‹ L'Art et l'archéologieChapitre 72 sur 102 · ART CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

ART CHRÉTIEN

mécaniques ne sont plus à l’art que ce que l’enveloppe extérieure est à la plante qui fleurit. » Je ne défendrai pas M. Rio contre ceux qui l’accuseront de vouloir réduire la peinture à une sorte d’écriture sacrée, de hiéroglyphe sacerdotal, mais je dirai qu’il est difficile de plonger plus avant qu’il ne l’a fait dans cette atmosphère chrétienne. Mieux que tout autre, il est entré dans l’esprit de ces représentations sacrées, et il s’est inspiré de leur suavité sainte et de leur adorable naïveté. De même que Fra Angelico se mettait à genoux quand il voulait peindre le Sauveur, c’est à genoux que M. Rio s’est jeté pour analyser, énumérer et juger les œuvres capitales de l’art chrétien.

Quelle différence entre les destinées de cet art et celles de l’art grec ! Celui-ci naît au soleil sur une terre pittoresque et grandiose. Une religion naïve et riante, imprégnée de poésie, lui tend les bras. Les mœurs viennent à son aide. Le génie lui donne des ailes. La liberté lui prodigue un lait généreux. Tout au contraire, c’est dans la nuit des sépulcres que se développent les premiers germes de l’art chrétien, semence arrosée de sang ; c’est dans l’horreur des catacombes de Rome et presque sous les regards des bourreaux.

Grands saints, martyrs héroïques, suivant toute apparence, les peintres des Catacombes ne sont rien comme artistes. L’imagination, le goût, l’habileté leur manquent. Ils avaient mieux que cela. Quelquefois, faute de temps et d’invention, surtout dans la période la plus reculée, ils emploient quelques-unes des formes symboliques du paganisme. Aussi trouve-t-on l’image d’Orphée à côté de celles d’Éiie, de Job ou de Jonas,

Ce n’est donc point à eux qu’il faut faire remonter nos types religieux et l’idéal chrétien.

L’art, sous Constantin, sortit de son tombeau. Le paganisme, assailli de toutes parts, lui fit une large place en croulant. Toutefois, ce renversement absolu •des obstacles opposés à ses progrès lui devint funeste. Jetés dans la fournaise, réduits en poussière, les dieux antiques disparurent, et avec eux les grands modèles que les artistes chrétiens auraient consultés si utilement. Bien plus, on leur défendit de regarder ceia qui avaient échappé aux démolisseurs. Un peintre ayant osé s’inspirer d’une image de Jupiter, dans l’espoir do donner à la tête du Christ un plus noble caractère, ses mains, selon la légende, furent subitement séchées. Il fallut, pour qu’il en recouvrât l’usage, que Gennade, archevêque de Constantinople, intercédât auprès du ciel en faveur de l’artiste imprudent.

Le monde marche, et l’art chrétien dévie de plus en plus de la voie qui pouvait le conduire à la sainteté et à la grandeur. Que d’ennemis ne rencontre-t-il pas sur sa route? Ici la barbarie, ailleurs un luxe grossier, plus loin des préjugés opiniâtres, partout l’ignorance et le mauvais goût. Ce ne sont pas seulement les iconoclastes qui lui font la guerre : longtemps auparavant la théologie elle-même semblait avoir conjuré sa perte; certains Pères de l’Église le méprisent. Du haut de leur dédain, ils assimilent la peinture et la sculpture aux arts les plus vulgaires. Ce n’est pas tout. Une vive controverse s’est engagée sur le type le plus sublime de la religion. Le Sauveur était-il d’une beauté accomplie? Oui, disent les ims; non, disent les autres.

l’art chrétien.

Saint Cyrille assure, d’après saint Justin, que Jésusr Christ s’était montré sous les apparences du plus laid des enfants des hommes, mais par humilité. Que fera l’art religieux au milieu de pareilles circonstances? Frappé à mort lorsqu'il commençait à se développer, il agonisait à la fin de la dynastie carlovingienne; vers le dixième et le onzième siècle, il semble disparaître au milieu de la tourmente. En réalité il ne saurait descendre plus bas.

Singulier phénomène ! à l’instant où l’une des plus belles inventions de l’esprit humain semble se perdre, un mouvement étrange s’opère dans ce rude moyen âge, et prépare la régénérescence de l’art. L’esprit de chevalerie, uni à l’esprit du cloître, semble créer un monde nouveau. Un idéal inconnu jusqu’alors est trouvé : l’idéal chrétien et catholique. Tantôt chaste comme l’innocence, pur comme les anges, il viendra de sa douce lumière dorer les hauts sommets de l’art; tantôt énergique comme les passions qui agitaient alors l’Italie, ou sombre comme le grand poète qui l’avait réveillée, il imprimera aux arts une violente mais noble impulsion.

C’est au treizième siècle que se manifestent les premiers symptômes de ce grand changement. Deux écoles de peinture, deux rivales, l’école de Sienne et l’école de Florence, commencent à secouer le Joug de la tradition, à se révolter contre l’école byzantine, dont le sceptre de plomb régentait l’art. Le Christ et la Vierge, ces deux types souverains, prennent un nouvel aspect. L’ovale exagéré des têtes se raccourcit, les draperies offrent plus de variété et de souplesse.

Une àme humaine commence à éclairer tous ces visages. La grâce et la bonté se peignent dans les traite. Bientôt sur ce fond d’or, d’où se détachent les personnages, on verra s’unir à la majesté de la reine des anges la tendresse féminine de la mère de Jésus. L’art peu à peu revient à la nature, à la vie, mais sous les auspices de la religion.

Jamais en effet les circonstances ne furent plus favorables pour l’art chrétien. Deux institutions nouvellement fondées, les ordres de Saint-Dominique et de Saint-François d’Assise, prêtent au monde catholique un formidable appui. Entraînés dans ce courant du spiritualisme qui coule à pleins bords à travers l’Italie, les artistes prennent le rôle du moine et du prêtre. Par leurs productions innombrables, ils enseignent le dogme, puisant largement dans les textes sacrés qu’ils traduisent avec respect et avec amour; ou bien ils s’inspirent des légendes de saint François et de saint Dominique, légendes si populaires, mais dont ils doublent encore la popularité.

Ce grand et primitif essor de l’art catholique, M. Rio nous le montre avec un soin admirable. Les faits et les documents abondent dans son récit. Quelque curieux qu'il soit, nous ne l’y suivrons pas cependant, car sous les mille détails qu’il embrasse le mouvement général de l’art devient peu facile à saisir. 11 nous suffira d’indiquer les principaux résultats auxquels l'esprit arrive, quand il se rend compte du livre dont je cherche à donner ici l’idée.

Trois hommes qui furent les précurseurs des trois génies prodigieux qui renouent la chaîne des temps,

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