‹ L'art et l'enfantChapitre 22 sur 114 · Rémy de Gounnoat, Promenades liltéraires, 1904, p · texte numérisé non relu

Rémy de Gounnoat, Promenades liltéraires, 1904, p

82 PRINCIPES DE I.'ÉnUC.VTIOX ESTHÉTIQUE.

chers amours que clans viiig"l poèmes épiques. » Le « poète morl jeune » que chacun de nous porte en lui, c'est surtout dans notre enfance qu'il a vécu. Il semble vraiment qu'en toutes ses créations la nature se fasse une loi de débuter par le luxe et la prodig'alilé. La première végétation, dont la terre se couvrit, fui d'une luxuriance folle; la première manifestation de la vie animale sur notre globe parait avoir été une piillulation infinie d'êtres. De même, ce produit de la pure nature, qu'est l'enfant aux débuts de son existence, trahit une surabondance d'activité extraordinaire, d'activité physique, d'activité intellectuelle, d'activité esthétique. Mais la vie (ne faut-il pas dire la société?) réduit et canalise ces forces débordantes : ce petit être sans cesse en mouvement, elle le transforme en un organisme économe de gestes ; de cette intelligence si active elle fait un esprit aux pensées rares ; cette riche imagination, elle la stérilise. Ainsi l'âme prime-sautière de l'enfant peu à peu se recouvre d'une gangue épaisse d'habitudes, de préjugés et de formules. Le but de l'éducation devra donc être de tenir autant que possible en échec ces forces annihilantes de la vie et de soustraire à leur influence néfaste les tendances naturelles les j)lus précieuses de l'être humain.

CHAPITIli: III.

L'éducation esthétique -. son but et ses moyens.

Un point, sur lequel il importe d'abord de s'entendre, c'est que 1 "éducation esthétique de l'enfant n'a nullement pour but de former des artistes.

Les vocations artistiques finissent toujours par s'éveiller d'elles-mêmes, en vertu de je ne sais quelle poussée interne. On l'a dit très justement' : (( D'autres vocations sont déterminées par le hasard des circonstances, par les conditions de la vie de famille, par une lecture, par quelque influence extérieure. Il n'en est pas de même de la vocation artistique. Elle prend l'enfant ou le jeune homme dans un milieu social quelcon([ue, et l'arrache à ce milieu même, en dépit de toutes les résistances. » Giotto enfant, à ce qu'on raconte, g-ardait les

1. P. Souriau, L'imaginai ion de l'artiste (HacheUe, 1901, page 6).

S!\ PRINCH»ES DE L ÉDUC.VTIO.N ESTHETIQUE.

chèvres de son père Boudoiie, (juund le peintre Cimabué le surprit à dessiner sur une pierre avec un charbon et fut émerveillé de son «énie précoce.

Sans doute, il n'est pas niable qu'une éducation appropriée ne permette aux talents naturels de se reconnaître }>lus tôt et de porter leurs fruits plus vite. Mais, pour une vocation véritable dont elle aurait chance de hâter l'éclosion et d'accélérer le développement, combien de fausses vocations ris- ([ueraient de déterminer l'éducateur (|ui se proposerait la formation de futurs artistes! L'éducation esthétique, que nous désirons voir- donner aux enfants, ne sera donc en aucune manière une initiati(jn patiente à la technique des arts : elle devra simplement s'efforcer de faire naître en leur àme des émotions de nature esthétique.

Mais, pas plus que des artistes^ nous ne voulons former des « esthètes », c'est-à-dire des êtres pour (jui le culte de la beauté devient la rèçle de tous les jug^ements et le mobile de toutes les actions. « La doctrine dite esthéticisme, écrivait récemment M. E. Boutroux', mettant la beauté à part, la dresse seule sur un autel où tout le reste : vérité, utilité, pensée, vie, désirs, croyances, n'a

I. Dans la préface qu'il a faite au livre de Paul Gaultier Le sens de l'art (Hachette, 1907, p. xui).

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•d'autre rôle que celui de supporl. La heanlé, certes, est un objet exfiiiis de (^()iilcm[>lalion et de jouissance; mais, sé[)arée du tout dont elle fait natuiellenient partie, el cidlivée pour elle seule, elle n'accroît rintensilé de la vie dans certaines ré^^ions de notre être rpie poiu' la diiniiuier et l'aiïaihlir dans d'autres régions non moins importantes el non moins relevées. »

Que de ravages cause en une ame, où rien ne la contre-balance, Tamonr exag-én'' du beau! D'abord se manifeste une forme particulière d'ég-oïsme, l'ég-oïsme de celui qui, non content de chercher en toutes circonstances l'occasion d'éprouver des émotions esthétiques, voudrait encore être le seul à ressentir ces émotions. De là l'accaparement jaloux de certains amateurs d'art, s'entourant de belles œuvres pour leur nniqnc satisfaction personnelle. Ils sont d'ailleurs à plaindre, quand vient le jour de la séparation dernière, où ils sont oblig"és d'abandonner leurs collections précieuses. On a souvent cité la scène, peut-être dramatisée, où Bricnne, le secrétaire de Mazarin, jnonlre le ministre moribond, « nu dans sa robe de chambre » et tout tremblant de fièvre, errant à travers les galeries où il avait rasseml)lé tant de trésors artistiques. D'un pas chancelant il s'approchait de chaque objet et balbutiait ces mots : « Il faut quitter tout cela. Et

86 PRINCIPES DE l'Éducation esthétique.

encore cela, que j'ai eu tant de [)eine à acquérir. Ces choses, je ne les reverrai plus où je vais. » Un tel désespoir est le juste châtiment de ceux qui ne voient dans les œuvres d'art qu'un objet de contemplation ég"oïste. L'uni([ue consolation de dire adieu pour toujours aux belles choses qu'on aima, n'est-elle pas, au contraire, dans la pensée que d'autres après nous en enchanteront encore leurs regards ?

L'ég-oïsine de r« esthète » prend une autre forme, celle du dilettantisme. Sa tendance, en effet, n'est pas seulement de s'installer en maître au royaume du beau, elle est aussi de n'en daiçncr jamais sortir pour s'intéresser au sort des autres êtres. L'abus de la contemplation esthétique rend impropre à la vie sociale, en nous détournant de l'action, en nous habituant à prendre en face des réalités une attitude de détachement. Le dilettante jouit de l'existence comme d'un spectacle, sans en apercevoir le côté sombre et trag-ique. On raconte qu'Oscar Wilde, rencontrant un jour à Londres sur un pont un mendiant vêtu d'une reding-ote fripée et coiffé d'un chapeau haut de forme tout défraîchi, fut choqué du manque d'harmonie qui existait entre ce costume et la profession de celui qui le portait; il conduisit donc le mendiant chez un tailleur et lui fit confectionner un « vêtement de

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[);iiivT(? ». Dans un (rail de ce genre, n'y a-l-il pas coninie une ofï'ense an caraclpre sacM'c' de la soiil- Irance humaine?

S'il protège mal conlre l'éj^oïsme, si même on peut dire qu'il y conduit, le culte exclusif de la beauté nous défend non moins mal contre l'ininu»ralité. C'est une question bien souvent débattue ([ue celle de savoir si une morale fondée sur le seul amour du beau est possible. Nous n'essayerons pas à notre tour de la trancher. Du moins, ce que l'histoire nous autorise à affirmer, c'est que la pire dépravation morale peut très bien chez un peuple entier s'unir au culte raffiné de l'art. Témoin l'Italie du quinzième siècle, dont Burckardt ' nous a magistralement dépeint la civilisation brillante et corrompue : ce ne sont qu'intrigues amoureuses, élégantes tromperies, raffinements dans la vengeance et dans le crime. On voit par ce tableau fie la société italienne, au temps des Borgia, jusqu'où peut mener l'égarement de l'imagination, quand c'est à cette faculté inconsistante (jue l'on a al)andonné la direction de la vie. Dans un temps tout voisin du nôtre, ne nous a-t-il pas été donné d'entendre parler d'individus, heureusement très rares,

1 . Burckardt, La civilisation mi temps de la Renaissance (trad., Paris, Pion, i885, t. II; chapitre sur la moralité, pp. 187-221).

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en qui lu prétloniiiiaiice al)S()lu(' (lu sentiment de l'art a\ail aussi produit un singulier obscurcissement du sens de la moralité? A tout juger du point de vue de la heauté, on en vient à excuser les pires actions, si elles sont accompag^nées de « beaux gestes » ; on cultive soi-même certaines formes du vice, afni de cueillir « les fleurs du mal » aux parfums étranges.

Du reste, la société n'est pas seule à pâlir de la perversion d'espril des « estliètes » ; eux-mêmes finissent par être les victimes de leur excès de sensibilité artistique : âmes trop délicates, de plus en plus accessibles à la douleur, âmes palpitantes et malheureuses, (jne la vie roule parfois sans pitié en ses vagues profondes.

Dans l'intérêt de tous il importe donc que l'éducation esthétique se garde bien d'inculquer à l'enfant un amour exagéré du l)eau. Danger facilement évitable, à condition de limiter et de compléter cette éducation esthétique par luie forte éducation de l'intelligence et de la volonté. Egalement éloig-nés d'une juste et saine conception pédagogique nous semblent être ceux qui jugent superflue l'éducation esthétique (le l'enfant et ceux qui voudraient la voii' prédominante. Elle nous apparaît conun(> l'indispensable complément de toute éducation i;énéral(> bien conq>rise ; mais encore faul-il

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ne jiuii.iis oiihlicr ([ircllr ii'csl (jn'im comph'MiK'nl . En sr)mm(3, tlaiis rc.lucalioii coinine dans la \ir, l'ai'l cl la beauté ne sauraient avoir droit ([u'à une place secondaire : ils doivent occuper seulement, selon le mol de Spencer, les (( lieures de loisii" ».

S'il convient de ne pas exagérer la [)art <pie dans l'ensendjle de l'œuvre péda^o^if^ue il est juste d'accorder à l'éducation eslhéliipie, en revanche nous [)ensons (jue cette éducation, il imjjorte de la donner indistinctemiMit à lous les eidants, aussi l)ien à ceux du peuple qu'à ceux de la riche bourgeoisie. Car les uns comme les autres peuvent, selon nous, être initiés à la beauté et trouver au cours de leur vie maintes occasions lî'utiliser cette bienfaisante initiation.

Certes, il sérail paradoxal de méconnaître à quel point la fortune facilite la lâche de quiconque veut entreprendre sa propre éducation esthétique ou bien celle de ses enfants. Par les voyages elle [)ermet d'aller chercher au loin des spectacles de beauté ; par l'acquisition de tableaux et de statues elle offre le moyen d'enfermer l'existence quotidi(Mine dans un cadre artisli([ue. Mais il est permis de dire, que la richesse, qui manifestement n'est pas une condition suffisante de la jouissance esthétique, (car on peut vivre en aveugle au milieu tle la beauté environnante ou bien être incapable

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