‹ L'art et l'enfantChapitre 18 sur 114 · I. Grosse, ouvrage cité, \). i/jS · texte numérisé non relu

I. Grosse, ouvrage cité, \). i/jS

l'enfant-aktistk. 65

l(M'iini(jiit' : SOS doigis olx'issciil mal à sa \<»I(miI(' rie représenter ce qu'aperçoit son œil. Mais comme il a une tendance naturelle à reproduire machinalement ce que sa main a tracé une lois, le souvenii" des premiers dessins qu'il a faits en vietil liés vile ■à l'empêcher de voir ce (|ui est. Entre son (cil et les objets s'interpose aussi du reste le souvenir des modèles grossiers, que souvent nous lui donnons nous-mêmes à imiter, sous le fallacieux prétexte de iK^us mettre à sa portée. Ainsi nous apprenons à l'enfant à mal dessiner, comme nous lui enseig-nons souvent à mal parler, en prenant dans notre prononciation pour ainsi dire l'initiative des déformations de mots. C'est donc en partie par notre faute que l'œil de l'enfant, suivant l'expression très juste de J. Sullv, « perd de bonne heure son innocence première ».

Toujours est-il qu'au moment où il dessine, l'enfant n'a pas pour guider ses doigts malhabiles une vision bien nette des objets. A vrai dire, il dessine, non d'après ce qu'il voit, mais d'après ce qu'il sait. Il sait, par exemple, qu'un chat a quatre pattes, une queue, deux oreilles et des moustaches. Il n'omettra donc dans son dessin aucun de ces détails, quand bien même le chat qu'il a sous les yeux aurait les deux pattes de derrière cachées par celles de devant ou le dos complètement masqué

66 PUINCITES I>F. l/KniOATION KSTHKTIQI'E.

parla lèlo. D<» liii-mèino, (railloiirs, l'enfant n'aperçoit pas les anomalies de ses dessins; car il ne les compare jamais avec la réalité; il lui suffit qu'ils soient conformes à la définition des objets. Au surplus, il est prohahle (pi il ne voil pas son dessin tel qu'il est sur le papier, mais que son imagination ardent(% transformant son griffon nag-e, lui fait apercevoir dans les lisfnes y^rossières qu'il a tracées une représentation très vivante el très exacte de l'objet qu'il cherchait à reproduire.

In fait curieux à constater, cVst que les enfants commettent presque tous les mêmes fautes quand \ ils dessinent ; et c'est aussi qu'ils déchiffrent généralement les çribouillag-es informes de leurs petits camarades beaucoup mieux que n'arrivent à le faire les grandes personnes. En revanche, il est assez fréquent qu'ils soient incapables de reconnaître les objets représentés par d'habiles dessinateurs. M. .1. Passy a fait à ce sujet des expériences probantes : (( l'n entonnoir dessiné en raccourci, la queue en avant, a été pris successivement pour un bouquet, pour un soufflet, pour un écran ; une bouteille pour un pot el pour un escargot ; un fer à repasser pour une cloche. » Ce qui send)le prouver que, si l'enfant commence par reproduire les objets auliemeiil (]u'il ne les xoit, il finit pai- les voir exaclenuMil comme il les représente.

l'k.nfant-aktistk. Gy

Létude des jireniiors dessins de rcnfaiil, m ne nous révéhiiil en lui ([n'une niédione laenllc' d'ol)servalion, ne nous donne donc pas une excellente idée de ses dispositions arlistirpies. Tout au {)lus ces dessins atlestent-ils un effort pour imilei" ra[)parence extérieure des choses, ce qui est, il est vrai, le principe même de l'art. Mais sans dunle on a tort de vouloir ju§er de son sentiment esthétique naissant par ces dessins, qui sont le produit d'une simple routine manuelle. On peut observer déjà que les enfants de la campag'ne, ([ni n'ont pas dans l'esprit une provision de clichés comme les enfants des villes habitués à voir dessiner autour d'eux, en viennent assez vite à faire des dessins très supérieurs à ceux de ces derniers. Dès qu'on leur a appris à manier un crayon, on s'aperçoit que dans leurs ébauches rudimentaires ils savent parfois noter les traits les plus caractéristiques des objets. Du reste, c'est ailleurs que dans les dessins proprement dits qu'il faut chercher les premières velléités de véritable création artistique chez l'enfant. Ne voyons-nous pas qu'il se plait à modeler de la terre glaise ou bien à découper des images sur du carton, qu'il aime à prendre l'empreinte des objets en suivant par exemple avec un crayon les contours d'une main appliquée contre une table, ou encore qu'il s'amuse parfois à tracer avec du

68 l'HINCIPKS DK l'kDUCATION ESTHETIQUE.

charbon ou de la craie les silhouettes que profile sur les murs l'ombre portée des corps? Ces grossières él)au("hes sont bien, en somme, l'expression spontanée d'une réelle tendance esthétique.

Au demeurant, il n'y a pas lieu de nous étonner si nous constatons malgré tout que la faculté d'observation chez l'enfant est toujours très imparfaite. Les grandes personnes elles-mêmes savent rarement observer : « Sur cent personnes, a dit Ruskin, il y en a une sachant penser ; mais il n'y en a qu'une sur mille ([ui sache voir. » C'est que les perceptions ont essentiellement pour nous une valeur pratique : dès que nous apercevons la conséquence à en tirer, nous ne prenons pas la peine de les approfondir. A plus forte raison les enfants sont peu portés à observer attentivement les choses ; car leur attention n'est jamais volontaire; ils sont accaparés par les objets plutôt qu'ils ne les fixent eux-mêmes. On est parfois tenté de juger les enfants très observateurs, parce qu'ils remarquent souvent des détails sans importance qui nous échappent. Mais c'est justement la preuve qu'ils sont incapables d'observation attentive et méthodique; ils se laissent fasciner par des riens et négligent l'essentiel. En général, ils ne sont pas en état de décrire les objets les plus usuels, les spectacles les plus familiers.

l'enfant-artiste. 69

L'éducation devra précisément, par un cxcrricc méthodique des sens, en particulier de l'ouïe et de la vue, hal)ituer l'enfant à l'observation j)lus attentive de la beauté. C'est, après tout, la vivacité luéine de son imagination qui l'empêche de bien entendre et de bien voir : les visions imaginaires de son esprit lui masquent la réalité. Il inq)orte de hii révéler la Ijeauté cpii existe dans le momie, sans faire évanouir pour lui celle (pie forge sou àme inventive; et par conséquent il faut avoir soin de cultiver ses sens en prenant garde de ne point dessécher son imagination.

Page 1