‹ L'Art et l'archéologieChapitre 63 sur 102 · Vcber die Stiidicn tler Griechischen Künsder, p · texte numérisé non relu

Vcber die Stiidicn tler Griechischen Künsder, p

2. Jalirbüchcr der LUleralnr; JKich (I82C-27), t. XXXVI, p. 170.

L’ART GREC

conduisait à une fausse apparence des objets, et inlroduisil une vérité relative qui donne à ses ouvrages l’aspect de la nature elle-même; or, cette vérité relative ressemble singulièrement aux apparences dont parle l’auteur de l’article sur Lysippe dans notre vieille Encyclopédie.

Je le regrette, mais le défaut d'espace et l’obligalioa de répondre sans tarder à M. Lenormarit s’opposent à ce que je puisse discuter convenablement cette théorie du savant antiquaire. Du reste, comme on vient de le voir, elle n’est pas nouvelle, puisqu’elle date du siècle dernier. Mais quelle soit ancienne ou nouvelle, peu importe, elle n’en est pas moins dangereuse, car elle suggère à un esprit pénétrant, à un connaisseur, les idées les plus hasardées ; par exemple, elle le conduit à dire que pour qu’une statue paraisse avoir cinq pieds il faut qu’elle en ait six, et qu’il est nécessaire d'allonger outre mesure le torse et les membres d’une figure' assise, afin de lui ôter de la lourdeur*.

Ici il ne s’agit plus de philologie, il s’agit de l'art et de ses procédés. II s’agit de ce que peut et doit permettre la sculpture. J’ai consulté des gens du métier, et des plus habiles, et tous m’ont répondu qu’une statue de cinq pieds et quelques pouces ne paraissait jamais au-dessous de nature, pourvu qu’elle ne fût pas placée trop haut’. Ils m’ont affirmé qu’allonger un torse outre mesure, s’est s’exposer à rendre une figure difl’ornie ; qu’il est indifférent qu’elle soit assise ou debout; qu’il faut dans les deux cas conserver les proportions; et la raison qu’ils en donnent est excellente : les os, disent-ils, ont toujours la même longueur. Ils prétendent oublier à ce point le respect de la forme, qu’outrager ainsi l’anatomic c’est sacrifier l’art sérieux à l’art fantaisiste, et s’exposera commettre des erreurs sans nom.

M. Lenormant n’aurait-il pas confondu deux genres fort

1. C’est s’exposer à rendre une figure dilTorme : peu importe qu’elle .soit assise ou debout, la nécessite de conserver les proportions voulues est impérieusement commandée.

2. Une foule de statues antiques n’ont pas au delà do cinq pieds deux ou trois pouces, et elles ne paraissent en aucune façon plus pelilcs que nature.

STATDE D’ATHLÈTE.

distincls et dont les principes diffèrent entre eux: les œuvres do ronde-bosse et les bas-reliefs? Le bas- relief, je le reconnais, s’éloigne un peu plus de la vérité matérielle que la statue; il admet, toutefois avec discrétion, quelques-unes des illusions de la peinture; il permet les raccourcis : mais lorsque le statuaire enivré de sa faculté créatrice se croit le raattre de changer les véritables proportions d’une figure de rondebosse, il ne copie plus la nature, il l’étend sur le chevalet et lui donne la qnestion.

Si la théorie des fausses apparences sur laquelle M. Lenormant s’appuie pour expliquer Pline et juger Lysippe n’est elle-même qu’une fausse théorie, le reste croule, et l’on se prend à douter de cette vérité d’imitation si libéralement concédée par l’habile antiquaire qu sculpteur de Sicyone, et cela aux dépens des maîtres qui ont précédé Lysippe dans la carrière, et même des plus glorieux. M. Lenormant aurait-il oublié par hasard la frise du Parthénon, et la procession qui s’y déroule; procession équestre et bondissante, pleine de vie et de jeunesse, et surtout empreinte de réalité? Qu’il y songe, qu’il cherche à la revoir^ et après qu’il me dise s’il espère trouver ailleurs plus de vérité d’imitation!

M. Lenormant allègue la supériorité de Lysippe dans le portrait. Croyez-le bien, Monsieur, malgré son respect pour la vérité d’imitation, dans cette branche de l’art, Lysippe ne se permettait pas de représenter ses modèles, nonpas comme ils étaient — ce qui parfois aurait pu les contrarier — mais comme ils auraient dit être. Cette licence a été soufferte chez les portraitistes, dans tous les temps et dans tous les pays.

Si un témoignage devenait nécessaire, M. Lenormant nous le fournirait lui-même. 11 nous cite un certain Démétrius, auquel Quintilien reprochait de n’avoir point rendu la vérité avec V exquise délicatesse de Praxitèle et de L3'sippe, et de préférer la ressemblance à la beauté.

Ce Démétrius était assurément du nombre de ces artistes que le soleil de la Grèce lui-même, avec toutes ses ardeurs, ne pourrait réchauffer ; âmes froides et vulgaires qui copient platement la réalité, mais sans charme et sans choix, et qui ignorent que le fin de l’art c’est de savoir voir et choisir ; mais entre ces serviles copistes de la nature, qu’ils n’ont

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jamais regardée que par le petit bout de la lorgnette, et l’artiste audacieux qui transforme la réalité, qui l’absorbe dans sa fantaisie, il existe une ligne de milieu et de vérité qu’il n’est donné qu’aux plus favorisés, môme entre les plus beaux génies, de suivre d'un pas ferme et sûr.

Vous dirai-je l’idée que Je me forme de Lysippe, et comme je me le représente à la lumière douteuse que Pline projette sur lui? Lysippe, pour moi, est un grand artiste tombé dans la manière. Je ne veux point dire cette manière mesquine et sans accent propre aux peintres et aux sculpteurs disgraciés de Minerve; mais cette grande manière dont on reconnaît la trace chez les maîtres, chez Michel-Auge, Léonard de Vinci et Jean Goujon, et qui n’est autre que l’exagération de leurs brillantes qualités. Je ne connais que deux hommes qui aient su se débarrasser entièrement des entraves de l’esprit de système ou résister aux séductions d’un talent trop facile; deux hommes qui ont franchi ce double écueil avec une habileté suprême; deux génies inépuisables et variés comme la nature : Raphaël et Phidias.

M. Lenormant se reproche en terminant d’avoir écrit un chapitre de l’histoire de l'art chez les Grecs. Ce reproche m’étonne! Ne devrait-il pas plutôt se féliciter de pouvoir, grâce à l’autorité de son nom, ramener l’attention des lecteurs sur des questions pour lesquelles, on serait tenté de le croire, les antiquaires de nos jours semblent n’éprouverque du dédain? Le sol est-il remué si profondément qu’on ne puisse plus rien y découvrir? On voit tout ce qui ressort de l’interprétation d’un mot. Ceci me donne à croire, et j’y ai songé souvent, que malgré les efforts du grand Winckelmann et de ses savants successeurs, l’histoire de l'art dans l’antiquité reste encore à faire.

Agréez, etc.

(Journal des Débats^ 6 janvier 1870.)

Je tiens M. Egger non-seulement pour un des plus zélés, mais aussi pour l’un des plus modestes parmi ses collègues de la Sorbonne et du Collège de France. Voilà près de trente ans qu’il professe à la Faculté des Lettres, et pour la première fois il se décide à publier un de ses cours sous forme de leçons. Ce cours (1867 à 1868) coïncide si bien avec les discussions soulevées dans les derniers temps sur l’utilité des études de la langue et de la littérature grecques, et notamment avec certains malencontreux projets de réforme, que les scrupules du savant professeur ont dû céder devant une opportunité si clairement indiquée.

Le sujet de ce cours, qui nous est présenté aujourd’hui sous forme de livre, est aussi étendu que fécond, si étendu même que j’en suis un peu effrayé. Traiter

1, VHeUénisme en France, Ipçons «ur l'influence des éludes grec- (]UC8 dans le développement de la langue et de la litlérainre Tranpises, par E. Egger, membre de l’Inslilut, professeur ù la Facullé des Lettres. Paris, Didier et C'®; 2 vol. in-8“. ,

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de l’influence des études grecques dans le développement de notre langue et de notre littérature, c’est soulever bien des problèmes ; c’est s’engager à nous montrer dans le détail comme dans l’ensemble, et avec autant de précision que possible, les points de rencontre de l’esprit grec et de l’esprit français; c’est marquer jusqu’à quel point un goût plus fin, plus délicat, venu d’une terre privilégiée, a pu modifier notre goût et notre originalité native.

La tâche, comme on le voit, n’est point aisée, et elle aurait pu inquiéter tout autre courage que celui de M. Egger. A la vérité, personne ne connaît mieux que lui la littérature grecque, et il vient de nous montrer que la littérature de son pays ne lui était pas moins familière. L’œuvre commencée devant un jeune auditoire s’est complétée dans une solitude studieuse : de là l’ouvrage que j’annonce et que je n’hésite pas à louer de prime abord, par suite du respect que m’inspire toujours à première vue un effort considérable de travail et de savoir; ceci sans préjudice des réserves que je crois devoir faire et que je m’empresse de soumettre au judicieux auteur.

J’ai dit que le sujet choisi par M. Egger m’effrayait un peu. 11 me semble en effet qu’il cache un écueil. Il est si spacieux qu’on y peut mettre tout cc qu’on veut et même ce qu’on ne veut pas. Il est si facile, sur un pareil terrain, de se laisser entraîner à de séduisantes mais trompeuses analogies ! M. Egger nous dit « qu’il a cherché la transmission parfois subtile, mais néanmoins appréciable, des idées et des formes de l’art. » On peut si bien, quand on est à la piste de cette trans-

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mission si subtile, trouver l’hellénisme, c’est-à-dire l’idée grecque, où eUe n’est pas. M. Egger dit encore quelque part : « Cela me rappelle de bien loin un opuscule grec. » Précisément voilà l’écueil ! Plus d’une fois il m’a semblé qu’il se rappelait d’un peu trop loin, donnant ainsi à l’influence grecque une extension trop grande; et cependant, je dois le reconnaître, bien d’autres à sa place, dans un sujet très-élastique et qui vous permet d’avoir vos coudées franches, n’auraient pas été si prudents, si peu systématiques et si sincères.

Maintenant que je suis en train de dire à M. Egger tout ce que je pense, pourquoi lui cacher que je lui reproche intérieurement l’espèce de confusion qu’il me semble avoir faite entre l’hellénisme de l’érudition et celui de la littérature ; confusion dont le résultat est d’amener une certaine surabondance plus ou moins nuisible à la clarté, surtout à l’intelligence du plan de l’auteur? Ainsi, je ne vois pas bien comment des travaux d’érudition pure et d’archéologie, réservés à une certaine élite d’érudits et restés inconnus du grand public, ont pu avoir de l’influence sur notre littérature et sur le tour de l’esprit français. J’aurais souhaité trouver, dans un livre excellent d’ailleurs, car il est rempli de faits curieux, de remarques ingénieuses, et présente, ce qui est si commode, les résultats de toutes les recherches antérieures; j’aurais souhaité, dis-je, trouver des circonscriptions mieux déterminées, des points de repère plus saillants. Tout y est éclairé d’une manière trop égale, et, pour parler comme les artistes, les plans n’y paraissent point suf-

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fisamment accusés. Ce livre se rapproche un peu trop du genre rapport ou mémoire; moins touffu, moins dense, il pénétrerait encore plus avant dans l’esprit, et l’analyse en deviendrait plus facile. Que voulezvous, on ne se refait pas ! Voilà à quoi mène une conscience de lettré par trop chatouilleuse : pour être complet, M. Egger ne veut rien négliger, pas même l’accessoire.

J’ai épuisé la critique, il ne me reste qu’à approuver; mais avant d’aller plus loin, je dois dire comment l’ouvrage est divisé ; on saisira bien mieux la méthode * de M. Egger. Son livre renferme deux sortes d’appréciations, deux sortes de critiques auxquelles l'habile professeur donne alternativement la main. Ainsi, un morceau d’histoire littéraire est suivi d’une expheation philologique qui vient le consolider. C’est dans ces compléments que M. Egger examine quels sont les éléments fournis par le grec à la langue française ; ou bien ce qu’était notre langue au seizième siècle et ce qu’elle doit à de prétendus réformateurs.

Je recommande ces explications à ceux de nos lecteurs que cet ordre d’idées intéresse et qui aiment à sentir que l’expérience d’un philologue consommé leur sert de guide. Voyons maintenant à dérouler le canevas sur lequel M. Egger a semé toutes les richesses d’une érudition curieuse et qui ne veut rien laisser en arrière.

Quand on remonte à la première apparition de l’hellénisme dans les Gaules, on voit qu’elle concorde avec la prospérité commerciale et l'activité littéraire d’une grande cité, dont l’orateur romain admirait le

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gouvernement aristocratique. Grâce àla prédominance de Marseille, l’hellénisme s’étendit le long de la Méditerranée; puis il remonta le Rhône et vint prendre racine à Lyon. Lyon, du temps de Germanicus et de Claude, était une ville autant grecque que romaine. Toutefois, l’hellénisme n’alla pas beaucoup plus loin. Fixé dans la zone méridionale, il ne put jamais s’acclimater dans le nord; ses pâles rejetons périrent étouffés sous la pression des idées romaines. Le titre d’Athènes des Gaules, décerné par Marc-Aurèle à la capitale des Rémois [Durocorturum], ne suffit point pour autoriser à dire qu’on y parlait ou écrivait en grec ; et bien que Julien fût enfant de la Grèce, on ne voit point que ♦ dans ce Paris, qu’il nommait sa chère Lutèce, l’hellénisme fût en honneur. A celte date, en dehors de la Narbonaise, c’était le latin qui dominait. C’est par lui que les Sidoine A’pollinaire et les Fortunat entrevoient la littérature grecque. Le peuple, l’administration, l’armée ne connaissaient que le latin. Le fait que nous allons citer prouverait à lui seul cette pratique universelle. Combien trouve-t-on d’inscriptions latines, antérieures au sixième siècle de notre ère ? Cinq à six mille. Et combien a-t-on trouvé d’inscriptions grecques? Cinquante au plus.

Une cause toute-puissante du peu de progrès de l’hellénisme dans les Gaules, ce fut, vers le cinquième siècle, l’invasion des Barbares. Ce coup, qui aurait pu être fatal à l’esprit humain (il ne fit que le rajeunir), atteignit si rudement les idées grecques, que l’on ne trouverait point, comme M. Egger l’a remarqué, du sixième siècle jusqu’au commencement du quinzième.

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une seule copie d’un auteur grec écrite en France par la main des scribes orientaux. Les tentatives de Charlemagne pour relever cette étude furent vaines : peut-être, à vrai dire, parce que ce grand homme ne se souciait du grec qu’en vue de sa diplomatie. La séparation religieuse de l’Orient et de l’Occident acheva l’œuvre des Barbares. L’union des deux Églises aurait peut-être implanté l’hellénisme sans trop de difficulté dans une société naissante : leur division l’écarta pour des siècles. Placé en face de l’autorité ecclésiastique en Occident, l’hellénisme fut anathématisé par elle comme un instrument de schisme et ' d’hérésie.

Généralement on se représente l’Église au moyen âge cultivant avec un soin pieux les germes delà science et même allant jusqu’à favoriser certains retours vers l’antiquité païenne : erreur ! Avant tout, il faut distinguer les temps et les lieux. En plein moyen âge, l’orthodoxie fut toujours ombrageuse quand elle ne fut pas terrible. Le Père de l’Église latine, cité par M. Egger, qui disait : « S’il pleut, s’il tonne, ce n’est plus la science qu’il faut interroger, c’est celui qui tient entre ses mains la pluie et le tonnerre qu’il faut prier; » que faisait-il, le saint homme, si ce n’est de supprimer l’étude des causes secondes par respect pour la cause première ? Rappelons-nous cette réprimande de Grégoire le Grand adressée à un évêque qui venait d’autoriser dans son diocèse l’étude des belleslettres : « Le nom de Jupiter ne doit pas se trouver dans une bouche accoutumée à prononcer le nom du Christ. » Que faut-il de plus pour nous montrer où en

étaient l’hellénisme et ces sciences positives que les Grecs avaient déjà portées si haut, plus haut qu’on ne le croit communément?

Si nous avions le temps d’entrer dans le détail, nous verrions que le meilleur écrivain du neuvième siècle, Loup de Ferrière, ne savait pas le grec. Gerbert, l’illustre Gerbert, en était au môme point. Le grec dépassait les géographes, les philosophes, les poètes, les historiens. Platon, on le connaissait à peine. Sans les Arabes, qui se mirent à le traduire, Aristote n’aurait pas régné sur la philosophie du moyen âge. L’histoire tournait à là légende : Alexandre de Macédoine devenait un héros de roman. Mille ans se sont écoulés dans les ténèbres, et la plus charmante de toutes les fleurs nées de la civilisation, fécondée par le goût, resta cachée pour l’Occident, qui n’eut garde de se baisser pour la cueillir. Vraiment ce serait à rougir de l’esprit humain, si à la môme époque, consolation imprévue ! nous ne voyions pas le jeune esprit français, plein de bonne humeur et de vie, créer uné littérature abondante, précieuse surtout pour l’histoire de notre condition sociale ; on sait qu’au douzième et au treizième siècle l’Europe prit plaisir aux inventions françaises, et qu’elle s’empressa de les imiter.

La chute de Constantinople vint- rapprocher ce que le dogme avait séparé. Il y eut entre l’Occident et l’Orient une sorte d’entente la pitié triompha des scrupules dévots; on oublia que ces pauvres exilés de Byzance étaient schismatiques, etl’Europe très-inquiète les accueillit avec intérêt. Ils étaient peu nombreux, leur savoir était maigre, n’importe, ils avaient avec

eux l’élincelle de Prométhée, et elle devait enflammer l’Occident.

Chose étrange! avec le temps, ce fut la papauté qui tendit la main à l’hellénisme. L’admirable instinct du pouvoir, qui la rendait si attentive à l’état des esprits qu’elle voulait dompter, la poussa fortement à protéger les lettres. Ainsi, pendant qu’en France certains théologiens appelaient le grec la langue des hérésies, on le voit s’épanouir à l’ombre du trône pontifical. Quand le saint-siège frayait ainsi les voies à la libre pensée, qu’il était loin du Syllabus !

Deux classes bien laborieuses ont eu l’honneur, dans notre pays, à la Renaissance, de préparer la transmission des lettres grecques et latines : ce furent les érudits et les imprimeurs. Ils recueilbrent avec amour tous les rayons épars du miel de l’Hymelte et le donnèrent à savourer aux poètes et aux beaux esprits. M. Egger s’est attaché à mettre en relief et à décrire les principales figures de ce siècle si plein de ferveur pour la sainte antiquité. Chemin taisant, il nous montre Guillaume Budé, le promoteur de l’étude du grec en France ; Scaliger, l’homme de toutes les éruditions; Casaubon, le premier qui ait su conférer entre eux les manuscrits pour retrouver la leçon originale défigurée par des altérations; Saumaise, qui traduisait Pindare à dix ans, et, ce qui vaut bien mieux, le premier^arrivé sur le terrain encore vierge de l’épigraphie grecque.

Mais c’est surtout Henri Estienne, deuxième du nom, qui le captive. Je le conçois. Henri Estienne est prodigieux : son Thésaurus Linguœ grœeœ est une

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merveille; merveille de savoir, merveille pour la justesse des proportions dans la coordination de matériaux immenses. Et puis quelle ardeur, quelle incomparable activité, et surtout quel patriotisme ! Ce fut dans un hôpital que se termina cette grande vie, toute remplie par la science et le devoir.

Où sont les familles que l’on puisse comparer à celle des Estienne, qui, pendant cent années, ne cessèrent de se montrer correcteurs irréprochables, admirables imprimeurs ! Sortis d’une humble boutique, ils luttèrent avec une constance romaine au milieu des troubles civils et des guerres religieuses, grandirent en réputation et en science, alliant à la perfection de leur art la haute philologie, donnant pour trente-deux sous, en 1346, un exemplaire grec du Nouveau-Testament. On ne s’enrichit point à pareil métier; mais ils tenaient à leur devise : Forluna opés auferre non animum potest. Ce fut en vue de la postérité qu’ils travaillèrent, et la postérité leur en a tenu compte, car elle a placé leurs noms parmi ceux qui ne doivent plus périr.

Ici arrêtons-nous un instant pour rappeler une des plus utiles et des plus célèbres créations de Tère de l’érudition, et l’une des plus favorables à l’hellénisme. En 1317, un collège se fonde à Louvain, sous la protection d’Érasme, le collège des trois langues, car on y enseignait le latin, le grec et l’hébreu. Ce spectacle excite l’émulation des conseillers de François I"', et bientôt on voit s’élever (1330), à côté de la Sorbonne et sous le nom de Collège de France, une institution pareille à celle de Louvain. Les commencement-s fu-

33i LÀ LITTKKATOUE OnECQUR.

rciit misérables : point de salles pour l’auditoire, point de logement pour les professeurs ; mais ce college, où l’on vit professer Ramus et. Budé, devait prospérer, car il était bâti en hommes : c’est le mot d'un contemporain.

Une seconde création de François I", celle d’une typographie grecque, vint donner un nouvel essor à ce gem’c d’études. Nous étions jaloux des Italiens et de leurs remarquables éditions des classiques : le roi donna l’ordre à Garamond de graver des modèles des trois corps de ces beaux types grecs qui sont restés jusqu'à nos jours un type d’élégance. En outre il chargea Conrad Neobar, son imprimeur en titre, de publier des livres de choix ; il faut lire l’acte de chancellerie ' qui confère ce privilège avec tant de noblesse :

« Nous avons considéré qu’il manquait encore, « pour hâter les progrès de la littérature, une chose « aussi nécessaire que l’enseignement public : savoir c( qu’une personne capable fût spécialement chargée « de la typographie grecque sous nos auspices et avec « nos encouragements, pour imprimer correctement « des auteurs grecs à l’usage de la jeunesse du « royaume. En effet, des hommes distingués dans « les lettres nous ont représenté que les arts, l’his- « toire, la morale, la philosophie et presque toutes les « autres connaissances découlent des écrivains grecs « comme les ruisseaux de leurs sources. »

1 . M. Crapelet {des Progrès de l’imprimerie au seizième siècle, Paris, 183C, in-8) a reproduit cet acte de chancellerie d’après im cieniplaire imprimé par Néobar lui-mémc.

Ce fut à cette source que la Renaissance courut s’abreuver. A cette prenaière heure, et quand « l’ilme légère de la Grèce » vint caresser de son souffle les rudes et vigoureux esprits du seizième siècle, il y eut comme un éblouissement ; la vue de cette antiquité jeune, brillante, épanouie, se révélant tout à coup, amena l’enthousiasme, l’enivrement, la folie. On se mit à genoux, on adora. On vivait si bien au milieu de l’antiquité, que la juger devenait impossible; on était trop près ; l’espace manquait pour se mettre au point de vue de la critique, qui ne vint que plus tard.

Du reste, le moment était opportun : la littérature chevaleresque avait fourni sa carrière ; la vieille veine satirique et gauloise était tarie; les romans affadissants remplaçaient les fabliaux.

A cette époque, quelques pédants illustres songèrent à écarter la langue française du domaine des lettres, par amour du latin, écrire en latin, voilà ce que Turnèbe et d’autres érudits prétendirent faire. El Ronsard, l’homme de son temps auquel on tressa le plus de couronnes; Ronsard qui, par son feu pour rhellénisme, semble résumer en lui la fiévreuse érudition de la Renaissance; Ronsard qui disait :

Je veux lire en trois jours VIliade d’Homère,

mit en circulation, probablement à la suite de quelque « orgie de grec » , l’idée de réformer la versification française sur le modèle des vers grecs et latins. Fort heureusement notre génie littéraire veillait. L’esprit

français (qui oserait nier sa vivacité et sa justesse?) comprit que son originalité était menacée s’il ne se débarrassait non point de la religion, mais de la lourde superstition de l’antiquité. Il travailla courageusement à se refaire une langue, lui donna la clarté, la précision, l’élégance, et par des chefs-d’œuvre immortalisa ses efforts. Déjà attaquée de front par cette guerre de l’indépendance, plus tard prise en flanc par d’autres révolutionnaires, par le goiit espagnol et italien, l’antiquité grecque en France au dix-septième siècle se trouvait déjà fort affaiblie, quand une nouvelle guerre, surnommée la querelle des anciens et des modernes, une guerre qui ne dura pas moins de cent années, vint porter un coup plus violent encore à son autorité. Il importe de le noter, la querelle des anciens et des modernes eut un caractère à part. On l’a expliquée en disant que ce fut la révolte de l’esprit moderne contre l’esprit ancien. En effet, l’esprit moderne, fier des progrès des sciences positives, voulut appliquer les règles qui les régissent aux créations de l’iniagination pure, aux inventions du talent. 11 so trompait.

Passons vite à côté du dix-huitième siècle, qui termine le second volume (car il est temps d’abandonner la parole à M. Egger, et, pour leur avantage, de lui renvoyer mes lecteurs) ; passons à côté de ce siècle si complètement livré au raisonnement, à la philosophie et à toutes les hardiesses de la pensée. A cette date, l’antiquité grecque, mal connue, même des plus lettrés, n'obtint qu’un petit nombre de vrais disciples. Renfermée dans les collèges des jésuites, émules

l’hellénisme en FRANCE. 337

de Port-Royal pour l’enseignement du grec, doucement et utilement aidée par Rollin, l’action de l’^e//enisme sur les esprits ne se serait exercée cependant que dans l’ombre sans la puissante intervention d’un poète d’une grande âme, compatriote d’Homère, qui fut précédé et soutenu dans cette intervention par la science à la fois profonde et mondaine de l’auteur du Jeune Anacharsis, et par une femme de génie parlant avec éloquence de la Grèce et de ses institutions.

Le nom d’Homère me remet en mémoire une grave observation, que je regrette de ne point trouver discutée dans un livre qui traite de l’influence des études grecques sur le développement de la littérature française. Elle vient d’un critique dont Vacumen ingenii était merveilleusement développé, d’un écrivain juge et centre dans le monde de l’esprit, qu’il étonnait par sa pénétration singulière, et d’un talent admirable dont on ne saurait trop déplorer la perte :

« Il n’est chez nous, dit M. Sainte-Beuve, qu’un « seul écrivain célèbre, un seul qui soit capable de « cette lecture (celle d’Homère), l’ayant prise à sa « source, c’est Rabelais. Depuis Ronsard, je cherche « en vain un poète de renom dans son siècle qui soit « comme lui, je ne dirai pas de la religion, mais de « la familiarité homérique. »

Et partant de là, le fin critique passe en revue tous nos poètes et auteurs depuis Malherbe jusqu’à Châteaubriand. Or, il n’en trouve que deux ou trois, André Chénier notamment, « en possession de l’esprit familier et adouci d’Homère. » Ce qui l’amène à

conclure sans hésiter en faveur du caractère presque exclusivement latin de notre littérature.

Vous le voyez, le bilan de l’hellénisme chez les deux critiques diffère singulièrement. Certes, ce n’est pas moi qui voudrais établir cette balance par un inventaire régulier. Ce travail est très-délicat, et je sais trop bien ce qui me manque pour m’y livrer. Je me borne à une remarque. Le livre de M. Egger a mis fin à mes incertitudes. J’entrevois que notre dette littéraire visà-vis de la Grèce est beaucoup au-dessous de ce que je pensais. En effet, l’éloquence de la chaire (un des plus beaux fleurons de notre couronne) doit-elle quelque chose à l’hellénisme? non! Le barreau français? pas davantage! L’éloquence politique? encore moins. Je crois que le sentiment de la liberté nous est arrivé aussi bien par la voie de Rome que par celle d’Athènes, et ce législateur de l’ancienne Constituante qui demandait à la Bibliothèque nationale un exemplaire des Lois de Minos ne me ferait pas changer d’opinion.

Si la discipline hellénique se fait sentir, c’est dans la poésie, et surtout dans la poésie dramatique. Ruinée dans l’ordre philosophique par la révolte de Ramus, révolte que continuèrent Gassendi et Descartes, l’autorité d’Aristote se releva dans l’ordre littéraire. Fort mal interprétée par les commentateurs, la Poétique de ce grand esprit devint une sorte de tyrannie pour le talent; tyrannie qu’un ami de tous les genres de despotisme se hâta de fortifier. Après avoir chargé l’Académie de fixer la langue, Richelieu voulut faire régner l’ordre au théâtre. Il décida, d’accord avec

Chapelain, au nom d’Aristote et de son propre génie, que la règle des trois unités aurait force de loi. Comme on s’eu doute bien, ce fut avec respect et soumission que le sénat comique s’empressa de se conformer aux volontés du cardinal-ministre.

Je m’oublie, et je reviens bien vite à M. Egger. Ce qui domine chez lui, bien qu’il ne se dissimule point certaines défaillances qu’ici même ‘ nous avons indiquées, c’est un sentiment de confiance dans l’avenir des études grecques en France. Je partage ce sentiment, mais en faisant une distinction sur laquelle je crois nécessaire d’insister. Oui, l’hellénisme peut encore fleurir ; l’avenir lui appartient, comme il appartient à tant d’autres choses, mais surtout parce que, sous l’influence de ce mouvement général d’investigation qui maintenant nous pousse, il suit dans les hauts sentiers la philosophie de l’histoire, en s’appuyant sur la grammaire comparée et sur l’archéologie. Oui, l’esprit moderne s’intéresse à la Grèce, mais surtout parce qu’il voit en elle l’anneau d’or qui, dans la chaîne des temps, unit le monde oriental à notre Occident, dont elle a été le flambeau. D’un autre côté, repoussons les illusions, et disons-nous que l’esprit moderne en France, au point de vue du goût, ne sourit plus au charmant génie de la Grèce. Vivre avec les anciens, comme cela se voyait autrefois dans la société française, n’est plus de mise aujourd’hui. On est trop pressé, trop agité, trop envahi par les complications modernes, et par la curiosité qu’excitent en nous les

l, Journal des Dédais du 9 août 1868.

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événements quotidiens. Le goût de la grâce antique, l’atticisme et sa délicate saveur se perdent dans le tourbillon qui nous emporte.

Le grand mérite du livre de M. Egger, c’est de poser toutes les questions et d’ouvrir des perspectives nouvelles. Aussi je crois pouvoir lui prédire dès aujourd’hui le succès durable que ne peut manquer d’obtenir toute œuvre marquée au coin de Tutilité et de la sincérité.

RAPPORT SÜR LES ÉTÜDES, ETC.

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