Pline, 1. XXXIV, ch. xix
4. Du verbe àTcc^uto, {ïratter, râcler, enlever en grattant; une espèce de massage au tnuyen du strigile et un procédé pour rendre aux membres leur souplesse et leur élasticité première.
STATUE D’ATHLÈTE. 3il
très-semblable à ceux de quelques marbres célèbres que nous appelons le Rémouleur, le Gladiateur, etc. Cet Apoxuomène plut à Tibère. Le despote amateur l’enleya des Thermes pour en faire l’ornement de sa chambre à coucher ; fort heureusement, il rencontra un obstacle imprévu dans l’admiration des Romains pour Lysippe. Ce peuple, par nature si peu artiste, prit feu au sujet de la disparition d’une statue, et poussa de telles clameurs en plein théâtre, que l’empereur se vit contraint de rendre aux Thermes d’Âgrippa ce qui en était le plus grand attrait. Quel fut en cette circonstance le véritable mobile de Tibère? Serait-ce un certain respect pour l’opinion publique? ou bien ne se crut-il pas assez fort pour résister au peuple de Rome? 11 y a là un petit problème à résoudre. Nous l’indiquons à ceux de nos lecteurs que ces curiosités historiques ont le pouvoir d’intéresser.
Suivant M. Canina, ce serait cette même statue, arrachée par un commencement d’émeute au palais d’un tyran, qui nous aurait été rendue par le hasard, cette prpvidence des antiquaires.
L’argumentation de l’habile archéologue italien est d’une extrême simplicité ; et quand on l’a dégagée de toutes les précautions oratoires, de toutes les réticences d’une érudition qui craint de se compromettre, elle se réduit à ceci : on trouve à quelque distance des thermes d’Agrippa un Apoxuomène; donc ce doit être celui de Lysippe.
Ce qui gêne un peu M. Canina, c’est que rien ne démontre que l’Apoxuomène de ce grand sculpteur ait été de marbre. A notre avis il devait être de
L'ART GREC
brouze. En effet, Pline ne parle de l’Apexuomène que dans le livre XXXIY, on il énumère plus spécialement les travaux des sculpteurs en bronze; mais une raison bien plus décisive, c’est que Lysippene travaillait que le bronze ‘ ! C’est par cet art de fondre les statues de métal qu’il obtint une si immense renommée, qu’Alexandre défendit à tout autre qu’à ce grand artiste de reproduire son image en brouze.
Serait-il établi d’ailleurs que l’Apoxuomène de Lysippe était de marbre, qu’il resterait encore à prouver que le sculpteur de Sicyoue est le seul, entre tous, qui ait fait choix d’un pareil sujet ; ce qu’on ne peut admettre, du moment où l’on n’est point aveuglé par une prévention extrême. Est-il besoin de rappeler ici l’ardeur des Grecs pour les exercices gymnastiques ? Ne sait-on pas qu’à certains jours, la Grèce tout entière se passionnait pour quelques lutteurs, pour quelques Pancratiastes ? Un athlète l’emportait alors sur un philosophe, sur un poète et même sur un orateur; c’était un grand homme, c’était presque un demidieu. Si ce fol enthousiasme est explicable, il l’est surtout chez les artistes avant tout amoureux delà forme
1. La iinesse d'exécution propre à Lysippe, ce soin minulieus qu'il apportait jusque dans les plus petils details, et les contours un peu maigres de ses figures, proviennent, à beaucoup d'égards, de l'iiabitude de travailler des matières qui exigent d'autres procédés que le marbre : par exemple, la chevelure d'une statue de brome (Irmaudera infiniment plus de finesse que celle d'une statue de marbre, où les masses surfisent. Aussi, quand Pline signale le talent tout particulier de Lysippe pour Iraiter la chevelure, il vante, sans nous le dire et peut-être, sans en avoir lui-mêiuc conscience, l'iiabileté du sculpteurfondeur. Si les commentateurs de Pline y avaient un peu réfléchi, ils auraient été moins embarrassés.
STATUE D'ATHLETE
et auxquels ces solennités offraient d’admirables modèles. Aussi il n’y eut pas de recoin de la Grèce sans une statue d’athlète. On les représentait avant, pendant, après les jeux. L’athlète se râclant la peau (l’Apoxuomène) eut sa statue aussi bien que l’atblète se frottant d’huile, ou l’athlète couronné. Il est certain que la statuaire eut plus d’un Apoxuomène parmi lesquels on signala celui de Lysippe, et un autre de Polyclète donfnous allons bientôt parler.
Il faut que M. Canina ait bien confiance dans son système, puisqu’il n’a pas craint d’appuyer uuc seconde conjecture sur ce fragile édifice. Comme il tient pour certain que la statue du Vicolo (telle Palme est de Lysippe, il est conduit à dire que le cheval de bronze découvert dans le même endroit est l’œuvre de ce grand sculpteur. Ouvrez le Bulletino di corrispondenza archeologico (novembre 1849, p. 161), et vous verrez par quelles inductions M. Canina cherche à établir que ce morceau provient du portique d’Octavie, que Metellus se plut à orner d’un grand nombre de statues équestres de la main de Lysippe, et comment il fut réuni à notre Apoxuomène dans l’emplacement où se trouve aujourd’hui le Vicolo delle Palme, par quelque enthousiaste de l’art hellénique, da qualche amante delle arli greche. Et pourquoi serait-ce quelque ami de l’art grec? Qui vous dit que
1. On connaît les deux Apoxuomines du dédale de Sicjnue. (Pline, liv. XXXI V, ch. XIX.) — «Ce sujSt, dit M . Tülkcn (Jnt. Vert-tiefl geschniileiieii Sieine der K. Gemment, zu Berlin, p. 7 -1), atlirait les artistes. Au revers d’un vase de la collection Cogliill, on voit deux jeunes gens entièrement nus armés du strigile. » Millingcn, pl. 15.
3U L’ART GREC
ce ne sont pas les mains d’un ignorant ou d’un barbare qui ont entassé ici même ces précieux débris de l’antiquité? Pourrons-nous jamais savoir comment les choses se sont passées dans les entrailles de cette terre labourée par les révolutions?
Nous avons omis, en décrivant la statue du Transtévère, de parler d’un dé qu’elle tient dans la main droite ; ce dé nous a paru suspect. Je soupçonne fort M. Teneraiii, qui a refait les doigts de cette main, de n’avoir mis là un dé que d’après les conseils de M. Canina, mais ceci mérite explication. J’ai dit plus haut que l’on attribuait à Polyclète un Apomomène. Pline' en parle en effet, mais avec une concision si obscure que le sens devient douteux ; fecit et destringentem se, et nudum talo incessentem. Polyclète est l’auteur de l’homme qui se frotte et de l’homme nu qui provoque à jouer aux dés. Voilà deux statues bien distinctes. Supprimez maintenant la virgule qui coupe par moitié la phrase latine, de deux statues vous n’en faites qu’une seule. M. Canina a adopté ce dernier sens. Il croit que Polyclète a représenté un homme nu qui se frotte, et qui, dans le même instant, en provoque un autre à jouer aux dés. Or, sait-on à quel monument le savant archéologue appbque ce texte, ainsi interprété? Justement à la statue qu’il proclamait tout à
I . Loc. cil. Ce paasage «i court aurait peut-être besoin d'un long commentaire. En effet, O. ütuller, dans son Manuel, § 120, n° 3, semble rattacher ces mots, nudum talo incessentem, aux étreintes de deux lutteurs ou paiicraliastcs, car pour les expliquer il les rapproche d'un passage de Philosirate, Héroïques, p. 678, où on lit : iravxpa- TiauTiriv àjtorcTepvüIovTa, il est fâcheux qu’un aussi habile homme que O. Muller n'ail pas mieux développé sa pensée.
STATOB D’ATHLETE.
l’heure l’œuvre de Lysippe ; « En voyant, dit-il, que la main droite de l'athlète du Transtéoère reste libre, on est autorisé à croire (si trova opportune di credere) que cette main tenait un dé avec lequel l'athlète provoquait un autre joueur. D’où il suivrait nécessairement que Polyclète et Lysippe ont eu la même idée, celle de faire de leur Apoxuomène un joueur de dé ; ou bien encore que le plus ancien des deux a été copié par le plus moderne. Du reste, dans son intime persuasion que notre statue lui offre un précieux commentaire de Pline, M. Canina a bien soin de faire remarquer la flexion d’un des genoux. Voilà bien, dit-il, ce qui indique le passage d’une action à une autre (il passa da un azione ail' ultra), c’est-à-dire de l’action de se frotter avec le strigile à celle de jouer. Supposer, après cela, que Polyclète aurait fait deux statues au lieu d’une, vraiment, ce serait montrer de lamauvaise volonté.
.le regrette que M. Tenerani, dont le goût est si fin et qui vit en pleine antiquité, ait eu en cette occasion trop de déférence pour l’autorité scientifique de M. Canina. J’aurais voulu que le sculpteur fît observer à l’antiquaire que la flexion du genou droit indique tout bonnement que le corps porte un peu plus sur une jambe que sur une autre; car sa notoriété et son expérience étaient en mesure de rappeler à M. Canina que la netteté d’idée est le propre de l’art grec, et que l’art moderne, bien qu’avide de tout reproduire, se déclarerait impuissant à exprimer une « doppia azione. »
Comment un antiquaire aussi exercé a-t-il pu s’ima-
L’ART GREC
giner qu’un sculpteur, etl’un des plus célèbres de l’antiquité, s’attacherait à reproduire le moment impossible à préciser où un athlète cesse de se râcler la peau pour commencer une partie de dés? Comment ce même antiquaire a-t-il oublié que la célèbre pierre de la collection de Stoch*, qui représente Tydée se frottant avec le strigile, n’était, aux yeux du judicieux, du grand Visconti^, qu’une copie de l’Apoxuomène de Polyclète? Or, rien de plus franc, de plus hardi, de plus décidé que le mouvement de cette figure, qui se replie en deux pour se frotter le mollet; rien qui montre plus carrément le contraire d’une doppia azione. M. Canina aura beau dire, je ne croirai jamais, même en faisant la part la plus large à la diversité des temps et des écoles, que la statuaire grecque ait violé ici, comme on le prétend, non-seulement les lois du goût, mais une loi plus générale, celle du bon sens.
Que résulte-t-il de cet examen de la statue du Transtévère et des idées qu’elle a suggérées à un archéologue renommé? C’est qu'il faut, cette fois encore, renoncer à mettre la main sur un Polyclète ousur un Lysippe ; tout au plus pouvons-nous saisir au passage quelques analogies entre le marbre du Vatican et l’École du sculpteur d’Alexandre. Cette statue seraitelle un original ? Nous l’ignorons. Serait-ce la copie d’un bronze .ou d’un marbre renommé ? Nous l’ignorons encore. Ce que nous savons avec certitude, c’est