L’ART CHRÉTIEN
sortir de l’oubli toute une école, l’école de Sienne. Cette ville, on le sait, est entourée de tnaremtnes dont l’insalubrité éloigne les voyageurs. Sienne était déjà très-puissante lorsque Florence aspirait à le devenir. Aussi l’art religieux à Sienne commence-t-il à donner des preuves de fécondité et de vigueur vers la moitié du treizième siècle. Cimabuë n’était qu’un jeune homme ; Giotto n’était pas encore né quand le vieux Guido, de Sienne (1260), offrait à ses concitoyens charmés une madone que l’on peut aujourd’hui même regarder sans déplaisir. Dès les premières pages de son livre, M. Rio nous montre une phalange nombreuse de peintres, à la tête desquels se place Duccio di Boninsegna.
Le jour où Duccio termina le tableau qui se voit encore dans la cathédrale (une madone entourée d’anges et de saints), Sienne, qui depuis deux années attendait cette œuvre capitale, fit éclater sa joie. Toutes les boutiques se ferment. Les citoyens accourent en foule. Ils se rangent, un cierge à la main, derrière le clergé et les ordres religieux, qui entourent le tableau du maître porté triomphalement de son atelier au Dôme. Les cloches sonnent à toute volée, l’air retentit de bruyantes fanfares.
Cet enivrement, ces transports, cette fièvre de l’art nous étonnent; nous sommes si froids, si positifs; mais il faut songer que dans ces cités italiennes du moyen âge on retrouve quelques rayons du génie qui anima les villes les plus célèbres de la Grèce. On y retrouve aussi les mêmes passions politiques, mais à un degré de violence et de rudesse qui fait frémir. La
guerre civile eiïrayait peu les citoyens de ces républiques orageuses : ils étaient dans leur élément. Le peuple de Sienne, qui avait vu en 1384 bannir d’un seul coup quatre mille artisans, déclarait plus tard que cette ville était privilégiée entre toutes, parce qu’on y jouissait plus que partout ailleurs du don céleste de la liberté, dono celeste délia libertà.
Que l’art chrétien soit descendu des hauteurs du spiritualisme, personne ne le conteste. Mais quelles seront ses destinées futures ? A la veille des grands événements qui se préparent, personne ne saurait le prédire. Les beaux accents que lui font rendre encore quelques talents supérieurs, mais isolés, particulièrement le grand artiste auquel nous devons la frise de Saint-Vincent-de-Paul et les peintures de Saint-Germain-des-Prés , non plus que ce chef-d’œuvre de M. Ingres, le saint Symphorien, ne nous éclairent nullement sur l’avenir qui lui est réservé. Du reste, sa place a été grande et belle en ce monde. Longtemps ii a régné sans partage sur les âmes, longtemps il a contribué avec les textes sacrés à guider les fidèles dans les voies intérieures . Aujourd’hui môme , la brillante. institutrice des nations modernes, l’Italie, ne possède point de plus beau titre de gloire que celui d’avoir donné 'naissance à l’art chrétien. Qui de nous, au moins une fois dans sa vie, n’a pleuré ou prié devant quelque peinture chrétienne? Si l’art antique, dans sa sérénité splendide, est l’art des gens heureux, si l’art purement réaUste fait la joie du vulgaire, l’art chrétien console ceux qui croient quand ils sont malheureux.
M. VITET
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