LA GAZETTE DES BEAUX-ARTS
déploie plus de zèle pour ne point y laisser pénétrer l’air corrompu du dehors :
« Un jour viendra, dit-il, où l’on s’étonnera de nos K admirations actuelles, de nos complaisances, tout au a moins, pour tels talents dont nous aurons consenti « à choyer les caprices, à encourager les écarts, à « sanctionner même les plus vicieuses entreprises. » Voilà qui est clair, la Gazette des Beaux-Arts ne marchande pas la vérité à ces talents royaux et adulés, mais aussi contestés, talents dont la souveraineté parfois est bien regrettable. Elle se range dans l’opposition. Si je ne craignais les longueurs, j’aurais à placer ici plusieurs observations très-judicieuses de M. Charles Blanc au sujet du respect que le corps humain réclame de l’artiste : « Le corps est tout un poëme dont le texte est sacré. » L’altérer, c’est donc une impiété flagrante.
Un artiste d’un ordre supérieur, M. Ingres, est jugé avec beaucoup de pénétration et d’équité. Personne mieux que M. Charles Blanc n’a mesuré la portée de ce talent admirable ; personne n’a plus finement saisi et analysé les éléments qui le constituent. Voici comment il caractérise en dernier lieu les tendances du maître, et comment il constate les grands résultats auxquels il est arrivé :
« Poursuivre l’idéal non pas au dehors, mais au plus « profond de la réalité ; découvrir dans toute figure « une beauté cachée ou y démêler un caractère ; sim- II plifier, généraliser les formes, mais en les rattachant « à la vie par quelques accents décisifs ; trouver le « style partout et le dégager au besoin des plus vul- « gaires modèles ; en un mot, réconcilier à jamais le
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« Style avec la nature, tels sont les progrès accomplis « par M. Ingres. »
Dans cette critique large et intelligente, dans ces observations, vous pressentez déjà le beau travail que je m’attacherai surtout à signaler, parce qu’il a contribué singulièrement à placer très-haut la Gazette. j dans l’estime des connaisseurs. A quelle occasion 1 l’idée de ce livre s’est-elle offerte à M. Charles Blanc?
Il nous l’a dit lui-même, et d’une façon si simple, si piquante et si gaie, que je ne puis mieux faire que de le laisser parler :
« Nous trouvant un jour à dîner avec de hauts ma- « gistrats dans une des grandes villes de France, la « conversation tomba sur les arts. Tous les convives « en parlèrent, et non sans esprit, mais très-diverse- « ment, chacun pensant avoir le droit de se retrancher « dans son sentiment personnel en vertu de l’adage :
« On ne peut disputer des goûts. En vain nous nous « élevâmes contre ce faux principe, en disant que, ,
« même à table, il n’était pas admissible, et qu’un « magistrat célèbre, le classique par excellence de la « gastronomie. Brillât Savarin, se fût révolté contre « un pareil blasphème. L’autorité d’un si grand nom « ne fut pas respectée, et l’on se sépara gaîment après « avoir débité avec grâce des erreurs à faire frémir.
« Cependant, parmi les hommes éminents de la comte pagnie, il s’en trouva qui, un peu confus de ne pas « avoir les notions les plus élémentaires de l’art, de- « mandèrent s’il existait un livre où ces notions fussent « présentées sous une forme simple, claire, et assez « brève pour ménager le temps du lecteur. Nous ré-
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« pondîmes que ce livre n’existait point, et qu’au sortir « du collège nous eussions été heureux nous-mêmes « de le rencontrer; que beaucoup d’ouvrages avaient « été composés sur le beau, qu’on avait écrit des traités « sans nombre sur l’architecture comme sur la pein- « ture et sur la statuaire, mais qu’un travail d’en- « semble, un résumé lucide de toutes les idées que le « monde a remuées touchant les arts du dessin restait « encore à faire. »
Remercions M. Charles Blanc de n’avoir pas reculé devant une tâche des plus difficiles, qu’il achève sans faiblir et même avec une vigueur de talent vraiment surprenante. Remercions-le de nous avoir donné un guide aussi sûr. Désormais il ne sera plus permis aux gens du monde de s’égarer.
Toutefois, je ne veux tromper personne; aussi je regarde comme un devoir d’avertir tous ceux, qui croiraient ne trouver dans la Grammaire des arts du Dessin que des jugements tout neufs et des nouveautés hardies, que leur attente sera déçue. M. Charles Blanc avait beau jeu pour se poser en novateur et eu précurseur, le sujet l’y invitait; mais comme il a senti que dans l’art, ainsi que dans la morale, il est certains points fondamentaux, certaines vérités dont on ne saurait s’écarter sous peine de tomber dans un abîme, il ne s’est point laissé entraîner à la fantaisie de tout détruire pour rebâtir plus à son aise. Loin de fonder l’esthétique sur la géographie, de rendre l’art dépendant de toutes les influences secondaires, d’en faire l’esclave de l’esprit public et des mœurs, il le déclare libre, absolu, maître souverain. M. Charles Blanc a confiance dans
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la spontanéité humaine, dans la puissance individuelle du génie, dans cette force intérieure qui domine tout ce qui l’entoure et qui peut faire éclater à certains moments, dans les goûts, les opinions et les idées, d'étonnantes révolutions. Il met au même rang que la notion du juste le sentiment de l’idéal, et croit que nous apportons l’vm et l’autre en naissant.
Ce serait sortir des limites dans lesquelles je suis enfermé que de vouloir analyser une œuvre aussi importante. D’ailleurs une Grammaire des arts du Dessin ne s’analyse pas. Je renvoie donc mes lecteurs à la Gazette. Je suis certain qu’ils seront charmés, comme je l’ai été moi-môme, de ce style tout rayonnant d’enthousiasme et de jeunesse. Ahl quel talent aimable! On ne peut pas exposer avec plus de goût, plus de clarté, la partie technique de l’art, et dissimuler plus habilement les côtés arides de cette étude, tout en restant instructif et exact. Notez que c’est le même esprit qui nous fait gravir au début les cimes de granit, pour planer de là sur le monde de l’art et pour conr templer de plus près l’éternelle beauté.
On le voit, le livre de M. Charles Blanc tient plus qu’il ne promet, et n’est point aussi élémentaire que son titre pourrait le faire croire, C’est plus qu’une grammaire, c’est tout autre chose, c’est une philosophie de l’art, où se reflète, sous une forme attrayante, tout ce qu’on a pensé, et où se troqve tout ce qu’on peut penser de sage et de délicat sur de nobles et d’inépuisables questions.
De l’élégante publication de la Gdzette, de ces bois, de ces vignettes, de ces innombrables gravures dont
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plusieurs sont de petits chefs-d’œuvre, par exemple la Sotirce, par Léopold Flameng, d’après M. Ingres, qu’ai-je à dire que ne sachent les amateurs ? Sur ce point comme sur bien d’autres, elle a surpassé ceux qui l’avaient précédée dans la carrière, et sa réputation est faite à l’étranger. Il faut dira aussi qu’un de ses rédacteurs les plus actifs et les plus instruits, qu’un fin connaisseur, M. Émile Galichon, dirige aujourd’hui ce recueil avec un zèle qu’on ne saurait trop louer et le plus noble désintéressement. Il semble qu’il ait pris pour devise ces belles paroles du premier éditeur du Traité de perspective de Jean Cousin (iS6û) ; « J’ay tousiours estimé que l’humaine félicité cpusistoit à s’employer pour le public; considérant plutost le proffit que la republique pouvoit rapporter de nostre labeur, que l’acquisition des grans biens et trésors du monde. »
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