des xv* et xvi' siècles, je voudrais esquisser le portrait littéraire de ce mythologue de premier ordre, de cet antiquaire qui s’est fait journaliste. Personne parmi ses pairs n’a mieux compris que lui la toute-puissance de l’association. Nul mieux que lui n’a tenu la curiosité archéologique en éveil par ces monographies courtes et substantielles, ces bulletins de la science qui viennent nous raconter de paisibles victoires. De promoteur plus énergique et plus persévérant de l’étude de l’antiquité figurée, il n’en existe point. !\1. Gerbard est le Millin de l’Allemagne, mais un Millin philologue et d’une grande portée.

Le savant dont je cherche à faire connaître la .carrière laborieuse est né à Posen le 29 novembre 1795’. A peine eut-il terminé ces fortes études dont les hautes

LES ÉTUDES ARCHÉOLOG lyüES EN ALLEMAGNE. 4y

écoles de l’Allemagne possèdent le privilège, que l’instinct scientifique le poussa vers l’Italie. L’Italie est la terre promise pour un esprit de la famille des Winckelmann et des Zoega. En 1819, ilia visite pour la première fois.. La séduction est si forte qu’il y retourne en 1822, et y reste quatorze ans ! En 1 836, il revoit l’Allemagne, mais c’est presque avec regret. Un de ses ouvrages porte cette épigraphe empruntée à Tacite : « Quis po?ro Italia relicta Germaniam peleret 7iisi si patria sit! Qui pourrait abandonner l’Italie pour la Germanie si celle-ci n’était la patrie ! » Peut-être l’aurait-il quittée encore une fois cette patrie, la grave et froide Allemagne, pour vivre sous le ciel inspirateur de Rome et y mourir, sans la volonté d’un roi. Frédéric-Guillaume, grand ami de la science, possédait à Berlin un très-beau musée dont la fondation était encore assez nouvelle (1828). Il crut qu’il augmenterait l’importance de cet établissement scientifique en choisissant pour le diriger un homme si estimé de l’Europe savante. Aujourd’hui le musée de Berlin peut être considéré comme l’un de ceux qui méritent surtout l’attention des archéologues; et M. Gerhard a contribué pour une part très-notable à cet heureux résultat.

Au nombre des avantages dont le sort a doté M. Gerhard , il en est un dont il faut toujours tenir compte dans les jugements que l’on porte sur ceux qui se sont fait un nom dans les lettres ou dans le mo.nde ; cet avantage , c’est de venir à propos. Or, les débuts de M. Gerhard dans la science ne précèdent que de quelques années les admirables découvertes opérées dans l’Italie centrale; et il est arrivé à Rome tout justement

îiO ARCHÉOLOGIE CLASSIQUE.

à l'époque où I’uq dos hommes les mieux faits pour sympathiser avec le jeune antiquaire occupait près du saint-siège une grande position ; je parle de M . Üunseii, le philosophe, le savant, le diplomate et l’ami de Niebuhr.

Le salon de M . Bunsen était le rendez-vous de la haute société romaine formée de toutes les aristocraties de l’Europe, aristocratie du sang, aristocratie du talent. Dans ce salon, dont les fenêtres donnaient sur le Capitole, et où l’élégant marquis de Saint-Aulaire s’entretenait avec un des esprits les plus vifs et les plus fermes de l’érudition française, M, Victor Leclerc, dans ces régions si favorables à sa nature distinguée et tempérée, M. Gerhard commença l’étude de l’Italie. Bientôt il fit partie d’une réunion plus intime formée par ses compatriotes et à laquelle M. Bunsen présidait. On trouve dans les écrits de M. Gerhard plus d’un témoignage des influences salutaires qui agirent sur lui dans ce cénacle où l’on s’assemblait pour lire et commenter Pausanias. Hyperboréens romains, tel était le nom que prenait ce petit groupe d’hommes du Nord venus, comme ils le disaient dans leur langage classique , des climats où souffle Borée pour célébrer dans la belle Italie la fête de l’Apollon de Délos. Stackclberg, artiste habile, antiquaire accompli, Panofka, si ingénieux à manier le symbolisme grec, Kestner et quelques autres composaient ce cercle de savants et d’amis.

On conçoit facilement l’effet produit par ces doctes entretiens sur un esprit si bien préparé. L’àme du jeune Gerhard s’ouvrit à l’enthousiasme, à l’amour le plus passionné pour les œuvres adorables d’un monde

détruit, dans cette société sérieuse et classique qui cherchait sous les fondements de la Rome chrétienne la Rome du paganisme et des empereurs. Par suite de cette communion scientifique, il se trouva tout naturellement appelé à concourir à l’exécution d’une belle et difficile entreprise que la patience allemande pouvait seule réaliser : la description de la Ville éternelle. Dans cet ouvrage, dont la publication fut commencée en 183Ü par M. Bunsen et ses amis, le catalogue des vastes musées que renferme le Vatican est dû à la plume de M. Gerhard.

Modèle d’exactitude et de critique, ce catalogue fut suivi de celui du musée de Naples ', entrepris avec Théodore Panofka. Quand après avoir parcouru les Guides du musée Bourbon qui prétendent, dans leur emphase grotesque, donner un aperçu du plus surprenant des musées, on lit les descriptions exactes et savantes des deux archéologues allemaiid.s, ou regrette plus amèrement encore l’interruption d’un ouvrage qui* ouvrait si bien aux archéologues sédentaires les portes des Studj. A l’époque où .M. Gerhard publiait avec son ami la première partie de ce travail, M. Auguste Boeckh, dans la préface de son immortel recueil d’épigraphie grecque, signalait avec bienveillance et gratitude les services que lui avaient rendus deux de ses jeunes collaborateurs. L’un se nommait Ottfried Muller, l’autre, Édouard Gerhard.

U Neapels antike Btîdwerke, Stuttgart, 182B.

ARCHKOnOGIE CLASSIQUE.

C’est en 1827 que le professeur de Berlin prit position dans la science, par un ouvrage important. Ce livre, publié sous ce litre : Monuments antiques (j4ntike Bildwerke'), n’a reçu son entier achèvement que seize années plus tard. Le germe de toutes les idées développées ou reprises postérieurement par l’auteur se trouve dans ce remarquable travail inspiré par la France. Ceci demande quelques explications.

L’étude historique et philosophique de l’antiquité embrasse deux grands sujets, la religion et les mœurs. Pendant longtemps ce fut la philologie qui eut le privilège de cette belle étude. Depuis un siècle, celle-ci a appelé à son aide l’archéologie, sa sœur. Antérieurement à Winckelmann, le vrai, l’unique fondateur de la science de l’antiquité figurée, un moine français, un bénédictin avait tenté une entreprise tout à fait extraordinaire pour le temps où il vivait : l’explication des religions et de la civilisation antiques par les œuvres de l’art. Cet homme, c’est notre grand Dom Bernapd de Montfaucon. Malheureusement, à l’époque où ce courageux érudit commençait une œuvre colossale, la critique des monuments n’était pas née encore. L’immense recueil qu’il a fait graver, d’après des dessins tro]^ souvent infidèles ou des monuments douteux, ne peut plus satisfaire aux exigences de la critique moderne.

1. Autike Bildwerke zum erste» Male bekannt fjemacfii, München. SluMgarl uiul TUbingen. 1827-1828.

Reprendre le programme de Montfaucon, mais en l’améliorant, défricher de nouveau ce champ si fertile, mais avec des instrumeüts meilleurs, c’était une tentation trop forte pour un homme laborieux dont les portefeuilles regorgeaient de monuments inédits, copiés avec une fidélité extrême et recueillis pendant qu’il parcourait l’Italie. M. Gerhard a succombé. II s’est donc mis en mesure d’entrer dans le monde savant comme le continuateur de Montfaucon, mais par un travail critique puisé aux meilleures sources. Après nous avoir montré les religions dans les œuvres de l’art, il voulait nous offrir sur le même terrain le spectacle de la vie civile, les naissances, les mariages, les funérailles, les festins, les jeux, les travaux de la guerre et ceux de la paix. Les circonstances ne lui ont permis d’exécuter qu’une partie de ce grand projet. A l’exception d’un assez petit nombre de monuments, tous ceux qui ont été publiés dans les Antike Bildwerke se rattachent particulièrement aux divinités et aux mystères du polythéisme. Du reste, dans l’état où il se trouve, ce recueil est déjà fort considérable. Il se compose de trois cents planches et de plus de six cents figures.

Resserrée dans le domaine des religions, la pensée de M. Gerhard a pris un vol plus élevé. A la place d’une collection, d’un texte simplement explicatif, nous avons eu toute une doctrine et un utile instrument d’analyse. Ici M. Gerhard a posé les principes d’une interprétation systématique de la mythologie par la comparaison des monuments ou des symboles que présentent dans leur ensemble toutes les œuvres de

l’iirt des anciens. Cette doctrine est conforme aux principes généraux de Creuzer. En 1827, le grand mythologue d’Heidelberg exerçait encore sur l’Allemagne savante une puissante action que les systèmes contradictoires n’avaient point détruite ni même usée. Ce noble commentaire des fables de la Grèce répondait aux sentiments intimes de l’auteur du nouvel ouvrage, à son cntbousiasme pour l’antiquité. Mais si M. Gerhard est entré dans la science sous la bannière de l’école symbolique, c’est en archéologue consommé, et avec un sens critique des monuments dont l’illustre chef de cette école était loin d’être pourvu.

La sagacité de Winckclmann, la sage érudition de Visconti, l’esprit méthodique de Zoega s’étaient exercés particulièrement sur les bas-reliefs et les statues; Ilirt, Bœttiger et Millin, en recherchant les moyens de populariser la science, ne s’étaient point écartés d’un certain nombre de monuments déjà plus ou moins connus. L’expérience sans égale de Millingen se renfermait dans le cercle assez restreint de quelques collections. .le ne parle point des numismates, plus occupés delà valeur matérielle des médailles, de leur rareté et de leur provenance, que des symboles dont elles étaient chargées. Les dieux du culte officiel, de la religion vulgaire et les héros des légendes épiques faisaient le fond des études sur l’antiquité figurée.

L’attention de M. Gerhard s’est portée ailleurs. Il s’est emparé de ces pauvres divinités adorées dans les petites chapelles que Pausanias signale bien souvent comme étant situées au bord des chemins, près des fontaines ou sur la lisière des bois. Déjà, dans le pan-

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LES ÉTODES ARCHÉOLOSIQUES EN ALLEMAGNE. 5S

théon grec, on les tenait à distance de ces olympiens majestueux assis par la dévotion des peuples et le génie des artistes sur des trônes d’or et d’ivoire. On les traitait comme des dieux de bas étage, et l’espèce de discrédit qui les frappait semble avoir exercé quelque influence sur l’esprit des antiquaires. M. Gerhard n’a eu garde d’oublier ces dieux complexes ou bigarrés que les influences asiatiques apportèrent tardivement sur le sol de la Grèce : les Cabires, cette trinité bizarre servie par un quatrième dieu, l’ilermès Cadmilus ; les Zagreus, les lacchus, les Sabazius, formes diverses d’un dieu orgiaque et délirant, et les génies hermaphrodites sortis des arcanes des cultes licencieux dé la Phrygie. Ce n’est pas tout encore : cette Vénus funèbre que les peuples de l’Italie méridionale honoraient sous le nom à! Ariadne-Libera ; d’autres déesses créées par l’idolâtrie romaine touchant à sa ruine, et, en dernier lieu, les gi’andes divinités d’Êleusis, sous tes traits qu’on leur prêtait dans les Thesmophories, prennent place dans ce musée si nouveau et si curieux formé par une savante main.

Ce premier ouvrage met surtout en lumière une grande vérité, c’est que la nouvelle archéologie doit embrasser d’une manière scientifique l’ensemble des monuments figurés. On voit dans M. Gerhard (ce n’est pas là à nos yeux la moindre partie du mérite de cet antiquaire), on voit le désir d’élever la science qu’il cultive avec amour à une hauteur plus grande encore. On sent qu’il cherche à lui donner une portée toute philosophique, et qu’il veut en faire l’appui solide et régulier d’un des grands objets de la critique mo-

derne : l’histoire des religions. Les investigations partielles de ses prédéce.sseurs, la publication de quelques collections plus splendides qu’intéressantes, l’étude approfondie, mais bornée, de certaines séries de monuments, ne lui paraissent plus, suffire. Que l’histoire de l’art s’en contente, à merveille ! avec ce que l’on connaît déjà, on peut disserter sans fin sur la prospérité ou la décadence des écoles et des artistes, mais plus exigeante cent fois est l’histoire des religions. Il faut se presser, nous dit-il, la tâche est rude. Agrandi chaque jour par des découvertes aussi belles qu’inespérées, le champ de l’antiquité figurée devient immense. Ce que Linné a fait pour la botanique, M. Gerhard voudrait pouvoir le faire pour l’archéologie. Entre les monuments, qui sont à l’archéologie ce que les êtres sont à l’histoire naturelle, il voudrait établir les points de connexion et de distinction, les caractères comparables. Il voudrait créer une méthode, et par là remonter à ces aperçus généraux sans lesquels une science ne mérite pas ce nom. Dans cette vue, il réclamera bientôt par toute l’Europe le concours des savants et des amis de l’antiquité. Nous verrons plus loin ce qui est advenu de cette partie du programme de M. Gerhard.

l'endant que lé savant auteur préparait la publication de ces Monuments antiques, une de ces découvertes qui avancent la science au point de la transformer s’opérait en Étrurie.

A quelques lieues de Corneto, au milieu d’une plaine malsaine et déserte, bornée à l’occident par la mer Tyrrhénienne, dans la nécropole de la plus obscure des cités étrusques, la ville de Vulci, le hasard a fait trouver un de ces trésors que toutes les richesses du monde, aux yeux des antiquaires, ne sauraient égaler. Dans, le très-court espace de deux à trois années, les tombeaux sans nombre de cette nécropole ont donné à l’archéologie une plus grande quantité de monuments d’un certain ordre que tous les siècles antérieurs. En voici un exemple ; au mois de novembre 1829, le nombre des vases peints découverts dans les tombeaux de Vulci et sur les propriétés du prince de Canino, qui sont voisines, dépassait le chiffre de quatre mille. Or, le musée le plus riche en ce genre, le musée Bourbon, ne possédait pas à cette époque au delà de deux mille vases... Et ne croyez pas que cette découverte extraordinaire se réduisît à des vases ; Vulci n’était pas moins riche en bijoux; le musée Grégorien et la collection Campana, les deux écrins les plus précieux de l’archéologie, doivent en partie leur renommée à ces délicates merveilles recueillies sur un sol désolé.

Chargé de dresser l’inventaire de ces reliques païennes par l’institut archéologique de Rome qu’il venait de fonder, M. Gerhard rédige en italien un rapport (1832) sur les vases peints de Vulci. Ce rapport, le judicieux et perspicace Letronne en parlait comme d’un chef-d’œuvre. Il sera dans l’avenir un des titres les plus durables de M. Gerhard. Songez à cet effort d’érudition, à l’embarras d’un homme condamné à

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expliquer et à décrire plus de mille monuments tout à fait inconnus ! Et pourtant l’auteur du Rapporta Volcente n’a rien laissé complètement dans l’ombre. Fabrication, style, date, provenance, sujets, il examine tout, discute tout et se prononce à peu près sur toutes choses. Il divise ces peintures en trois grandes catégories : représentations mythologiques; mœurs et • usages ; accessoires et ornements.

Je ne veux point m'arrêter à ce remarquable travail où la philologie allemande et la pratique italienne ont fait alliance. D’autres travaux sur la céramographic appellent notre attention. Je dirai seulement que cet écrit décèle une pénétration et une hardiesse peu communes. Il annonce M. Gerhard comme un des maîtres de l’archéologie.

Nous ne sommes plus au temps où un écrivain’ signalait en ces termes la publication des vases grecs , d’Hamilton : «Cet ouvrage est utile, spécialement aux fabricants de porcelaine auxquels il offre des modèles du meilleur goût. » De nos jours, les personnes instruites, sans éprouver un grand attrait pour ces œuvres si éloignées du courant des idées modernes, savent cependant ce qu’on paraît avoir ignoré en 1817 : c’est que les vases peints peuvent servir h quelque chose de mieux qu’à former le goût de nos industriels. Plusieurs artistes d’un grand mérite ont de chaleureuses adorations pour ces monuments modestes qui ne peuvent plaire qu’à des yeux exercés.

Les vases s’offrent aux antiquaires comme un livre

I. Biographie miivertelle, publiée per Hichaud, t. XIX, p. 366.

admirable, comme un exemplaire unique, dont ils ne cessent de tourner depuis vingt-cinq ans surtout les feuillets déchirés. Ici, bien mieux que dans les écrivains d’Athènes et de Rome, la vie antique se prend sur le vif. Avec quelle frappante originalité, parfois sous la forme la plus élégante, parfois sous les formes enfantines de la peinture à son premier assor, ces vases nous révèlent la pensée religieuse, l’idée païenne, hellénique ou italiote I Quelle saveur piquante d’archaïsme ! Comme nous sommes loin du lieu commun moderne, cette peste de l’art !

M. Gerhard a arraché aux vases leur secret ; leur sens profond, leur rôle dans la partie la plus voilée de la religion grecque ne lui ont point échappé ; son génie d’antiquaire lui a fait voir ici ce que les autres n’avaient point encore vu : ainsi personne ne l’a dépassé comme interprète des cultes mystiques de Cérès et de Proserpine. C’est avec l'imagination d’un ancien et la sagacité d’un critique qu’il nous révèle l’origine de ces associations de divinités qui ne se rencontrent que dans les peintures de vases ; associations que manifeste un échange continuel de costumes ou d’attributs! Cela tient à une idée fondamentale, au principe d’unité sur lequel repose la religion pélasgique ; principe dont tous les symboles tendent à exprimer la puissance productive de la terre et les phénomènes de la végétation.

J’ouvre au hasard le premier volume d’un ouvrage publié par le savant professeur quelques années après le Rapporta Volcente ; c’est un recueil intitulé : Choix de peintures de vases trouvées en Étru-

fiO ARCHÉOLOGIE CLASSIQUE.

rie'. Mes regards tombent sur un monument où je vois Apollon assis, entouré de trois femmes debout, enveloppées de longs voiles. Quelles sont ces femmes? Quel rôle joue cet Apollon? Je l’ignore. C'est donc une énigme ? L’explication donnée par M. Gerhard va la résoudre.

Une de ces femmes tient une grenade, et la grenade est la fleur consacrée à Proserpine, déesse du printemps. Or, c’est à cette époque fortunée que l’épouse de Pluton quitte le noir séjour pour remonter vers l’Olympe. Cette humble peinture de vase représentera donc une des plus belles scènes du drame mystique des Éleusinies : le retour de Proserpine dans les bras de Cérès en présence de Latone et de son fils qui célèbre sur la lyre cette douce réunion ; elle nous montre une de ces poétiques légendes qui racontaient à la Grèce attentive que parfois les dieux descendaient aux enfers et remontaient ensuite au ciel.

On s’étonnera -sans doute de la déb’catesse infime, de la subtilité même de pareils rapprochements. L’étude de l’antiquité est surtout une étude de rapports d’une ténuité extrême, et celte ténuité augmente, s’il est possible, quand, à vingt-cinq siècles de distance, on cherche à retrouver dans les productions des arts la trace des symboles religieux.

En 1836, M. Bunsen écrivit un jour à M. Gerhard: « De grâce, ne différez point la publication de cette collection intéressante si merveilleusement condensée, et disposée d’une façon lumineuse [concentrata e lu-

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