‹ L'Art et l'archéologieChapitre 75 sur 102 · ŒUVRES COMPLÈTES DE M. VITET · texte numérisé non relu

ŒUVRES COMPLÈTES DE M. VITET

{Journal des Débats, il a^ril 1862.)

Les esprits cultivés et délicats qui se plaisent aux études sérieuses présentées d’une manière agréable, aux recherches mises en œuvre par l’imagination et le bon goût ; tous ceux qui savent apprécier la valeur d'une critique élevée, pénétrante, dans les questions relatives aux beaux-arts, apprendront avec plaisir que M. Yitet publie en ce moment ses œuvres complètes. Jusqu’ici la plupart des écrits de l’ingénieux académicien se trouvaient dispersés dans des recueils périodiques. Il les réunit à présent pour nous les montrer dans leur cadre et sous leur jour. Ce sera un bel ensemble que l’aristocratie des lecteurs ne pourra pas manquer d’accueillir avec empressement.

Je viens de lire avec autant de plaisir que de profit ce que je puis appeler le second volume de cette édition, dont chaque tome sera publié séparément sous un titre particulier. Essais historiques et littéraires', tel est le titre de ce volume. Il se compose de plusieurs morceaux de critique à propos de quelques ouvrages d’un ordre supérieur, et notamment de V Histoire de la Révolution d' Angleterre, par M. Guizot. La dernière partie du volume contient les discours prononcés par l’auteur dans l’enceinte de l’Institut.

1. M. Vilel, Œuvres complites. Michel Lévy frères; Parta, 18(12. Le premier volume, /a Liijue, a déji paru.

M. Yitet Yante quelque part le bonheur des Anglais devenus libres, riches et puissants par une révolution qui, pour comble de fortune, a rencontré son historien. Ne pourrait-on pas dire que la veine se continue, puisque M. Guizot a rencontré son critique dans M. Yitet? Il est impossible de rendre plus fidèlement l’aspect général de ce chef-d’œuvre d’un éminent écrivain; d'en retracer avec plus d’babileté le plan, le caractère, les proportions ; de me ttre aussi bien en lumière l’esprit qui l’a conçu. Homme politique lui-même, mêlé ànos querelles, M. Yitet, sur ce terrain accidenté et volcanique, a acquis une précieuse expérience du jeu des partis. C’est de là sans doute que lui vient cette sûreté d’appréciation quand il se prononce à son tour sur les hommes et les événements de la révolution d’Angleterre. Ses traits sont vifs et sa pensée a toujours du relief par le charme de l’expression. Je serais assez embarrassé s’il me fallait choisir entre tant de pages animées par l’esprit et le bon sens. Je signalerai cependant une comparaison entre le protectorat de Cromwell et les débuts du Consulat, où se trouve cette réflexion, qui m’a paru si vraie : « Ce que les Français redoutent le plus au monde, c’est la nécessité de faire eux-mêmes leurs affaires. » La monarchie constitutionnelle, tel est l’idéal politique de M. Yitet. Aussi se trouve-t-il amené sans cesse à quelque rapprochement mélancolique entre nos destinées et celles de nos voisins, plus fermes, plus stables dans leurs principes, plus assurés de l’avenir. Mais devons-nous prétendre aux mêmes privilèges que l’Angleterre, nous qui sommes dénués « de ce vieux

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sentiment traditionnel, de cette légitimité de la liberté qui, même sous Cromwell et malgré sa main de fer, se transmettait et se perpétuait ainsi par héritage ? » Homme de bien, et par cela même épris de la vérité, M. Vitet la demande avant tout dans Thistoire. Il veut (d’autres l’ont souhaité comme lui) que l’histoire soit indépendante et impartiale, non pas seulement dans un but spéculatif et pour qu’elle remplisse plus dignement les loisirs de quelques lettrés, mais dans un intérêt bien plus grave, celui du pays. Ce sentiment remplit tout entier et fera vivre un bel article sur l’histoire de la Convention par M. de Barante. On y reconnaît l’accent d’un cœur honnête qui s’irrite à la fin du nombre et du ton de ces incroyables apologies d’une époque de ténèbres. Ici il prend à partie ces amis de la Terreur qui ne redoutent pas de la comparer à V Iliade et Robespierre à Jésus-Christ. Il flétrit cette immorale défense des monstres qui inondèrent la France de sang par tant d’assassinats juridiques. M. Vitet démontre fort bien que l’école du fatalisme historique a ouvert cette voie. En effet, comment n’absoudrait-on pas les hommes, quand c’est la force des choses, la nécessité inexorable, qui doit porter la responsabilité de ces excès? e. En peu d’années, dit M. Vitet, nous avons vu défigurer pièce à pièce tous les faits, tous les hommes qu’a produits la fin du siècle dernier. C’est ainsi que s’est construite effrontément sous nos yeux cette contrefaçon de l’histoire. » Certes, il faudrait désespérer de notre pays si le nombre des avocats de la Terreur devait s’accroître; mais cette sombre folie ne peut devenir contagieuse, surtdut

lorsque des écrivains dont personne n’oserait mettre en doute la sincérité et l’indépendance prennent à tâche de montrer à la génération nouvelle ce que devint la liberté entre les mains de la Convention.

S’il ne s’agissait pas ici seulement d’annoncer l’apparition d’un bon livre, j’aimerais à suivre M. Vitet lorsqu’il dégage les Girondins de l’auréole dont la poésie et les passions politiques les ont environnés. Après avoir renversé la royauté qu'ils auraient pu laisser debout tant elle était humiliée, après avoir déchaîné la multitude, provoqué la guerre, après avoir tout détruit, jusqu’aux barrières qui pouvaient les protéger, un jour ils se trouvèrent complètement désarmés en présence de leurs ennemis, et quels ennemis! Que faire alors? Résister. Non; ils aimèrent mieux haranguer, résignés à mourir, préférant, comme on l’a dit avec éloquence, « chanter inutilement aux fêtes sanglantes de la Tauride l’hymne d’Apollon. »

Cet amour du vrai, ce respect de la morale et de toutes les saintes tendances, nous les retrouvons sous les formes les plus délicates de l’esprit dans les discours de M. Vitet, soit qu’il nous peigne l’auteur des Contes d'Espagne et d Italie en proie à d’indicibles souffrances et les « regards tournés vers le ciel après la folle saison, » prenant soin de rapprocher de ce spectacle celui que nous offre l’auteur de Polyeucte « végétant dans un manoir obscur, content de son frugal repas, craignant Dieu, respectant le devoir et la règle, sans voyager autrement qu’en pensée, sans antres aventures que celles de ses héros ; » soit que,

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répondant à M. Jules Sandeau, il le félicite d’avoir vanté ouvertement le bonheur terre à terre, le bonheur du chaste foyer, à une époque où il y avait un certain courage à les défendre ; partout enfin on reconnaît les aspirations d’une âme élevée, un esprit ferme, sage, mûri dans la pratique de la vie, et peu disposé à faire l’abandon des principes qui en sont la base, l’ornement et l’honneur. Je passe rapidement à côté d’une esquisse finement touchée d’après le portrait de M. le comte Louis de Narbonne, par M. Villemain, portrait peint en maître, et d’une savante étude sur l’histoire de la réunion de la Lorraine à la France, par M. d’Haussonville, pour arriver à la Chanson de Roland.

Le travail très-étendu de M. Vitet sur cette chanson de geste n’est pas la partie la moins intéressante du volume. La noble cantilène, dont le sujet est la mort de Roland dans les gorges de Roncevaux, fut célèbre dans tout le moyen âge. Longtemps nos soldats la chantèrent, et quand les armées de Guillaume et d’Harold allaient en venir aux mains dans les plaines d’IIastings, un cavalier normand posté devant le front de bataille entonna la chanson de Roland. Il n’y a pas très-longtemps que cette perle de notre vieille poéti- ,que nationale a été mise à son prix . Quelques lettrés, entre autres MM. Monin, Francisque Michel, Delécluze, Magnin, ont fait entrer la chanson de Roland dans le cercle de leurs travaux, favorisés surtout par la trouvaille d’un manuscrit d’Oxford qui nous a rendu un poème héroïque. En efl'et, la version qu’offre ce manuscrit est la plus ancienne, celle qui se rap-

proche le plus du véritable texte, car Dieu sait quelles altérations le temps et les trouvères lui ont fait subir !

Mais c’est surtout au zèle d'un érudit plein d’ardeur et de sagacité que le plus ancien monument de notre littérature doit sa restauration. Génin a déployé dans ce travail sa verve de critique. Malheureusement, au lieu de traduire le français du onzième siècle dans une langue beaucoup moins inaccessible au commun des lecteurs, celle dont il s'est servi, le français d’Amyot, n’est guère pour eux beaucoup plus intelligible. Génin, lorsqu’il tenait la plume, songeait aux érudits; mieux inspiré, M. Vitet a pensé aux ignorants. C’est une classe respectable, car elle forme la grande majorité du public : aussi est-ce un tort des savants de la négliger. A la vérité, le public le leur rend bien. M. Vitet a donc traduit en excellent français, mais avec une simplicité archaïque, les parties principales du sujet, s’attachant également à exposer les parties accessoires, afin qu’on pût mieux saisir la marche du poème et sa remarquable unité.

La chanson de Roland, qui mériterait si bien de redevenir populaire dans notre France moderne, est une œuvre grandiose ; un souffle héroïque a passé sur ce poème de quatre mille vers et lui a donné la vie. L’auteur est parent d’Homère, a dit M. Michelet, sibon juge en fait de poésie. Le récit de ce terrible combat de Roncevaux, les adieux d’Olivier à Roland, la mort de Turpin, Roland posarit en croix les belles mains blanches du belliqueux archevêque sur son corps ensanglanté, voilà qui est touchant, religieux, sublime. Ce Roland couché sur l’herbe, épuisé, en-

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trepris par la mort qui lui gagne le cœur; ce Roland songeant à sa douce patrie, tendant à Dieu son gant afin qu’il sauve son âme du péril de ses péchés, combien je le préfère à Diomède blessant Mars et Vénus. Où est la supériorité morale? chez le Grec ou chez le Barbare? « Notre poète, dit M. Vitet, connaît le cœur humain, il le connaît à fond. Témoin le portrait de Roland, cette vivante image qui, dans les traits d’un homme étudié d’après nature, nous montre un peuple tout entier, car Roland c’est la France, c’est son aveugle et impétueux courage »

Une certaine crainte me saisit en terminant cet aride sommaire d’un livre où brille l’esprit le plus fin et presque toujours les qualités les plus solides de la pensée. Je me demande s’il était bien nécessaire d’ajouter quelques lignes à la simple annonce des œuvres de M. Vitet. Son nom seul ne pouvait-il pas suffire? Aucun de mes lecteurs n’ignore que depuis longtemps M. Vitet a marqué sa place parmi les écrivains qui soutiennent le mieux aujourd’hui par le talent comme par la moralité du caractère la dignité des lettres en les faisant aimer et respecter.

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