LE DUC DE LUYNES
{Journal des Débats^ il avril 1868.)
Ce fut au château de Datnpierre que j’eus l’honneur de voii' M. le duc de Luynes pour la première fois. Situé dans un bas-fond, entouré de vieilles futaies, se mirant dans des eaux vives, Dampierre, par sa paisible beauté et sa majestueuse mélancolie, semblait dire à ses rares visiteurs : « Regardez-moi, et vous aurez à l’avance quelque idée du grand seigneur, de l’homme éminent qui vit dans mes murs, et qui s’y plaît. »
Le duc me reçut avec bienveillance, mais avec une bienveillance marquée au coin de cette politesse circonspecte et légèrement aristocratique qui l’isolfdt un peu, car elle traçait une limite que, même dans l’intimité, personne n’a tenté de franchir. Par moments, un sourire doux et fin venait éclairer ce large visage, naturellement sérieux. Le duc de Luynes était de haute taille et de forte stature, à moitié chauve, bien qu’il n’eût guère alors plus de quarante ans. H avait les yeux bleus, les sourcils et les cils d’un blond pâle, les cheveux d’un blond ardent. Grande distance entre le menton et le nez. Il serrait les dents quand il parlait. Un instant l’illusion fut complète, je me crus en présence d’un membre de la Chambre des Lords.
Le duc de Liiynes est à peine connu en France, en dehors d’un cercle assez restreint. Il n’a jamais été célèbre, et à plus forte raison populaire. On savait va-
LE DÜC DE LDYNES. i-69
guement que, possesseur d’une immense fortune, il protégeait les arts, mais rien de plus. On ignore généralement que ce Mécène était un profond érudit, honoré par l’Europe savante. Jusqu’ici il n’a point été présenté au public comme il le mérite : quelques phrases retentissantes ne peuvent suffire pour peindre un homme, pour le faire juger comme érudit ou comme artiste, et pour caractériser ses travaux. C’est ce que je vais essayer de faire en parlant aujourd’hui du duc de Luynes avec le respect dû à sa mémoire, mais avec un respect égal pour la vérité.
Et pour commencer, disons que c’est au duc de Luynes lui-même qu’il faut s’en prendre si, dans son propre pays, il n’est pas mieux connu. 11 s’est plongé trop avant dans des études attrayantes et variées qui l’ont retenu, au moins autant que les principes, je suis tenté de le croire, loin des grands courants de la politique et des affaires, loin de la société, loin du monde où tout l’appelait à jouer un des premiers rôles. C’était, à vrai dire, une nature effarouchée, prompte à se rejeter en arrière, afin d’éviter tout contact indiscret. Je touche là à l’un des traits les plus saillants de ce caractère, dans lequel ce n’était pas l’élément français, l’humeur gaie et légère, qui dominait. Du reste, ce penchant à prendre de l’ombrage, penchant que réprimait d’ailleurs une bonté native, paraîtra très-excusable chez un homme énormément riche, et, par cette raison, le point de mire d’une foule de solliciteurs qui, lorsqu’ils étaient mécontents, se changeaient en insulteurs. Le duc de Luynes avait formé tout une collection d’autographes de ce genre, et il appelait cela ses
leqons ; ce sont des leçons, en effet ; mais quelle triste idée du cœur humain devaient-elles lui donner ! combien notre infériorité morale devait-elle frapper cette âme timide et fière !
La crainte de la publicité le tourmentait surtout. La presse l’effrayait presque avec ses trompettes sonores. Il tenait à être utile et se souciait peu d’être influent. Faut-il s’étonner, d’après cela, si cette grande existence est toujoims restée dans une demi-obscurité, ne se révélant, afin d’aider à la chose publique, qu’à de rares intervalles, comme un rayon de soleil qui perce la nue pour réchauffer et féconder ?
Le duc de Luynes est né à Paris (iS décembre 1802), rue Saint-Dominique, dans le grand et vieil hôtel qui regarde la façade de Saint-Thomas-d’Aquin. Placé de bonne heure, ainsi que son jeune frère, Paul de Chevreuse, entre les mains d’un précepteur très-instruit, l’abbé Lepage, il apprit l’anglais, l’allemand, l’italien, et possédait assez bien les deux langues classiques pour ne lire les auteurs que dans le texte : il dédaignait les traductions. Plus tard il apprit l’hébreu.
Orné d’une de ces mémoires heureuses qui savent tout garder, quand on citait devant lui un vers d’Homère ou de Virgile, il citait à son tour le vers qui précède ou qui suit. C’était, à dix-huit ans, un scholar de grande maison et de grande espérance.
A l’âge où ceux de son rang s’abandonnent trop souvent à toutes les folies, retiré et solitaire, il rassemblait silencieusement des médailles, des pierres gravées, des vases grecs. Il formait ainsi le noyau de cette admirable collection dont notre Cabinet des Médailles