‹ L'art et l'enfantChapitre 26 sur 114 · CHAPITRE piu:mii:i · texte numérisé non relu

CHAPITRE piu:mii:i

La beauté de l'enfant.

Pour pouvoir dans la vie iii-oùter [)leiiioni(Mit la beauté, il n'est pas inutile d'èlre beau soi-même. Passe encore pour l'artiste, à (pii l'on pardonnera toujours sa laideur, en raison de la beauté qu'il crée. Mais de quel droit le simple amateur d'art exiiï'era-t-il de rencontrer partout la beauté, quand lui-même apporte la laideur? Il y a là une contradiction dont l'homme laid ne peut man({uer d'avoii' conscience. Et c'est pourquoi, si amoureux qu'il soit de la beauté, il n'osera pas le plus souvent avouer son amour, par crainte des rapprochements ironiques qu'on pourrait faire entre ce qu'il aime et ce qu'il est. Ainsi la laideur d'un èlre est (\r nature à faire obstacle à son amour du beau.

Il semble, au contraire, que toute personne belle soit prédisposée par là-même à aimer la beauté. Comment, en effet, n'attacherait-elle pas une grande importance à cette qualité des êtres et des choses.

io6 LE MiLiKi" aktistiqi:e.

Iors(|irolle voit les hoiiHnai|;os que lui vaut ce don de la nature? Et qui sait d'ailleurs si la beauté du corps, façonnant l'àme peu à peu, ue contribue pas à éveiller en elle les jxMirhaiils esthétiques? Le culte de la beaul('' (Ic'hule souvent par le culte de notre beauté.

Préoccupons-nous donc de créer, si possible, ou du moins (rentieteiiir et de perfectionner la beauté de l'enfant , afin que tout d'abord il ne dépare point par sa propre personne le milieu de beauté où nous voulons le placer, et afin surtout qu'il soit de la sorte en état d'aimer plus tard le beau sans le moindre scrupule et d'un cœur plus ardent.

Sommes-nous maîtres de créer la beauté de la race? Dans son roman utopique Nouvelles de nulle part. où il suppose que dans un rêve il visite la cité de Londres en l'an 2000, William Morris, le disciple de Ruskin, nous dit que les enfants lui parurent être « des spécimens particulièrement beaux de leur race * ». Et la raison qu'il donne pour expli- (pier leur beauté, c'est qu'ils sont nés de mariai^es d'amour. La croyance commune n'a-l-elle pas toujours été d'ailleurs que l'amour eng-endrela beauté? Et s'il faut même en croire Scliopenhauer, ce qui

I. William Morris, .Xoiirelles de nulle pari (Extraits traduits par P. La Chesnais, t. I, p. [\'^).

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attire avant tout les èlies les uns vers les autres, c'est l'obscure promesse de descendants c(ini"< urnes au tvpe de l'esjjèce. L'iiidi\idu, duj)e de lu iialure, n'aime pas pour son j)iaisir, mais dans linli'irl de la race. Voilà comment celle-ci trouve en g-t'uéral son compte aux mariages d'amcjur, alors (pie l'individu — c'«'st encore le bon sens populaire (jui l'a remaiqu('' — n'y trouve pas toujours le sien. Sans [)rèclier aux hommes le sacrifice complet de leur boidieur personnel à l'intérêt de l'espèce, ne [)eut-on pas au moins leur conseiller de ne pas sacrifier tout l'avenir de l'espèce à leur intérêt Individuel? Sans doute nous respectons trop la liberté de l'individu pour souhaiter l'installatiou prochaine d'un ré;;ime, où l'Etat, subordonnant tout à ses vues dominatrices, interviendrait pour interdire le mariage aux personnes débiles ou tarées, comme Wells ^ prétend que cela se produira dans la société future^ ou bien pour supprimer dès leur naissance les enfants mal conformés, ainsi qu'autrefois, au dire de Plutarque ', c'était la coutume à Lacédémone ^. Mais est-il excessif de demander aux

1. Wells, Anticipations (trad. de la Société du Menure de France; Paris, l'go^, p- 34o).

2. Plutarque, Vie de Lijcuvrjiie (trad. Pierron, t, I, p. ii3).

3. Il faut d'ailleurs noter que l'exposition des enfants nouveau-nés, prati(|ue g'énérale en Grèce et justifiée par tous les

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hommes de ne pas compromellre les destinées do leur race par le mercantilisme bas qui trop souvent préside à leurs unions?

D'une autre manière encore il nous est peut-être permis de veiller à la l)eauté de l'enfant, avant juème sa naissance. Malehranche a prétendu qu'il existe une incessante communication entre le cerveau de la mère et celui de l'enfant qu'elle porte en son sein : « Les enfants voient ce que les mères voient, ils entendent les mêmes cris, ils reçoivent Jl les mêmes impressions des objets, et sont agites des mêmes passions'. » Suivant lui, la mère modèlerait l'enfant au physique comme au moral ; c'est ainsi, affirme-t-il, que le dérèçlemeat de l'imai-ination maternelle peut ençendrer des monstres. Il cite même à ce propos d'invraisemblables histoires, entre autres celle d'une femme qui, ayant contemplé avec trop d'attention un tabhnui de vsaint Pie, dont on célébrait la fête de la canonisa-

ptiilosophes, s'expliquait moins par le désir de perfectionner la race que par l'égoïsme familial et par la nécessité où se trouvaient les Grecs, habitants d'un sol étroit, de limiter le nombre de la population. (Voir à ce sujet dans le livre récent de G. Glotz, Etudes sociales et juridiques sur l'antiquité grecque (Hachette, 1906), le chapitre iv, L'e.rposition des enfants.)

I. Malebranche, De la recherche de la vérité (liv. II. chap. 7).

LA BEAUTK DK L KNFANT. I()(^

lion, mit an nioiidc un (Mifaiil (|iii a\ail Ir \is;i^r d'un vieillard. En se ft)iidaiil sur celle i<l(''<> des rapports qu'enlrelienrieiit la mère et rciifaiit, un cerlain M. de Frarières composa, il y a une (|uaranlaine d'années, un Vwvr intitulé : Lt-dz/cd/ion (intéi'icurc, influence indternelle pendanl la ;/esl<itioii sur les pi-édispositions morales et inlelleetuelles des enfiints\ Si cette théorie renferme une part de vérité, il faudrait remettre en usaye jiariu'i nous cette pratique fameuse des Grecs, qui, dit-on, avaient soin de placer de beaux tableaux et de belles statues sous les yeux de la femme près de devenir mère.

Cette intervention des volontés humaines dans l'œuvre mystérieuse de la création n'en reste pas moins, nous l'avouons, bien limitée et très souvent inefficace. Mais notre pouvoir sur la destinée des êtres reprend toute son étendue à partir du j<Jiir de leur naissance. Voici donc l'enfant qui vient de naître. Eu dépit de l'illusion des mères qui leur fait admirer en lui une merveille de beauté, il faut reconnaître qu'il est loin d'être beau. « C'est, a dit Gustave Droz*^, je ne sais quoi de rose, mais aussi de g^rimaçant et de ridé. » Pour être plus aimable,

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