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LE DOC DE LDYNER

a été enrichi par sa munificence, par sa royale munificence, faut-il le dire, car cette libéralité n’est point au-dessous de deux millions. En lui se manifestait déjàla curiosité instinctive et héréditaire des de Luynes. Dans ses veines coulait le sang du traducteur de Descartes et de ce duc de Chevreuse si fertile en projets, l’élève de Lancelot et l’ami de Fénelon.

Il serait intéressant de déméler quelles influences vinrent fortifier et soutenir cette vocation pour les lettres sérieuses, et comment le duc de Luynes arriva de prime-saut à cette vigueur intellectuelle qui le mit hors de pair. Ceux qui l’ont suivi de près nous disent que sa première enfance ne fut pas gaie ; on l’éleva assez rudement. L'exil de sa mère, bannie de la cour impériale et de la France pour des vivacités d’esprit peu agréables au maître ; la sévérité d’un père, le duc de Chevreuse, jetèrent un voile sombre sur son premier âge. La Providence vint à son secours. Une femme supérieure, la duchesse de Luynes, née Laval, sa grand’raère, se chargea de surveiller et de compléter son éducation, devoir pieux et qu’elle remplit à merveille. C’est d’elle qu’il tenait sans doute cette dignité polie qui répondait si bien à l’idée qu’on se forme d’un véritable grand seigneur.

Quatre lignes suffiraient pour raconter la vie du duc de Luynes; elle est dénuée d’événements. 11 a été garde du corps (compagnie de Grammont), directeur honoraire du musée Charles X, et tout cela très-passagèrement. Il s’est marié deux fois, et à vingt-quatre ans de distance. Avertie de son mérite, l’Académie des Inscriptions (1830) l’admit comme membre libre,

lorsqu’il n’avait encore que vingt-huit ans. Appelé par l’hérédité (1839) à remplacer le duc de Chevreuse à la Chambre des Pairs, sa vive reconnaissance pour une famille à laquelle la maison de Luynes devait son illustration, sa fortune, tout enfin, lui fit refuser une position qui devenait à cette date un engagement politique. L’Institut suffisait à son ambition éclairée.

Le coup de tonnerre de 1 848 vint l’arracher à ses paisibles travaux. Gomme les autres, il eut sa part de dangers. Accouru de Dampierre au mois de juin, au cri d’alarme poussé par la société en péril, il vit le feu sur la place Maubert, et, dans un moment difficile, il donna des preuves de courage et de sang-froid. La suite fut digne du commencement : envoyé par les électeurs de Seine-et-Oise à la Constituante et plus tard réélu comme membre de la Législative, son énergie civique ne se démentit point. Engagé dans une voie qui n’était pas la sienne, il sut néanmoins marcher librement, utilement, sans rien abandonner de ses principes, et sans rien sacrifier de ses sentiments intimes. Ceux qui l’ont vu à l’œuvre comme vice-président au comité de l’intérieur, comme président de la commission chargée de répartir les secours aux gens de lettres, se souviennent de ses lumières et de son esprit judicieux. 1848 et les années ardentes et troublées qui suivirent ont mis au jour la fermeté d’âme, le génie pratique, l’humeur conciliante de ce grand seigneur que l’on supposait si particulier, si roide, si exclusif. Le coup d’État du 2 décembre le rendit à scs livres qu’il aimait tant, et qu’il appelait « ses chers et discrets amis. »

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J'arrive aux titres véritables du duc de Luynes, qui fut un savant dans toute la force du terme; un protecteur éminent des beaux-arts, notre comte d’Arundel, à nous autres Français; un chimiste, un naturaliste, un industriel aux heures de loisir, un voyageur; tout enfin, excepté un homme politique, c’est-à-dire le plus souvent un homme de parti.

Le rôle du duc de Luynes dans la science a été principalement de contribuer à la culture et au développement des diverses branches de l’antiquité figurée, grecque, romaine, orientale. Pour l’apprécier comme il le mérite, et se rendre compte de ce que nous avons perdu, il faut connaître ce qu’il a fait dans ces voies diverses ; et alors seulement nous pourrons avoir une juste idée de son incontestable supériorité. Érudition fine, sens droit, flair et tact d’antiquaire, du goût, beaucoup de goût, rien ne lui a manqué pour continuer la tâche difficile des Winckelmann, des Caylus et de leurs successeurs.

Il y a plus. Très-différent en cela de ces classiques endurcis qui ne voient dans le moyen âge qu’une ère de violence et d’ignorance, il est entré pleinement, lui, l’admirateur des anciens, lui, le citoyen d’Athènes, il est entré, dis-je, dans cette antiquité qui nous touche de si près.

Tantôt, comme en 1840, en tête de la traduction, par M. Huillard-BréhoUes, de Matthieu Pâris, ce moine dont la plume maligne n’épargnait ni les abbés, ni les évêques, ni même les rois, il place les aperçus d’un libre et solide esprit; tantôt il confie de nouveau à l’honorable érudit que je viens de citer la tâche d’abor-

der un domaine inexploré en partie et des plus riches, je parle de l’histoire de l’établissement des Normands et de la maison de Souabe en Italie ‘ ; tantôt, pour mieux faire connaître encore ce treizième siècle qui l’attire par sa \igueur créatrice, il cherche à projeter une vive lumière sur une figure à la fois grandiose et bizarre, sur celle du rude adversaire de la papauté, de ce Frédéric II qui, de même que saint Louis, son contemporain, mais ayant d’autres mœurs, sut travailler efficacement au progrès de son siècle. C’est dans ce dessein qu’il fait rechercher et coordonner par M. lîuillard-Bréholles toutes les pièces diplomatiques relatives à Frédéric II, répertoire immense composé de trois mille documents, dont près d’un tiers était resté inédit, complétant de la sorte l’œuvre si bien commencée par M. de Cherrier *, et préparant les voies aux annalistes futurs ; tantôt enfin il recueille de nombreux matériaux pour une histoire inédite et restée inachevée de cette maison royale d’Anjou, à Naples, sur laquelle on croit voir toujours planer l’ombre gémissante de Conradin.

Retoui'nons maintenant en arrière, et afin d’étudier

Ce livre a paru en 1844 sous le titre suivant : Recherches sur les monuments et V histoire des Normands et de la maison de Souabe dans VItalie méridionale,, publiées par les soins de M. le duc de LuyneSt texte par M, Hnillard-Uréholles, dessins par M, Victor Baltard. Il a devancé celui de Schulz (Dresde, 1860), qui ne traite que des monunienU.

2. Publié en 1852 soua ce lilre : flistoria diplomatica Frederici secundi, sive constitutiones , privilégia^ mandata j instrumenta tjUM supersunt istins imperatorist etc. 6 vol. iti-4, Paris, 1841.

3. Histoire de la lutte des Papes et des Empereurs de la maison de Souabe.

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