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La fabrique changera, parce que ses véritables intérêts le lui commandent. Elle changera, parce que le talent des femmes lui sera moins onéreux que celui des hommes : le fabricant va toujours au bon marché. Nos mœurs, nos habitudes sont ainsi. Partout, même à mérite égal, la femme est moins rétribuée ; elle vit à moins de frais. Son humeur, ses goûts la retiennent dans les voies de l’économie; ses passions sont plus douces. Le cabaret, ce pandémonium du travailleur dans les dernières couches de la société; le cabaret, cette source de crimes, n’est point fréquenté par les femmes ; le cabaret ne les voit que lorsqu’elles viennent y chercher des maris abrutis par l’orgie. La lecture ardente de quelques mauvais romans, voilà la débauche des plus civilisées, voilà leur ivresse ; je ne parle point d’un peu de coquetterie.
Quelques personnes timorées m’ont fait une autre objection : elles m’ont demandé avec un sentiiaent d’inquiétude ce que feraient les hommes si les femmes les remplaçaient dans beaucoup d’industries. Ce qu'ils feraient, je vais le dire ici même. Ils exerceraient leur force et non leur adresse; ils ne viendraient plus s’entasser dans les villes au détriment de nos campagnes, à la veille d’être désertes ; ils rendraient à notre agriculture appauvrie par leur absence les bras qu’ils lui ont enlevés. Leur fibre ne s’amollirait plus dans des métiers ridicules pour la masculinité. Ils resteraient hommes, et l’énergie nationale, qui s’affaiblit, en profiterait. Que les personnes dont j’ai parlé se rassurent donc; dans son expansion prodigieuse l’industrie moderne est inépuisable en ressources : une voie se ferme-
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t-elle, dix autres, plus larges encore, vont s’ouvrir. 11 y aura place pour tout le monde, « gardez-vous d’en douter. »
Le plus pressant à cette heure, c’est de rétablir l’équilibre ; c’est d’aviser à ce que le sexe le plus faible ait aussi sa place au soleil. Le moment est venu de hausser d’un cran sur l’échelle sociale la fille du pauvre ; elle était au niveau des machines, placez-la audessus. Pourquoi n’en feriez-vous point une artiste modeste, dont l’activité, circonscrite dans un cercle limité et sur le terrain le plus solide, celui des intérêts et du commerce, contribuerait sérieusement au progrès?
La ville de Paris, par les mesures qu’elle vient de prendre, nous fait pressentir que quelques idées, analogues à celles que j’exprime ici, vont descendre delà théorie dans le domaine des faits. Souhaitons que le mouvement se propage, souhaitons ardemment qu'il nous soit accordé de voir des écoles gratuites de dessin non-seulement dans presque tous les arrondissements de Paris, mais encore dans chaque ville de commerce, dans chaque centre manufacturier; et je pourrais montrer Lyon comme exemple. Le jour où, dans un grand nombre de nos cités, dans nos vieilles provinces, à côté de l’école communale pour les filles, il y aura chance de trouver le cours de dessin gratuit, ce jour-là, je ne crains pas de le dire, sera un beau jour pour nos ouvrières et pour notre industrie Quelles sont les conditions de succès pour une école gratuite de dessin, voilà ce que j’aurais pu chercher, et un instant j’ai eu le désir de voir d’un peu
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plus près ce qui pourrait ressortir de la nouvelle décision prise par l’administration municipale. Mais j’en ai dit assez pour signaler au public l’intérêt qui s’at- . tache à cette mesure et ce qu’elle peut produire, si toutefois on l’applique largement, si on la perfectionne ; car ce n’est point seulement une surveillance banale, mais la plus vive sollicitude que réclame l’instruction élémentaire.
D’ailleurs rien ne démontre que le programme de ces écoles soit définitivement arrêté. On affirme que l’étude du dessin linéaire doit y tenir le premier rang. Est-ce bien certain ? Les anciens, dont l’industrie commerciale nous a légué des modèles d’un goût exquis ou du plus haut style, mettaient-ils les commençants sous le joug de cette méthode sèche et froide? Il y a plus d'une raison d’en douter. 11 est possible que l’administration municipale s’applique à rapprocher ces nouvelles créations de quelques créations plus anciennes dont l’excellence est reconnue : par exemple, le cours de dessin de la rue de l’École-de -Médecine, ouvert le jour aux jeunes gens qui se destinent à l’École des Beaux-Arts, et aux ouvriers le soir, et notamment l’École impériale de la rue Dupuytrcn.
Je saisis avec plaisir l’occasion de parler ici de cette dernière école, si bien classée, et qui cependant, comme beaucoup d’établissements utiles, n’est point encore assez en vue. Placée précédemment sous l’intelligente direction de M"' Rosa Bonheur, elle est menée aujourd’hui avec habileté et sagesse par un esprit ouvert, et qui saisit toutes les améhorations, par M‘‘" Marendon de Montyel. Là, quatre-vingts jeunes filles en-
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viroii apprennent à dessiner l’ornement et la figure; mais, bien que cet enseignement, frès-large et trèscomplet, vise à former des artistes, l’étude du dessin industriel vient d’y être introduite, et tout annonce quelle est destinée à y prospérer.
11 està noter que dans ce cours gratuit institué au profit des classes pauvres, ce qu’on y voit le moins ce sont les filles d’ouvriers. Les places volontairement délaissées par elles sont occupées par des enfants de la petite bourgeoisie. La nécessité de gagner le pain quotidien, les soins du ménage, l’ignorance ou l’apathie des pères et mères expliquent cette absence, sans pleinement la justifier. Puisque j’ai signalé le mal, on voudra bien me permettre d’insister et de chercher le remède. Or je demande s’il serait bien difficile de stimuler le zèle des parents et des enfants, si de petits avantages peu ruineux pour l’État, des prix, des médailles de valeur certaine, des jetons de présence, ne pourraient point diminuer celte tiédeur et les enflammer tous. De beaux et touchants exemples nous montrent qu’il n’est point impossible d’attirer le travailleur dans la bonne voie, même dans les voies de la science, et de le conquérir.
Un mot encore avant de terminer. Il me semble qu’il serait facile de compléter l’enseignement dans les cours de dessin gratuit en y introduisant l’usage des lectures à haute voix. Les hommes distingués et zélés qui en 1848 ont entrepris de faire connaître nos bons auteurs aux ouvriers parisiens, n’ont songé dans le moment qu’à la population virile des ateliers ; les femmes se sont trouvées exclues de ces largesses littéraires.
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et c’est un oubli qu’il faut réparer avec d’autant plus d’empressement, qu’ici rien ne peut porter ombrage.
Comme je dois me borner à de simples indications, et que ce n’est point un programme que je propose, je me garde bien de marquer quel serait le moment le plus propice pour ces lectures. Serait-ce avant, pendant ou après les heures de travail? Je laisse aux esprits pratiques 1e soin de décider.
Admettons pour un instant que ce soit au beau milieu de la séance et comme intermède : entendez-vous cette voix expressive et sonore ? chuchotements, causeries clandestines, rires étouffés cessent subitement. Le silence est partout, et partout l’attention est éveillée, sans que le mouvement des crayons cesse pour • cela; attendez un peu, et les princes des lettres humaines, les plus nobles, les plus majestueux comme les plus gais et les plus charmants, passeront devant le novice auditoire : Molière, Shakespeare, Racine, Bossuet, Fénelon, La Bruyère, La Fontaine et même Le Sage, escorté de Bernardin de Saint-Pierre, de Chateaubriand et de nos grands classiques contemporains, viendront tour à tour remuer, charmer ces jeunes âmes et les transporter au delà du cercle de vulgarité qui les entoure. D’autres fois les courages abattus seront ranimés par une de ces biographies consolantes qui montrent par des faits et non par des phrases que, même sur cette terre, la vertu et la persévérance obtiennent encore la couronne. — Comprenez-vous tout ce que peut offrir de délicat, de sain, de fortifiant, cette agape littéraire?
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Toutefois ces mets d’unt^ saveur exquise, je ne veux point les offrir sans préparation, ni sans précaution, à des esprits un peu légers et mal cultivés: je demande au contraire qu’ils soient servis par des mains prudentes et expérimentées; j’entends que la lectrice (car ce n’est qu’à une femme qu’une pareille fonction peut être donnée) expliquerait et commenterait les textes, qu’elle en serait au besoin l’interprète clair et concis, afin que rien ne vienne atténuer l’impression générale. Je crois que les grandes beautés littéraires seraient vivement saisies. L’expérience est faite. On a tenu note des' divers incidents des lectures du soir et de l’accueil fait aux auteurs classiques ou autres, par un auditoire très peu académique, qui s’est . montré délicat et judicieux dans ses applaudissements.
Ce n’est point à la directrice de l’école ou du cours de dessin quo la tâche d’être lectrice serait imposée. Il y aurait un grand avantage, je me plais à le croire, à confier ces fonctions à des personnes moins spéciales et mieux préparées, par exemple aux institutrices, à ces femmes dévouées ; car, il faut bien le dire, les émoluments de quatre mille de ces ilotes du monde de l’intelligence ne dépassent guère les gages des servantes *. Ce serait justice, ce serait le commencement de la réparation que la société doit à un zèle si mal récompensé jusqu’à présent. Quelques heures consacrées chaque jour à cette sorte de cours de littérature leur donneraient droit à une subvention raisonnable.