‹ L'art et l'enfantChapitre 23 sur 114 · PRINCIPES DE L ÉDUCATION ESTHETIQUE · texte numérisé non relu

PRINCIPES DE L ÉDUCATION ESTHETIQUE

d'apprécier les trésors (rart (ju'oii possède par luxe et par vanité), n'en est pas même, après tout, uns condition nécessaire. Le vrai maître d'une œuvre d'art n'est pas son possesseur, c'est celui (jui l'aime et la comprend. Un proverbe le dit : voir, c'est avoir. En ce sens, le plus pauvre des hommes, s'il goûte sincèrement la beauté, est riche de toutes les belles choses qui se trouvent à portée de sa vision : monuments qui décorent les villes, statues et tableaux qui peuplent les musées, bijoux qui s'étalent à la devanture des magasins. Et surtout il possède une œuvre d'art magnifique, que n'égalera jamais ni hôtel ni château : c'est la natnre libéralement offerte à tous, avec l'ag'itation éternelle de ses mers et l'immobilité hautaine de ses montagnes, avec la fraîcheur de ses prairies et la paix profonde de ses forêts, avec la splendeur des soleils couchants cl le mystère des soirs de lune.

Au surplus, il est toujours possible d'introduire à peu de frais l'art dans nos demeures. Trop de gens commettent l'erreur de croire que la beauté est inséparable du luxe; et, victimes de cette illusion, à défaut du luxe véritable ils recherchent le faux luxe, si contraire à la beauté. Ils oublient que l'art peut habiter le plus modeste loi^is, à condition d'abord que celui-ci soit propre. La propreté,

LE nVT ET LRS MOYENS. () f

a-l-on pu dire, es! l'ëlég-ance du [»;uivn\ Our U'<, in(MiI)l(^s soiont en polit ii(tiiil)i(' (M de peu de \;ileiir, il n'importe, pourvu (pi'ils soient placés dans un ordre harmonieux. Il suffira de quelques fleurs hahilement disposées sur une table et de (juelques jolies gravures suspendues aux murs pour donneià la plus humble chambre un aspect ainud)le et charmant. De même, il n'est pas indispensable d'être riche pour montrer du goût dans sa mise; il faut seulement être moins préoccupé de suivre les caprices de la mode que de se conformer aux exigences élémentaires d'une élégante simplicité.

L'art peut donc embellir la vie de tout le monde ; et dès lors il n'est pas à craindre que l'éducation esthétique reçue dans l'enfance soit plus tard pour certains un bagage inutile.

De cette éducation esthétique, dont nous avons essayé de définir quel doit être l'esprit général, il nous faut à présent indiquer dans ses grandes lignes quelle sera la méthode.

Qu'il soit tout d'abord bien admis que cette éducation ne revêtira jamais la forme d'un enseignement théorique. Ce serait le plus sur moyen de détourner pour toujours les enfants de cet art dont on veut leur inculquer le goût durable. Destiné à être une distraction dans la vie, l'art doit demeurer une distraction dans l'éducation elle-

<)'i PRINCIPES m: L'Énrc.vTiox kstiiktique.

intMMc. L 'milialioii aux beautrs do la nature ou de l'art sera toujours présentée aux enfants comme une récompense du travail, comme un délassement après lu besogne sévère ; il faudra faire en sorte qu'elle soit désirée et réclamée par eux. De là découlent plusieurs conséquences pratiques. Gardonsnous d'introduire dans les programmes scolaires un cours d'histoire de l'art', qui deviendrait pour les élèves une matière supplémentaire de leçons et une occasion nouvelle de mauvaises notes ou de punitions. C'est en présence des œuvres d'art que le maître donnera aux élèves des renseignements, d'ailleurs très succincts, sur la vie des artistes et la filiation des écoles. Les visites dans les musées, (juil conviendra d'organiser avec méthode et dis-

I. Comme l'ont cependant conseillé, pour l'enseis^nement secondaire, M. Georg-es Perrot avec sa grande autorité dans un article de la Revue des Deux Mondes du i5 juillet 1899 : l'Histoire de l'Art dans l'Enseignement secondaire, et plus récemment M. Paul I^orquet dans un éloquent article de la Revue internationale de l'enseignement, paru dans le premier semestre 190/1, sous ce titre : (M proscrit de l'enseignement secondaire, l'Art. Dans ce dernier article, il y a du moins un vœu auquel je m'associerai pleinement : c'est qu'on mette — ainsi (jue cela se fait en Allemagne — entre les mains des élèves des « atlas d'art « de format commode et de prix modique, comme ils ont déjà chez nous des atlas de çéojçraphie, qui ne réalisent pas toujours, il est vrai, cette double condition.

LE MUT ET LES MCtYENS. ().'i

cerncmcnt, ne scioiil jamais ohliyatoires. De même, pour empêcher que les élèves ne [)r'eiinent en tléyoùt les vers qu'on leur demandera d'ap[)rendre, il sera bon de leur laisser, dans une certaine mesure, le choix des morceaux.

Méfions-nous éiJalemenl des partisans maladroits de l'éducation esthétique, qui voudraient qu'on ajoutât aux divers examens scolaires une épreuve de nature artistique. N'est-ce pas assez déjà que tant déjeunes gens, au sortir du lycée, prennent la résolution de ne plus ou\ rir de leur vie les œuvres de nos écrivains classiques, reprochant à La Bruyère et à Bossuet d'avoir assombri les beaux jours (le leur adolescence, ne pardonnant pas à Corneille ni à Racine de les avoir fait échouer au baccalauréat ? Adjoignez simplement aux programmes des examens une interrogation d'histoire de l'art, et soyez surs que les musées seront à l'avenir encore moins fréquentés qu'aujourd'hui.

Sous peine d'aller contre son but, c'est-à-dire d'éloigner à tout jamais des distractions artistiques les esprits qu'on s'applique à former, l'cMlucation esthétique ne doit jamais cesser d'être attrayante. C'e^t en cela surtout (pi'elle se distingue de l'éducation intellectuelle et de l'éducation mo raie, qui, elles, ont le droit et même le devoir de réclamer souvent l'effort pénible. Car laborieuse

9^ PRINCIPES DE l'Éducation esthétique.

est toujours dans la vie la recherche de la vérité, et douloureuse plus d'une fois la pratique du bien. Mais, par délinilion, la jouissance du beau s'évanouit si elle cesse d'être un plaisir. L'éducation esthétique de l'enfant devra, par conséquent, se faire toute en joie.

A la formation du goût de l'eufant il conviendra d'employer exclusivement des œuvres de la plus grande perfection artistique. Dans une curieuse communication qu'il a faite au Premier Congrès international d'éducation et de protection de l'enfance^ sous ce titre orig-inal « L'enseignement artistirjnr par la croate », M. Alfred Binet demandait que l'éducation esthétique eût recours à la double présentation de ce qu'il faut faire et de ce qu'il ne faut pas faire. Ainsi la « croûte » aurait son utilité, « la croûte juxtaposée au chef-d'œuvre, l'erreur faisant contraste avec la vérité, l'ombre faisant vibrer la lumière ». S'il s'agit de former des artistes, il est certain que cette perpétuelle comparaison des chefs-d'œuvre et des œuvres sans valeur sera très instructive. Mais, comme nous l'avons dit, r(''ducation esthétique de l'enfant doit simplement se proposer d'éveiller et de développer le senti-

I . Cornptr rendu du Confjrès de Lièrjc, sepli'inbre igo5 (section 1, pp. /|-9)-

Page 1