‹ L'Art et l'archéologieChapitre 73 sur 102 · L’ART CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

L’ART CHRÉTIEN

de Leonard de Vinci, de Michel-Ange et du Sanzio, trois hommes investis également par la nature de la souveraineté du talent, Giotto, Andrea Orgagna et Fra Angelico da Fiesole, remplissent de leurs œuvres et de leur renommée l’àge d’or de la peinture catholique et monacale. Chacun d’eux fait briller à son tour un des côtés de cet art : Giotto représente l’originalité créatrice, Orgagna le côté épique, Fra Angelico l’ascétisme et la mysticité.

Peintre, architecte et sculpteur comme Michel-Ange, Giotto peut être considéré comme le Christophe Colomb de l’art moderne. Cimabuë, son maître, y représente Améric Vespuce. Nul ne fut doué plus largement que Giotto de cette merveilleuse souplesse d’esprit, de cette aptitude universelle qui caractérisent le génie fiévreux de l’Italie. Quel est l’audacieux qui rompt définitivement avec la tradition byzantine? Giotto. Qui met à la place de la symétrie anguleuse, de la gravité pesante, la vérité et la fiamme? Giotto. Quel est celui qui parle si bien la langue de l’Évangile? Giotto. Quel est enfin Tarai du Dante, et celui qui s’arme du divin flambeau du poète pour pénétrer dans les profondeurs du symbolisme chrétien? Giotto. L’art catholique, grâce à Giotto Bondone, ressemble à ces fleuves qui sont navigables dès leur source.

Orgagna est le Polygnote de la peinture religieuse. Pathétique, ingénieux, habile à créer des contrastes, son robuste talent se déploie dans les compositions grandioses. Si le génie de Giotto éclate dans les peintures de l’église de Saint-François d’Assise, ce Parthénon du moyen âge, celui d’Orgagna brille dans les

fresques du Campo Santo de Pise, le pœcile du catholicisme. Il possède la terreur mystique, nous dit M. Rio ; Orgagna possède quelque chose de plus : l’esprit de charité évangélique. Le Christ, dans la fresque où ce noble artiste a représenté le Jugement dernier, n’est point un Christ qui se venge, comme celui de Buonarroti : le divin juge y montre ses plaies à ceux qui l’ont méconnu.

A Fra Giovanni Angelico revient la gloire d’avoir été le représentant le plus pur, le plus candide de la mysticité tranquille et tendre. Dominicain dès sa première jeunesse, guidé par un des réformateurs de son ordre, il s’est avancé plus loin qu’aucun autre artiste dans les voies spirituelles. Aussi rien n’égale ses vierges et ses anges pour la chasteté et la ferveur. Rien n’égale l’émotion religieuse qui brille dans ces peintures qu’un souffle céleste semble animer.

Notez que cette délicate fleur du jardin mystique, que ce talent d’une virginité si charmante s’épanouissaient vers la moitié du quinzième siècle, à l’époque où ce merveilleux mouvement littéraire surnommé Renaissance changeait la face du monde et donnait à l’art un autre soutien que le catholicisme, la Divine Comédie et les légendes des saints. Ce point d’appui, ce fut l’antiquité sortant peu à peu du nuage qui depuis tant de siècles voilait sa face radieuse. Ce point d’appui, ce fut l’observation de la nature dont on voulut pénétrer les secrets ; ce fut l’étude du corps humain et du nu, étude fondamentale dont quelques statues grecques, nouvellement découvertes, faisaient reconnaître la nécessité absolue, étude dont l’oubli complet

l’art chrétien.

par les artistes des neuvième et dixième siècles, et même par ceux des siècles précédents, avait précipité l’art dans la barbarie. *

Et cependant ils ne sont pas les seuls coupables, si nous tenons compte des préjugés et des usages. Les mœurs défendaient aux artistes de consulter le modèle nu; l’usage, à partir du temps de Charlemagne, emprisonna le corps humain dans un vêtement de fer.

Un homme avait devancé ce grand mouvement : cet homme est Giotto. Esprit net et positif, il comprit que, sans renoncer aux grandeurs morales pour son art, il fallait que celui-ci, pour ne plus chanceler, fût assis sur une base solide et terrestre. Aussi chercha-t-il ses modèles dans la nature. Mis en pratique par les disciples du maître, poussé plus tard jusque dans ses dernières conséquences, ce principe prépare de nouvelles révolutions pour l’avenir.

Le goût du vrai devait éveiller chez les artistes le goût de l’antique. Ces âmes italiennes étaient faites pour le comprendre, pour admirer sa grâce infinie. Un grand nombre est captivé. Ghiberti, l’auteur de ces portes dignes d’orner le paradis, au dire de Michel- Ange, le pieux Ghiberti, contre toute logique, contre toute attente, prend feu pour cette société païenne que l’Église lui ordonne de maudire. Une voix intérieure l’avertit que la beauté s’est épanouie dans d’autres sphères que celles du dogmatisme absolu.

La lutte s’engage. Le quinzième siècle nous montre l’antagonisme des deux principes contraires. I)’un côté l’école mystique, qui marche en avant de la

3lit r,E MOYEN AGE ET LA RENAISSANCE.

grande armée des peintres catholiques, école dont Fra Angelico et Benozzo Gozzoli sont chefs avant le Perugin, ce maître admirable du premier des maîtres; de l’autre un groupe audacieux de novateurs, parmi lesquels se distinguent Paolo Uccello, Masolino, Masaccio et Fra Filippo Lippi. Savonarole, le réformateur inspiré de Florence ; Savonarole, le saint, le martyr, est avec les premiers. Les Médicis protègent les seconds. Savonarole dit aux artistes ; «C’est par de là les objets visibles qu’il faut chercher la beauté suprême dans son essence. » Les Médicis les aiguillonnent et les détournent du vieux mysticisme en étalant devant eux des marbres antiques, des pierres gravées, des médailles qu’ils ont rassemblés à grands frais.

A partir de cette époque, l’art entre dans une voie nouvelle. Reproduire l’idée chrétienne naïvement ou dans une rude simplicité n’est plus l’unique objet des efforts de l’artiste. Moins soutenu par ses croyances, mais plus sûr de ses procédés, il s’applique à gagner les cœurs en charmant les yeux. La chair ne l’embarrasse plus comme auparavant. Exactitude, beauté matérielle de la forme, coloris, perspective, toutes ces choses ignorées ou négligées le rendent de plus en plus attentif. Que cette révolution ait eu ses scandales, ses folies, je ne m’en étonne point; quelle révolution pourrait s’en affranchir ! Mais parce que l’art suit de toute nécessité le mouvement de la pensée humaine, devenue inhabile à se maintenir plus longtemps dans les régions de la théologie mystique ; parce qu’il se tourne vers l’antiquité, l’antiquité, source éternelle de

L’AUT CHRÉTiEX.

3iw

vie el de jeunesse, faut-il, comme M. Rio, tonner contre l’invasion du paganisme el de l’idolâtrie, et crier à l’impiété ?

Celui qui écrit l’histoire de l’art, et même celle de l’art chrétien, ne doit point se laisser aller à des appréciations passionnées, ses bras doivent s’ouvrir pour tout ce qui est grand, pour tout ce qui est beau, quand bien même le grand et le beau seraient en dehors du cercle saint et de l’orthodoxie. Condamner dans l’art, sous le nom de naturalisme, tout ce qui ne répond point absolument aux aspirations d’une dévotion exaltée ; lancer l’anathème , au nom de l’idéal chrétien, contre toute œuvre inspirée par la mythologie, ce n’est point le fait d’un critique ni d’un juge, c’est celui d'un théologien irrité.

D’abord incertain et timide au moyen âge, en présence de la nature que l’ascétisme lui enseignait à redouter comme une ennemie, l’art, éclairé par l’antique, osa la regarder fixement à la Renaissance. Bientôt, épris de ses merveilleux attraits, il forma avec elle une étroite union. Léonard de Vinci , Michel- Ange, et surtout leur jeune et brillant rival, le peintre admirable des Stanze , ont prouvé au monde , par d’éclatants exemples, la beauté et la puissance de cette alliance alors toute nouvelle. Tl suffit de se rappeler les œuvres principales de ces hommes immortels pour être convaincu que jamais l’idée chrétienne, malgré la magnifique enveloppe matérielle dont elle fut revêtue, n’eut plus d'éclat, d’autorité et de profondeur : nulle part la peinture religieuse n’est plus évangélique que dans la Cène de Léonard, plus pa-

3U(i LE MOYEN AGE ET I.A RENAISSANCE.

■thétique que dans le Spasimo, plus hautement catholique et sacerdotale que dans la Dispute du Saint- Sacrement, plus apostolique que dans les cartons de Hampton-Court, plus accomplie que dans la Transfiguration. Le génie d’Israël n’éclate pas seulement dans les livres saints, vous le retrouvez dans les terribles prophètes de la chapelle Sixtine.

11 faut reconnaître aussi que ce sublime effort est la dernière phase et comme le couronnement du grand art chrétien. Peu après, l’équilibre fut rompu. Précédemment la religion débordait l’art, postérieurement l’art déborda la religion. La décadence en tout pays fut rapide, surtout après la blessure que fit le protestantisme, blessure profonde que rien n’a pu cicatriser.

Et maintenant que j’ai exprimé ma pensée sur les doctrines de M. Rio, et mes réserves faites, je me sens encore plus disposé à recommander chaleureusement son livre aux lecteurs sérieux. On ne publie pas tous les jours une pareille encyclopédie sur l’art italien. Quel curieux chapitre que celui intitulé : La Renaissance et la Papauté! Quel coup de lumière sur les splendeurs de ce domaine temporel qui disparaîtra demain peut-être ! Un trait surtout nous a frappé dans cette étude très-approfondie des rapports des Papes avec les architectes, les peintres, les sculpteurs, et c’est un mot du plus fougueux des Pontifes, de Jules II, devant lequel le monde entier pliait. « Voyez, disaitil, comme ce Michel-Ange est terrible, et comme il est impossible de traiter avec lui 1 »

Je dois encore un éloge à M. Rio : c’est d’avoir fait

Page 1