Journal deoDébats du 3 août lSti
LES TEMPS MODERNES
d’hui qu’une menace pour l’ouvrière, renfermera des chances favorables lorsqu’elle saura manier le crayon.
Admettez que cette pauvre fille, qui jusqu’à quinze ou seize ans n’avait eu que son aiguille et son courage pour échapper à la misère ou au vice, admettez qu’elle sache dessiner, accordez-lui de l’intelligence, supposez-lui un peu d’ardeur, voilà qui peut la conduire à graver ou à peindre. Voyez-vous d’ici combien le che- , min s’aplanit et se consolide ? Toutes les industries lui tendent les bras : la peinture sur porcelaine , sur verre, sur émail; la gravure sur bois, sur pierre fine, sur camée, la réclament; fabricants de meubles, fabricants de papiers peints lui demandent des modèles et de nouvelles combinaisons. Ils feront bien. Ce sentiment du fini et de l’élégance dans les petites choses, dans le détail, qui distingue la femme, ce génie de l’agrément et de l’enjolivement qui tient à sa nature fine et déliée, tout cela accru, développé dans la juste mesure par l’éducation artiste, ne peut manquer de se produire avec avantage et même avec éclat.
C’est principalement dans les dessins pour étoffes que les femmes sont appelées à triompher. Je n’ai jamais pu comprendre pourquoi il leur était interdit d'embellir, de mettre en lumière les parties les plus importantes de leur ajustement, de les orner de toutes les Üeürs de leur imagination fertile en caprices heureux. D’où vient que ces arabesques qui disparaissent comme les neiges (fantan quand arrive la saison nouvelle, sont uniquement le fruit de nos inspirations? Notre virilité est-elle si à son aise dans les domaines de la futilité splendide, de l’agréable et de la coquet-
ENSEIGNEMENT DU DESSIN POUR LES FEMMES, iül
terie? Nos mâles esprits ont-ils assez de souplesse pour plier sous la mode, pour obéir gaiement à toutes ses fantaisies? Avouons-le, notre tempérament y résiste; aussi quand nous cherchons à être riches dans ces inventions, nous sommes lourds, mesquins quand nous voulons être légers.
Comment ! ce ne sont pas des doigts de femme qui tracent les modèles des broderies, ce fin couronnement d'une toilette? Non, ce sont de larges mains capables de tenir le manche de la charrue ; et même on semble croire que si les dessinateurs barbus qui groupent et enchaînent ces badinages étaient remplacés par une phalange de dessinateurs aux cheveux ondoyants et soyeux, l’industrie française serait en danger.
Le préjugé que je combats est, par malheur, enraciné dans la fabrique. Il existe à Lyon et ailleurs. Ce qui m’afflige, c’est de le voir accueilli par un homme aussi éclairé que M. Jules Simon' ; « On a voulu, dit-il, il y a quelques années, ouvrir aux femmes la carrière de dessinateurs pour étoffes. Ce sont les femmes qui portent les belles étoffes, les broderies ; elles en sont, certes, les meilleurs juges : il paraissait bien naturel de les charger d’en diriger l’ornementation. C’était une idée commercialement juste, et qui n’était fausse qu’au point de vue psychologique. Les femmes n’ont pas d’imagination, ou du moins elles n’ont que cette sorte d’imagination qui rappelle et représente vivement les objets que l’on a perçus. Elles ne créent
I. Un invesligateur laborieux, M. Léon Lagrange, se pose aussi celle question. {Gazette des Beaux-Arts, octobre 1860.)
450 LES TEMPS MODERNES
pas, mais elles reproduisent à merveille ; ce sont des copistes de premier ordre. »
Les femmes n’ont pas d’imagination ! Le mot est dur. — Elles ne sauraient inventer ! La chose estelle certaine? Ne nous reste-t-il pas quelques expériences à faire? N’est-on pas en droit de rappeler aux honorables fabricants, dont M. Jules Simon s’est rendu l’interprète, que le mauvais succès de je ne sais quelles tentatives provient uniquement d’un manque d’éducation et rien de plus ? Pourquoi vouloir conclure sans attendre? Pouvez-vous prévoir ce que feraient les femmes, si elles étaient généralement aussi bien préparées pour ces sortes de travaux que la plupart des dessinateurs de fabrique, dont quelques-uns sont élèves de l’École des Beaux-Arts? M. de Laborde, si expérimenté dans ces matières, est loin d’avoir de pareilles appréhensions ; sa confiance est entière : « Si les hommes, dit-il, surpassent aujourd’hui les femmes sur beaucoup de points, cela tient uniquement à l’éducation artiste qui s’étend parmi eux et qui se restreint parmi elles. » Et il ajoute que c’est à l’enseignement des arts plus développé et plus populaire qu’il voudrait demander aide et protection. — Comme lui, je le souhaite cet enseignement, je l’appelle de tous mes vœux.
Mais à quoi bon plaider pour les femmes? Elles se défendent si bien elles-mêmes! Oui, certes, la nature les a plus libéralement dotées que ne le supposent messieurs de l’industrie. Leurs œuvres de plus en plus nombreuses et variées dans nos Expositions, le talent que plusieurs y déploient, parlent avec éloquence. Ah! leur mérite est grand, car tout est contre elle ; l’édu-
ENSEIGNEMENT DO DESSIN POUR LES FEMMES, iiil
cation, les convenances, le monde, le préjugé. Vraiment, lorsque les toiles de M'“ Rosa Bonheur nous étonnent, soutenir que les femmes ne sont pas naturellement artistes, c’est manquer d’à-propos. Je sais qu’on leur refuse cette constance, cet esprit de suite sans lequel on n’arrive à rien dans les arts, et je crois même qu’un critique , a lancé contre elles, dans la Revue (t Édimbourg , de terribles accusations. L’important c’est de savoir de quel côté le critique anglais a dirigé ses observations et ses recherches. Il est clair que si elles portent sur la classe oisive et riche, elles ne peuvent être favorables; mais descendons un peu, tournons nos regards vers la classe moyenne, nous y trouverons la persévérance, le courage de l’artiste, s’élevant chez la femme jusqu’à une sorte d’héroïsme. Je pourrais, si je ne craignais de pénétrer dans la vie privée, en donner de beaux exemples ; je n'en citerai qu’un seul, parce qu’il a déjà été signalé. Je veux parler >de ces Carmélites auxquelles la ville du Mans doit une fabrique de vitraux. Eh bien, de pauvres religieuses qui n’avaient pour modèles et pour maîtres que quelques gravures, sont parvenues à créer un atelier de peinture sur verre, dont les produits, à ce qu’on nous assure, ont été l’objet d’une récompense à l’Exposition universelle de 1833.
D’ailleurs, de quoi s’agit-il ici? Est-ce de savoir si les femmes peuvent exercer le grand art, atteindre aux sommités? Nullement. Moi-même, et sans rien retrancher de ce que je viens de dire, je suis convaincu que jamais pinceau féminin ne pourra créer quelques-unes de ces œuvres maîtresses, objet éternel de nos admira-
LES TEMPS MODERNES
ib2
lions. Le feu, la force, l’amplitude, la gravité, voiià ce qui leur manque; mais je suis également convaincu de l’aptitude des femmes pour un genre secondaire, et qui exige précisément les qualités (nous ne cesserons de le répéter) dont elles sont le plus abondamment pourvues. La bouquetière, la fleuriste, la confiseuse, dont tant de frêles chefs-d’œuvre montrent l’habileté; la fillette qui sait placer artistement dans sa chevelure un chiffon de gaze, un bout de ruban, ce sont toutes des ornemanistes. Appelez-les dans vos écoles, mettezleur le crayon à la main, encouragez -les, et dans quelques années la fabrique reconnaîtra, avec autant de surprise que de joie, que des auxiliaires inespérés arrivent à son secours.
Je dis à son secours. On va voir que je n’ai pas tort. Lorsque les efforts de l’Angleterre pour nous enlever la palme de l’industrie artiste deviennent si menaçants, il serait prudent, il serait habile d’utiliser le génie des Françaises et d’user largement des avantages que leur donne ce goût incomparable qui les rend arbitres de la mode dans l’univers.
Mais, dit-on, lorsque l’ouvrière saura dessiner, et quand un bon enseignement, l’assiduité, le travail l’auront mise en étal de composer des modèles, d’inventer, de créer pour une foule d’industries, la concurrence des hommes n’en sera pas moins redoutable, et rien ne vous autorise à croire qu’oubliant les vieilles traditions, la fabrique, malgré bien des avertissements, en arrive à confier à des mains féminines les principaux éléments de ce succès. Telle est l’objection; voici la réponse.