G. Sand, Histoire de ma vie (t. II, p
2. Tolstoï, L'enfance, l'adolescence (Paris, Stock, 1902, pj). 5o-5i).
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ses représeiitaienl les chevaux en (i-oïka et nous partions en route. Et quels multiples événenieuls nous arrivaient clans cette route! Et comme les soirées passaient ainsi joyeuses et l)rc\('s! »> Beaucoup (le jouets d'enfants reposent sui- ce prliicijtc de la transfigurât ion Imaginative des objets, en particulier le kaléidoscope. Quand j'étais enlant, je nie rappelle en avoir fabriqué avec de petits camarades de très primitifs en papier. Une boîte ou un soufflet nuini d'un tube, tel était l'appareil en sa simplicité. Après l'avoir gonflé de toutes nos forces, nous y jetions des morceaux de papier multicolores. Il suffisait alors d'agiter l'instrument et de placer l'œil au bout du tube pour apercevoir les scènes les plus merveilleuses : des armées en marche, des bateaux sur la mer, des volcans en activité
L'imagination enfantine ne se borne pas à transformer ainsi le monde en modifiant l'aspect extérieur des choses; elle en modifie également le fond, soit en donnant une àme aux objets matériels, soit en chang-eant la personnalité réelle des êtres. L'enfant prête la vie à la plupart de ses jouets, aux poupées surtout. Celles-ci deviennent à ses yeux de véritables personnes en chair et en os, pourvues des mêmes besoins, animées des mêmes sentiments que lui. J. Sully rapporte le propos d'un enfant de
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deux ans el doini, donianclanl un jour à sa mère : « Veux-tu lue douuei- tous mes livres d'imag^es pour les montrer à ma poupée? Je ne sais pas lequel elle préférera. » Et qui n'a pas pris plaisir à <'couler les longues conversations des petites filles avec leurs poupées, les questions que sans cesse elles leur posent, les encoiiragements qu'elles leur adressent? Elles les embrassent, les promènent, les font manger, les font dormir. Non seulement l'enfant prête à sa poupée une personnalité, mais souvent il confond cette personnalité avec la sienne. Il faut que la poupée soit comme lui et fasse tout ce qu'il fait. La poupée n'est-elle pas « l'enfant de l'enfant », comme la petite fille est l'enfant de sa mère? En même temps que ses jouets, l'enfant anime la nature entière. Son langage est plein de comparaisons qui attestent cette personnification de toutes les choses. J. Sully cite l'exemple d'un enfant qui, remarquant la juxtaposition de la lune et d'une étoile, les appelle « la maman et le bébé », et celui d'un autre enfant qui attribuait la production du veut à un être juystérieux ag-itant dans le ciel un éventail géant. L'enfant anime jusqu'aux lettres de son al[)habel; il parlera de « ce pauvre vieux Z » qui dans la liste des lettres a eu la malchance d'obtenir le dernier rang; ou bien, voyant deux F se faisant vis-à-vis (F''4), il dira qu'« ils causent
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ensemble ». Les pierres elles-mêmes, qu'il reiicfmlir sur la roule, deviennent pour lui vivantes : il plaindra leur destinée monotone, sonoeaiit (pi'« elles doivent être fatiguées de rester toujours à la même place ». On m'a rapporté le joli mot d'un enfaiil de (pialir ans, qui appelait les pétales « les ailes des roses ». Un dernier effet de l'imagination est d'amener l'enfant à changer lui-même de personnalité. S'asseyant sur une chaise ou sur un escabeau, il se croira devenu cocher, et du geste et de la voix dirigera son attelage. II entre de même sans effort dans le personnage d'un maître d'école ou d'un général. Dans son roman intitulé Quand /"rtais petit, Lucien Biart raconte qu'avec sa sœur il jouait tout enfant au roi et à la reine : « Je me plaçais sur la poitrine une décoration en fer-blanc ou en papier, et je me voyais aussitôt couvert d'une armure d'or; ma sœur se parait d'un ruban, et instantanément elle se voyait et je la voyais vêtue d'une robe de brocart. » Avec non moins de facilité l'enfant s'introduit jusque dans la personnalité d'un animal. P. Loti décrit dans ses mémoires un jeu qu'il avait imaginé dans son enfance avec une petite filje; ils l'avaient baptisé « le jeu des insectes » : au début,, ils se figuraient être des chenilles qui se traînaient péniblement ; puis, un lourd sommeil engourdissant leurs sens, ils devenaient
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dos cocons et des chrysalides; on les entendait alors échan2:er ces paroles : « Penses-tu que tu t'envoleras bientôt ? — Oh ! je sens que ça ne sera pas long celte fois; dans mes épaules déjà ça se déplie... (ça, nalurellement, c'étaient les ailes). » Enfin, ils s'éveillaient, s'étiraient et s'élançaient dans une course folle à travers le jardin, allant llairer toutes les fleurs : ils étaient papillons... Il faut lire aussi dans le roman des frères Margueritte la métamorphose de Poiim en chien. Pour le punir de ses dislocations de tête, il a été condamné à porter un collier de chien : « Puisqu'il porte un collier de chien, n'est-il pas chien? Oui, il se sent devenir chien ; il voudrait laper une écuelle de soupe, se coucher en rond, se gratter les puces, courir aux
lièvres, aboyer : — Ouap, ouap! Etre chien est
très amusant. Il se poste près de la grille, aboie sourdement à des chiens imaginaires. »
Mais c'est surlout sous l'influence de ses lectures que renfant change aisément de personnalité. Les histoires qu'il lit, il les croit vraies; il en voit défiler avec netteté dans son esprit les différentes scènes; il devient tour à tour chaque personnage du récit. Parfois même il cherche à réaliser dans sa propre vie les aventures des héros de ses livres. Lucien Biart raconte (pi'à l'âge de huit ou neuf ans, après une lecture des Voyages en Afrique, de Le-
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vaillant, il voiilul sur-Ic-cliaiiip s'ciiiharcjurr. « Lf'Oii- (ine (sa sœur), que je voulais en»bar(|U('r iixoc moi pour 1«^ cap de Bonne-Espérance, refusa nel de nie suivre, prévoyant des naufrag-es. Par honlicur, je trouvai dans la pension F... deux disciples aux(juels je communiquais mon enthousiasme. En moins de huit jours, Du(}ué devenait un Cafre de premier' ordre et Damilonncville un Hottentot très présentable. » Voilà comment 1<^ travail de l'imagination erd'aiitine modifie la forme des objets et la personnalili' des êtres. Il y a plus; car, non content de transfigurer ainsi le monde réel, l'enfant se crée encore parfois de toutes pièces un monde nouveau, entièrement fictif. Au lieu de prendre son point de départ dans un élément de la réalité, son imagination s'exerce dans ce cas en dehors de tout synd)ole matériel. M*"^ Necker de Saussure a cité l'exenqile d'un enfant qui nourrissait avec des graines imaginaires des volailles non moins imaginaires; il demandait qu'on laissât ouverte la porte de la chambre où il était cens(' les tenir; et si on la fermait, il pleurait en s'écriant : (( On empêche de sortir mes pauvres canards et mes pauvres poules ! » On sait aussi le charme qu'exerce sur l'enfant le mystère des endroits secrets et des sombres recoins. Comme l'a dit très justement M. Compayré : « Où l'enfant ne voit rien, il imagine tout. « Il peuple l'obscurité de fantômes. Dans le Jardin
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dos F(Miillant"mes, où Vicier Hiit^o ciifanl jouait avec ses frères, « ce qu'ils Irouvaieiil de plus beau, lisous-nous daus Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. c'éfait ce qui u'y était pas... Que de choses il y avail pour eux daus le puisard desséché, où il n'y avail rien ! » Anatole France aussi a raconté réinolion de crainte mystérieuse qu'il éprouvait, étant lout petit, chaque fois que sa mère entr'ouN lait devaiil lui lannoire à glace de sa chambre. Et Loti, évoquant ses souvenirs d'enfance, nous parle également d'une porte de sa maison qui donnait sur un vestibule noir et qui exerçait sur son jeune esprit une vérital)le fascination : il s'en approchait avec précaution, {)uis s'en éloignait vite, non sans avoir tourné la tète afin de voir si rien n'était sorti pour le poursuivre.
L'enfant est à tel point absorbé par ses créations imaginaires fpi'il exige que dans son entourage on partage ses convictions illusoires. Tel est , par exemple, le cas du petit Jean Christophe, que son biographe nous montre assis par terre, les pieds dans ses mains : « Il \ ient de décider que le })aillasson était un bateau, le carreau une rivière. Il croirait se noyer en sortant du tapis. Il est surpris et un [)eu contrarié que les autres n'y fassenl j)as altenlion comme lui, en [)assanl dans la chambre. Il arrête sa mère par le pan de sa jupe :
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<( Tu \()is hlcii (jiic o'csl l'eau ! Il j'aiil passer le pi)iil... » De nicnu', nous voyous la petite fille, (pii avant d'aller se coucher fait le tour de la soci('t('' avec sa poupée diins les hras, obliger cluMpie personne à enihrasser la pouj)ée eu même temps qu'elle. Et quand, en imagination, le petit gan^on s'est vu promu au grade de général ou liien élev(' à la dignil('' de prince, il s'indii^ne (pi'on ne le traite pas avec tous les égards dus à son rang, qu'on ose, par e.\enq)le, le priver de dessert ou l'envoyer au lit tout de suite a[)rès le dîner.
Est-ce à dire que l'enfant soit entièrement dupe de son imagination? Sans doute, on le voit parfois verser de vraies larmes sur les malheurs de sa poupée. Mais, comme on l'a judicieusement fait obser- Ncr, il se garde bien de manger les « délicieux pâtés )) ([u'il fait avec de la terre humide. Selon les circonstances, il entre plus ou moins dans son rôle; il a des minutes de sincérité, suivies de minutes de doute; il oscille constamment entre le rêve et la léalité. Et peut-être y a-t-il, en particulier, moins d'inconscience et de naïveté qu'on ne le croit dans l'acceptation docile par les enfants des histoires qu'on leur raconte : « Il est très certain, a-t-on pu dire ', que leur raison ne sait pas faire dans ce qu'on