Revue des Deux Rondes, 1» mai
34i RAPPORT SUR LES ÉTODKS DE LANGUE
un jour avec cette hauteur et cette fermeté de pensée qui constituent sa remarquable originalité. Il montrait l’épidémie du bel esprit détruisant l’esprit scientifique, la rhétorique creuse des amuseurs publics tenant la place du savoir sérieux, l’Université endormie à la porte de notre cabinet des manuscrits et ne se réveillant que pour regarder d’un mauvais œil les travailleurs venus de l’étranger ; et il ajoutait : Que la France y prenne garde ; si elle ne cherche point à entrer dans les voies nouvelles, elle perdra son rang.
Souvent, dans les livres ou dans les conversations, il est question du grand mouvement philologique de l’Allemagne : les uns l’admirent, un peu sur parole; d’autres le nient par un patriotisme fort respectable, mais fort étroit ; d’autres enfin, par des motifs que nous ne tenons pas à connaître, n’en parlent qu’avec dédain. Mais le plus souvent il arrive que, faute d’ètre bien informé, on reste dans les généralités. Ne serait-il pas à propos, dans un siècle où l’on soumet tout au calcul, d’examiner ce grand mouvement en s’aidant de la statistique, c’est-à-dire en appliquant l’analyse numérique aux faits particuliers dont il se compose? En attendant que ce travail très-instructif vienne tenter quelque patient bibliographe, j’ai fait pour ma part le relevé de certains chiffres que je livre à la- curiosité de mes lecteurs. Par exemple, prenons Pindai'e*, ce poète d’un accès si difficile qu’un Letronne s’en effrayait. Savez-vous combien de fois il a été publié, traduit.
1. Voir Engelmaim, Biôliolheca icripCorum clatsicorum. Leipzig,
ET DE LITTÉRATURE GRECQUES EN FRANCE, 34b
commenté en Allemagne dans l’espace d’un siècle environ? deux cent quatorze fois. J’ouvre la Bibliothèque philologique de Schmidt', et je vois que l’année 1867 a produit quatre-vingts ouvrages (Erklârungschrifteix) relatifs aux classiques grecs et latins. En dix années (1857-67), cent quatre-vingt-dix-sept ouvrages qui traitent de la grammaire grecque ont pris naissance sur cette terre de promission. Joignez maintenant à ces travaux isolés les travaux collectifs ; représentez-vous sept ou huit Revues philologiques, dans lesquelles une armée de savants déverse depuis de longues années, comme dans de vastes réservoirs, des notes critiques et des dissertations sans nombre, et vous pourrez commencer à vous former une idée du mouvement philologique de l’Allemagne.
Avouons-le, celte exhumation acharnée de l’antiquité, dont je ne montre qu’un des côtés, omettant les publications relatives à la littérature, aux monuments figurés, à l’épigraphie, aux religions du paganisme et aux arts; cette activité prodigieuse, imposante même par son excès, n’est-elle pas affligeante pour notre orgueil national? Qu’avons-nous à lui opposer? Quels sont les fruits de cette Renaissance qui rassurait naguère un homme considérable dans les lettres savantes ? Pendant un quart de siècle, vingt à trente dictionnaires, grammaires et livres de philologie ; autant d’éditions de textes ; quarante et quelques traductions; une dizaine d’ouvrages de critique et d’histoire littéraire; les thèses dont on a déjà parlé, tel
1. Gust. Schmidt, Bibliotheca philologica; GœUingen, 1848-67.