‹ L'art et l'enfantChapitre 19 sur 114 · II. L'I.MArilXATIOX · texte numérisé non relu

II. L'I.MArilXATIOX

Nouveau venu dans ce monde, l'eufaut fait eflbrt pour le connaître. Il essaie d'abord de se renseigner lui-même à l'aide de ses sens, surtout à l'aide de la vue et du toucher : il ouvre de grands yeux sur ce qui l'environne, il saisit tous les objets qui sont à portée de sa main. Mais les renseignements que lui procure son regard demeurent toujours vagues et incertains : il y a tant d'illusions d'optique. Et si les indications que ses doigts lui fournissent sont plus sûres, elles sont du moins très limitées. Sa curiosité le pousse aussi à assaillir

yO PRTNCIPKS DK L ÉDUCATION ESTHETIQUE.

d'interrogations les grandes personnes qui rcnloiirent. Mais, comme il est difficile de bien comprendre les questions qu'il pose (car il s'explique mal ), et comme il est plus malaisé encore d'y répondre de façon à ùivo compris de lui (car il ne se paie pas de mots et réclame une vue claire des choses), il arrive fréquemment (pi'il se heurte à l'incompélence humiliée ou i)ien à la mauvaise humeur haulaine de ceux qu'il interroge. Mal renseigné par ses sens, peu renseigné par son entourage, l'entant construit alors un univers imaginaire qu'il façonne à sa guise et qu'il peut librement parcourir, sans être à chaque pas arrêté, comme dans le monde réel, par le sentiment douloureux de son ignorance impuissante.

L'enfance est ainsi par excellence l'âge du rê\e et de la fiction. Le travail de l'imagination enfantine revêt d'ailleurs plusieurs formes. Il s'exerce d'abord dans l'opération même des sens, dont il altère les données immédiates. Deux procédés servent à cette transformation imaginative des objets perçus. Le premier consiste à retrancher quelque chose à la perception. Dans la vision totale l'imagination pour ainsi dire découpe des représentations particulières, grâce à l'efFacement d'un certain nombre de détails et à la mise en relief d'un certain nombre d'autres. C'est ainsi que nous-mêmes, par

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un efîort vuloiilaiic crallciilion, nous [juivouous à n'apercevoir dans le ciel plein d'éluiles qu'une seuli* constellation : la portion du ciel isolé par noire reî^ard {)rend un éclat plus vif, tandis que le reste devient obscur. L'enfant lui aussi, mais sans clfort, dessine en ([uekjue sorte dans le champ de sa vision la ligure de l'objet «pi'il désire contempler. One de choses, par exemple, il aperçoit dans les nuages! Ecoutez ce que le petit Jean Christophe découvrait en regardant le ciel : « Il se couchait sur le dos et j'egardait courir les nuages : ils avaient l'air de bœufs, de géants, de chapeaux de \ ieilles dames, d'immenses paysages. Il causait tout bas avec eux; il s'intéressait au petit nuage que le gr"os allait dévorer; il avait peur de ceux qui étalent très noirs, presque bleus, pu qui couraient très vite... » En pareil cas, la réalité fournit l'étoile; l'imagination ne fait qu'y tailler des figures à sa fantaisie.

Mais voici le second procédé auquel l'imaginagination recourt pour modifier la vision enfantine. Au lieu de retrancher, elle ajoute à la perception. La réalité ne fournit alors qu'une indication ; l'imagination supplée ce qui manque, elle conq)lète la donnée des sens. Un travail analogue de transfiguration s'opère quand, par exemple, nous prenons la nuit les silhouettes des arbres pour des spectres. Et bien des noms géographiques, parmi ceux qu'ont

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reçus des curiosités naturelles, cavernes ou rochers, nous attestent qu'une opération du même genre s'est plus d'une fois produite dans rimagination populaire. Les écrivains, cpii ont raconté leurs impressions d'enfance, ont presque tous insisté sur le merveilleux pouvoir de transfiguration qu'avait leur jeune imagination. « J'ai encore, a dit G. Sand', une partie des meubles qui retracent mon enfance, et même le grand tapis qui nous amusait tant Pauline et moi. C'est un tapis Louis XV avec des ornements qui tous avaient un nom et un sens pour nous. Tel rond était une île, telle partie du fond un bras de mer à traverser. Une certaine rosace à flammes pourpres était l'enfer, de certaines guirlandes étaient le paradis, et une grande bordure représentant des ananas était la forêt Hercynia. Que de voyages fantastiques, périlleux ou agréables nous avons faits sur ce vieux tapis avec nos petits pieds! » Et Tolstoï^ évoque dans ses mémoires des souvenirs à peu près semblables : f( Pendant de longues soirées d'hiver, couvrant les chaises avec des mouchoirs, nous en avons fait des voitures : l'un assis comme cocher, l'autre comme valet de pied, et les fillettes au milieu; trois chai-

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