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LES

TEMPS MODERNES

LES TEMPS MODERNES

{Journal de$ Débats, tZ avril 1867.)

On lit dans la célèbre, mais trop peu impartiale Histoire de Paris, par Dulaure, que les archives nationales, depuis archives de l’Empire, et plus tard archives du Royaume, occupèrent successivement les bâtiments des Capucins, les Tuileries, l’hôtel Bourbon, enfin l’hôtel Soubise ; que, quoique décrétées par l’Assemblée constituante, elles ne furent établies définitivement que par la Convention, sous la direction de Camus, homme rigide, qui prit à tâche d’éloigner tous les abus ; que les archives, telles qu’elles existent aujourd’hui à l’hôtel Soubise, se composent de l’ancien Trésor des chartes, du Dépôt topographique, des Archives domaniales, etc.; « C’est dans cet immense

1. tes Archives de la France pendant la Hëvolution. ^ Introduction à Vinventaîre du fonds d*Ârchives dit les Monuments liistoriqueSy lSGG,in-i<>, parle directeur général des Archives de Tempire.

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(lépAt, ajoute en terminant Dulaiire, que sont cachés les vérités de l’histoire, les secrets de la monarchie, les excès de la féodalité. »

M. le marquis de Laborde vient reprendre ce thème, mais dans des sentiments bien différents de ceux qui animaient Dulaure.

Personne n’est en droit de parler des archives de l’empire avec autant d’autorité que M. de Laborde. Ce n’est pas seulement avec beaucoup d’habileté, mais avec une sorte d’enthousiasme qu’il dirige ce grand établissement ; l’ardeur qui animait le courageux explorateur de l’Arabie Pétrée n’est point éteinte; l’artiste vit et palpite derrière l’érudit. Lisez ce qu’il a écrit dans la seconde partie de sa vie, ouvrez ses catalogues, compulsez ses inventaires, et vous verrez que dans ses heureuses mains ils prennent l’intérêt d’un roman. Chose assez rare dans l’érudition pure, M. de Laborde n’est jamais ennuyeux ; s’il voulait cacher sous un air de facilité et d’aisance parfaites une puissance de travail bien remarquaole, il n’aurait qu’à supprimer des notes étendues et nombreuses qui indiquent les sources généralement peu connues auxquelles il a l’habitude de puiser largement.

J’ai cru qu’il appartenait au Journal des Débats d’annoncer cette histoire de la transformation de nos archives au milieu des événements les plus terribles, histoire où tout est raconté avec esprit et naturel, mais aussi avec une verdeur qui va parfois jusqu’à l’acrimonie, tant son auteur exècre le vandalisme et les passions désordonnées qui le font naître ; tant il a à cœur de combattre ceux qui se sont consfi-

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tués les apologistes des plus condamnables excès. M. de Laborde est né conservateur.

La France, vers 1789, possédait un milliard ‘ de documents répartis dans dix mille dépôts. Archives de l’État, archives ecclésiastiques, archives des parlements, des juridictions, des corporations, des grandes familles et des riches bourgeois, se versaient, depuis des siècles, dans ces dix mille réservoirs qui, s’ils avaient été réunis et centralisés pendant quelques autres siècles, auraient formé une mer sans rivages.

Le vent de destruction qui soufflait sur notre malheureux pays vint tarir bientôt les deux tiers de cet océan.

Le 12 mars 1792 (date funeste pour les archives), on brûla sur la place Vendôme, d’après l’ordre de l’Assemblée législative, une volumineuse collection de documents originaux provenant des plus grandes familles de France. Trois mois après (le 19 juin), un liomme considérable, un savant, une lumière, monte à la tribune et demande que, pour anéantir dans les bibliothèques, dans les chambres des comptes, dans les archives des chapitres à preuves, dans les maisons des généalogistes, les derniers vestiges de la vanité de la caste nobiliaire, les départements soient autorisés à brûler les litres qui se trouvent dans ces divers dépôts.

L’Assemblée adopta à l’unanimité cette proposition du marquis de Condorcet (car c’était lui) et décréta

1. J’avertis une fois pour toutes que je laisse & M. de Laborde la responsabilité de tous ses calculs.

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l’urgence. Klle avait oublié que dans ces dépôts « se cachaient (pour parler comme Dûlaure) les vérités de l’histoire, les secrets de la monarchie, les excès de la féodalité » . En cela Condorcet se montra moins sage que l’obscur archiviste qui écrivait un jour au ministre Garat que, « quand il serait vrai que les papiers anciens et gothiques ne seraient que des titres de féodalité, on devrait les conserver encore comme des monuments propres à faire aimer la Révolution. »

Ainsi l’esprit éminent et faux qui voulut élever à la hauteur d’un dogme l’idée chimérique de la perfectibilité indéfinie de notre espèce, eut la triste gloire d’allumer à Paris et dans toutes les provinces le feu qui devait consumer tant de témoignages précieux pour l’histoire. Hélas ! il l’a payé bien cher.

Regardez autour de vous : on brûle à Fontainebleau, à Mantes, à Lisieux ; on brûle sur les bords de la Loire et au pied des Pyrénées. Du midi au nord, de l’est à l’ouest, la France devient un vaste bûcher, (juelquc solennité niaise rehaussait ces auto-da-fé. ( Voyez les procès-verbaux.) Ici « les titres usurpateurs du peuple » sont transportés dans un chariot traîné par des ânes. Ailleurs de petits sans-culottes, chargés de titres et parchemins,, les déchirent eu criant Vive /’èj/a/îVe'/ Bêtise et barbarie, voilà donc ce que les peuples subissent quelquefois avant de se régénérer !

Quand on ne brûle pas, on met au pilon les titreset documents écrits sur du papier : on en fait du papier blanc. Point de grâce non plus pour les diplômes et chartes en parchemin ; si toutefois ils ont la grandeur

vouhie, on les envoie aux arsenaux pour qu’on en fasse des gargousses. La Convention l’a décidé.

A en juger d’après les témoignages officiels, la république aurait détruit plus d’un million pesant de papiers et de parchemins. M. de Laborde trouve cette évaluation insuffisante ; il estime, supputant toutes les causes de destruction qui se réunirent alors contre nos malheureuses archives, qu’il faut arriver à ce chiffre vraiment formidable : dix millions !

Ce fut le besoin d’argent qui fit naître l’ordre du désordre. La conservation des quarante millions de documents que renferme aujourd’hui l’hôtel Soubise, — je ne parle pas des archives, quatre fois plus considérables, réparties entre les diverses administrations et les services publics, — cette conservation, on la doit aux assignats. Comme ils étaient garantis par la vente des terres confisquées, il fallait nécessairement retrouver les titres de propriété. Retour étrange des choses d’ici-bas! Les paperasses d’une vieille monarchie deviennent un point d’appui pour une jeune république aux abois faute d’argent!

C’est ici que commence l’ère de reconstruction des archives, reconstruction bien difficile pour d’ignorants architectes qu’embarrassaient l’abondance et la variété des matériaux. On vit alors un étrange spectacle : on vit une Assemblée révolutionnaire, en lutte avec l’Europe , appelée à se prononcer sur le sort d’une masse effrayante de documents écrits; car, en dépit de l’incinération patriotique, du pilon et des gargousses, les minutes des procès-verbaux des justices seigneuriales, des archives, des ordres religieux.

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des parlements, des cours de justice, des comptes et des monnaies, des princes, des émigrés et des académies, formaient encore des montagnes de liasses entassées pêle-mêle dans des greniers et dans des caves, où elles attendaient.un classement colossal.

Comment s’est-il opéré ? Le décret du 7 messidor an II (23 juin 1794) va nous l’apprendre. Ce décret, base fondamentale de l’organisation des archives nationales, ordonne que l’on formera de cette masse de documents trois sections qualifiées de domaniale, judiciaire, historique : opération qui reçut le nom de triage. Elle se continue encore aujourd’hui; mais elle est de plus en plus prudemment exercée.

M. de Laborde est l’adversaire déclaré du triage, parce qu’il croit que les actes et titres mis de côté ou dispersés par suite de ces divisions arbitraires ne peuvent plus composer de sections, et notamment une section historique. Il fait ressortir ce qu’il y a de meurtrier dans ces classifications, selon lui, sèches ou violentes, qui viennent détruire le seul ordre acceptable, l’ordre naturel, l’ordre chronologique, qu’il voudrait pouvoir reconstituer, car c’est là son ambition. Quel somptueux banquet aurait pu être offert au vaste appétit de l’érudition moderne, si les auteurs du décret, loin de prescrire la séparation des pièces et documents, et de leur retirer ainsi leur véritable importance en les isolant, avaient eu assez d’esprit pour ne point dénouer les torsades de parchemins sur lesquelles tantôt des pièces relatives aux grands traités diplomatiques ou commerciaux, tantôt des papiers relatifs à certains procès criminels retentissants, ve-

naient s’enrouler successivement et former d’épais et séculaires dossiers !

Mais ce qui touche profondément M. de Laborde, ce qui remue ses entrailles d’archiviste , c’est de voir que de présomptueux législateurs, gonflés de phrases, mais vides d’idées, osèrent imposer un jour à neuf personnes l’oliligation de trier en quatre mois cinq cent mille liasses ou cartons, donnant à ces neuf personnes un droit exorbitant, inouï, celui de détruire tous les papiers qui seraient reconnus inutiles. M. Michelet, de sa main nerveuse, a merveilleusement indiqué comment ce droit fut exercé à l’origine : « Les parchemins, dit-il, eurent aussi leur tribunal révolutionnaire, sous la dénomination de bureau du triage des titres ; tribunal expéditif, terrible dans ses jugements. Une infinité de monuments furent frappés d’une qualification meurtrière : titre féodal ; cela dit, c’en était fait. » Voilà comment un million de documents précieux pour l’histoire, et qualifiés ÿ inutiles, ont été anéantis.

Ce décret désastreux aurait pu amener la ruine totale de nos archives, si elles n’avaient pas été sauvées précisément par les hommes convoqués pour les détruire. Quand la Terreur eut cessé, quand ils purent respirer et se reconnaître, ils refusèrent, autant qu’il était en leur pouvoir, de se prêter plus longtemps à jouer le rôle d’iconoclastes. Les archivistes, les exbénédictins, les greffiers expérimentés, qui composaient le bureau de triage, séduits par le souvenir de leurs études, par le charme de ces documents, vieux compagnons de toute leur vie, mirent de l’archarne-

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ment à les conserver. Ils le firent, mais non sans péril.

Ici, je renvoie les lecteurs curieux de connaître l’histoire des archives de la France après la Révolution, au livre lui-même. Ils y verront de quelle manière les archives de l’Europe, placées entre nos mains par la victoire, furent sur le point d’être centralisées à Paris.

« Il ne tient qu’à Sa Majesté, » disait le successeur de Camus (s’adressant à l’Empereur, qui voulait établir les archives dans un palais construit entre le pont d’Iéna et le pont de la Concorde, sur la rive gauche de la Seine), » de réunir non quatre-vingt « mille Chartres, mais au moins huit cent mille, en « comptant celles que l’empire possède déjà. »

Or, quel était l’auteur de cette proposition? C’était le savant, l’intègre Daunou. Il ne s’apercevait pas qu’il ne proposait rien moins que de perpétuer et de consacrer le rapt des papiers de famille de tout le continent. Le désir de voir fructifier les études historiques l’aveuglait.

.T’arrive à toucher un point vraiment délicat : je voudrais parler d’un homme assez maltraité dans le remarquable travail de M. de Laborde pour qu’il soit opportun de prendre sa défense. J’y suis amené naturellement par mon sujet, car cet homme fit précisément pour les monuments de l’art national ce que les membres du bureau du triage, devenus un peu plus libres, ont fait pour les litres. Je ne dirai pas même courage, mômes services ; car, du coté d’Alexandre Leuoir, le courage éclate davantage et les services sont encore plus marqués.

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Ordinairement on salue en lui le fondateur du Musée des monuments français ; mais ce qu’on ne prisera jamais assez, c’est le caractère vraiment héroïque de ce modeste artiste. Qui donc osa lutter contre le génie de la destruction sous le ciel livide de la Terreur? qui sut préserver des flammes, dans Saint-Denis incendiée, les tombeaux de Louis XIII, de François I", de Henri II? qui a joué sa vie pour sauver le monument funèbre de Richelieu de la rage du peuple? qui mit à l’abri d’une ruine certaine des trésors dont le Louvre s’enorgueillit, si ce n’est Alexandre Lenoir! Douceur et fermeté, ruse et audace, il mit tout en œuvre pour conserver de précieuses rebques que la Convention semblait lui confier, mais que de brutales mains se hâtaient de lui reprendre. Les documents que j’ai sous les yeux m’apprennent que sur deux mille trois cent trente-trois tableaux emmagasinés dans le cloître des Petits-Augustins, et dont Lenoir avait la garde depuis 1791, six cents (désignés, on ne sait pourquoi, sous le titre de tableaux féodaux) lui furent enlevés, à diverses reprises, par suite des arrêtés de la Commune de Paris, et brûlés, soit en place publique, soit dans le jardin de l’Abbaye, en l’honneur de Lepelletier et de Marat.

Si j’avais du temps et de l’espace, j’aurais encore trop de choses à raconter sur ce cloître des Petits- Augustins, où la République entassait et empilait les dépouilles des églises, des maisons royales et des châteaux; sur ce cloître où des charrettes apportaient chaque matin les débris des monuments mutilés par le marteau et le ciseau révolutionnaires. Je me bor-

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nerai à citer un fait, mais il est digne de Plutarque.

Un jour Lenoir apprend que les agents du Comité de salut public se disposent à venir le lendemain, pour voir si par hasard le dépôt des Petits-Augustins ne renfermerait point des statues de bronze; car la République a besoin de canons. Quels beaux canons on peut faire avec le bronze des statues ! Sans voir le danger et n’écoutant qu’une heureuse inspiration, Lenoir, la nuit même, couvre d’un ton jaunâtre tous les bronzes en sa posses.«ion, et leur donne l’apparence de la pierre. Grâce à cette fraude pieuse, la belle figure du cardinal de Birague, par Germain Pilon ; la Renommée, de Guillaume Berthelot ; les bas-reliefs du tombeau de Thou, par François Anguier, et plusieurs autres chefs-d’œuvre, ornent aujourd’hui le musée de la sculpture française. Que serait-il arrivé si quelque sans-culotte connaisseur se fût avisé de gratter ce barbouillage? C’en était fait du garde des Petits-Augustins : la guillotine couronnait la découverte !

Et c’est un pareil homme que l’on qualifie de destructeur! Et quel est son crime? Il se serait permis (ce qui me paraît très-excusable quand on n’a sous sa main que des débris) certaines combinaisons, certains arrangements arbitraires dans la restauration des monuments de son musée. Ah! je voudrais bien connaître le conservateur en droit de lui jeter la première pierre? Si Lenoir n’a pas eu assez de génie pour s’élever au-dessus des horizons de son temps, du moins il a sauvé, au péril de sa vie, des monuments que ses contemporains qualifiaient de barbares : les artistes les premiers, car, « par fanatisme pour les Grecs et

les Romains*, ils auraient \oulu voir anéantir juscpi’aux derniers vestiges de nos arts nationaux. »

Il faut bien le reconnaître, Lenoir n’a pas seulement créé, au milieu des tempêtes, un musée plein de poésie, refuge du vieil art français; il nous a donné Augustin Thierry : c’est en visitant les salles gothiques de ce musée pittoresque, si digne d’être regretté, que l’éloquent, que le pénétrant et patient interprète des anciens chroniqueurs conçut l’idée de débrouiller le chaos des origines de notre histoire. Il y a là, ce me semble, quelque chose qui peut consoler de la sévérité de M. de Laborde ceux qui vénèrent le nom d’Alexandre Lenoir.

. Vilel, Études sur l'histoire de l'Art, 2* série, p. 383.

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