‹ L'art et l'enfantChapitre 45 sur 114 · JF.UX KT JOUETS. I · texte numérisé non relu

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poupée de baisers et la berce ainoiircHiseiuiMil dniis ses bras, accroît en elle la faculté (l'aU'ection (|ni un jour se déversera en flots récliau liants de \ raie tendresse maternelle.

Quelle sera, d'une façon plus particulière, l'utilité du jeu pour l'éducation esthétique de l'enfant?

Le jeu est d'abord un excellent éducateur des sens : du toucher, de la vue, (h; l'ouïe. I^es premiers objets, (pie l'on met entre les mains de l'enfant, sont les jouets. C'est d'eux que lui viennent les premières sensations, qui, se produisant en une àme toute neuve, ont une vivacité si grande et laissent des traces si durables. Par les jouets l'enfant s'initie au monde des formes, des couleurs et des sons; par eux il peut donc acquérir dès le berceau le sens de la beauté.

Que penser dès lors de l'imprudence des parents qui donnent à leurs enfants des jouets dépour\us de tout caractère artistique? Rousseau déjà s'indignait qu'on donnât aux bébés des hochets qui sifflent faux et d'affreuses figures de monstres. Et vers le milieu du siècle dernier, un écrivain s[)irituel, Hippolyte Rigault' , signalait à son tour ce

î. H. Rigault, Les jouets d'enfants, juillet i855, article

dang-er : « Quel est le premier jouet qu'on met entre les mains des enfants? Un hochet. J'en ai vu de charmants en ivoire, en argent, en vermeil, ciselés avec un art exquis; mais, l'avouerai-je, le plus beau hochet me révolte... Pourquoi de ce bonhomme de métal, le premier ami de l'enfant, fait-on presque toujours un être difforme, bossu ])ar devant et par derrière, avec une bouche qui se fend, un nez qui se recourbe et qui va rejoindre le menton? La première imitation de la nature qui frappe les yeux de l'enfant, c'est la figure d'un monstre. Il fait connaissance avec l'art par l'entremise du laid. » l.n peu plus loin, il ajoutait : « Ce n'est pas tout. Dans le corps de ce bonhomme cagneux et bossu on pratique un sifflet aig"u dont le son déchire l'ouïe naissante de l'enfant. C'est, dit-on, pour le divertir. Voilà la première idée (ju'on lui donne de la musique! Il débute dans la vie par une fausse note. » Et plaisamment, H. Rigault concluait : « Je suis persuadé que chaque année l'éducation de l'enfant par un hochet détruit en germe dans notre pays une foule de peintres et de musiciens. »

Uiiand les doigts de l'enfant sont devenus moins

publié clans Conversations morales et littéraires (Paris, (Iharpraticr, 3"ie éd., li

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maladroits, an l'u'ii d\i\\ siin[)l<' liochot , on lui donne à tenir une poupée. Mais (|uell(! [)ou|)ée ! C'est un monstrueux poupard eu carton-plàlre, dépourvu de l)ras et de janii)es. ou bien une affreuse créature aux joues barbouillées de roug"e, aux yeux stupides, à la chevelure de crins; c'est encore un triste bébé en caoutchouc , au teint blême et terreux, qui fait entendre un cri désagréable lorsqu'on lui presse le ventre, ou un horrible pantin qui renuie bras et jambes d'une fa(;on i^rotesque et vous assourdit d'un bruit grinçant de cymbales en cuivre. Ne fut-il pas même de mode pendant un temps de donner aux enfants comme poupées des nègres et des négresses, dont les yeux tout blancs et les grosses lèvres rouges ressortaient hideusement sur leur figure d'un noir de cirage? Quant aux poupées plus coûteuses et de formes plus soignées, elles ont alors l'inconvénient d'étaler aux yeux des enfants un luxe équivoque et de mauvais goût. H. Rigault dénonçait déjà « comme un danger public le luxe des poupées » et demandait qu'on portât contre elles une loi somptuaire, à l'exemple de la fameuse loi Oppiaque le vieux Gaton fit jadis appliquer ayx dames romaines. Et tout récemment, dans un rapport qu'il adressait au Congrès de Liège, M. Léo Claretie reprenait, à un demisiècle de distance, la spirituelle campagne d'H. Ri-

gault : « Pourquoi, disait-il, la poupée avec sa fig'ure inex[)ressive, ses yeux de ruminant étonné, ses cheveux de demi-mondaine, ses chapeaux de mauvais g^oùt et ses toilettes tapag-euses, donnet-elle un si mauvais exemple à sa petite maman'? » Mieux utilisés , les premiers jeux de l'enfant pourraient cependant contribuer, dans une large mesure, à l'éducation esthétique de ses sens. Et c'est là ce qu'a fort bien compris Frœbel, lorsqu'il créa ses Kindergavlen ou Jardins d'enfants' . Le caractère essentiel de cette institution est, en effet, l'usage qu'on y fait du jeu pour la formation intellectuelle et artistique de l'enfant. Ou met entre les mains de ce dernier un certain nombre de petits objets qui constituent ce que Frœbel appe-

1. Léo Claretic, Les jouets et l'éducation. {Compte rendu du Congrès de l'éducation et de la protection de l'enfance, à Liège; tome II, p. 22.)

2. Les Kindergarten, créés par Frœbel (1782- 1 852), sont destinés, comme nos écoles maternelles, à recevoir l'enfant de trois à quatre ans, avant son entrée à l'école primaire. Actuellement, à Berlin, outre la maison de la Barbarossa-Strasse, le Jardin d'enfants type créé par Mme Schrader, il y a huit autres Kindergarten, dus à l'initiative privée et simplement subventionnés par l'Etat. Pour le recrutement du personnel, il existe, adjoints à chaque Jardin d'enfants, des Kindergaertnerinnen, sortes de séminaires où se forment les « jardinières d'en-

nts ». L'Angleterre a emprunté à l'Allemagne ses Kindergarten. Chez nous, le premier « jardin d'enfants » vient de s'ouvrir à Paris, le i!\ janvier J907 (.53, rue Claude-Bernard).

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lait « les six dons offerts à reiit'ance »'. Ces objets sont ou bien de petites balles en laine, teintes chacune d'une nuance de l'arc-en-ciel , ou bien des solides en bois, boules, cylindres, cubes, parallélipij)èdes, brii|ues, prismes. Par des jnouvenienls de la balle on donne à l'enfant l'idée de la direction, de la distance, de la vitesse; avec les solides en bois on lui fait faire des constructions géométriques. L'éducation des sens au moyen des six dons est complétée, dans le système frœbelien, par plusieurs autres exercices, tels que le décou[)age et le pliage de papiers de couleurs, l'enfilag-e de perles, le tressage de brins de jonc et de paille, le dessin avec des lattes et des bâtonnets. Tous ces jeux instructifs sont avant tout destinés à donner à l'enfant la notion de l'harmonie des couleurs et de la symétrie des formes, de l'ordre et de la régularité. En même temps que le premier éducateur des sens esthétiques de l'enfant, le jeu est un puissant excitateur de son imagination. Celle-ci s'exerce surtout dans les jeux d'imitation, qui consistent à reproduire d'une manière plus ou moins exacte les scènes de la vie réelle. Les enfants imitent ce qu'ils voient faire aux grandes personnes ; la pe-

I. Voir le Manuel pratique des Jardins d'enfants, de Frœbel, avec introduction par M"i« de Marenhollz (Paris, Hachette).

tite fille joue à la marchande, aux visites, à la maîtresse d'école...; le petit garçon joue au g-énéral, au jardinier, à la chasse... Celte imitation enfantine est le plus souvent traditionnelle. Beaucoup de ces jeux imitatifs se transmettent, en effet, d'enfants à enfants, sans qu'il y ait chaque fois imitation directe des actions reproduites. Il n'est même pas rare de voir un jeu survivre à l'action réelle dont il est la reproduction. C'est ainsi, comme on l'a fait observer', que l'arc, la flèche et la fronde subsistent à l'état de jeux, alors que l'usage de ces armes a depuis longtemps disparu dans la réalité.

Parfois cependant l'imitation enfantine par le jeu est, si l'on peut dire, originale. Des enfants ont l'idée d'imiter ce que les autres jamais n'avaient songé à reproduire. Dans le monde des enfants comme dans la société des hommes il y a des initiateurs. Cette imitation accidentelle de certaines actions par des enfants est quelquefois tout à fait singulière. Maurice Rollinat" raconte avoir vu dans la Creuse des enfants jouer « à l'enterrement » ; l'un faisait le mort, un autre le prêtre,

1. Edward B. Tylor, La civilisation primitive (trad. par Mme Pauline Brunet; Paris, Reinwald, 1876, t. I, p. 85).

2. RoUinat , En errant (chap. : Les enfants bicarrés, p. io4).

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par devant inarchaieiit les enfants de chœur, derrière suivaient les parents et les amis : « c'était le convoi modèle; la lenteur de la démarche, le recueillement, l'affliction se promaiil par les i^émissements, les soupirs, par le bond)é du dos, renfoncement du cou, la déploration du rei^ard et du geste... tout y était. » Autre exemple non moins curieux : en Angleterre, en 1806, poui- supprimer la publicité des exécutions capitales, on invofpia le fait qu'on avait vu à Newgate, où l'on venait de pendre un assassin, des enfants, le gibet à peine enlevé, s'amuser à reproduire la scène de l'exécution à laquelle ils avaient assisté.

On interprète souvent très mal cette tendance des enfants à imiter leur entourage. Ainsi, il arrive qu'on prête à l'enfant, ({ui singe les gestes d'une personne, une intention de raillerie, alors qu'il n'en est rien et qu'il imite simplement pour le plaisir d'imiter. De même, c'est à tort qu'on attribue à l'enfant, qui aide à la maison ses parents, le désir de se rendre utile. « Oui de nous, a fait observer J. Sully, n'a entendu parfois sortir cette plainte de la bouche des parents : a Ouajid mon enfant était petit, il voulait m'aider toujours, il n'était alors propre à rien; aujourd'hui (pi'il est g'rand et robuste, il se dérobe à tout travail. » En s'exprimant de la sorte, ces parents se montrent

mauvais psycholog-ues; car l'enfant, qui aimait tout petit venir en aide à sa mère, le faisait uniquement par jeu et par esprit d'imitation; en avançant en âge, il a tout bonnement chang-é de distractions.

Cette imitation enfantine s'accompaçne d'une faculté extraordinaire d'illusion. Je me rappelle avoir vu un enfant, qui, en pleine rue, tranquillement assis au bord d'un trottoir et tenant à la main un bâton au bout duquel pendait une ficelle, s'amusait à pêcher dans le ruisseau. Et M. C. Mélinand' a cité le cas d'un petit garçon qui, jouant au chemin de fer, en vint à « faire le tunnel ». « Faire le tunnel, cela consiste à fermer hermétiquement les yeux; comme on n'y voit que du noir, on est dans le tunnel ; et comme on est une locomotive, on continue à rouler en mugissant, les yeux fermés, et le tout se termine, comme il était aisé à prévoir, par une collision avec un arbre et une formidable bosse au front. »

Ces illusions, inséparables du jeu imitatif, l'enfant les forg-e à volonté. Il lui suffit de se dire : « Je vais être un épicier ». Aussitôt le voilà transporté dans une bouli(jue, derrière un comptoir, en train de peser de la marchandise et d'en débattre le

I. C. Mélinand, Jeiijc et jouets d'enfants {La Reviie^ lei' janvier i()Oi,]). 72).

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pri.v avec un clieiil. Mais ces illusions, ([n'uii rieu coulribue à faire uaî(re, un rien peut ('■paiement les faire évanouir. Aussi l'inleiNcnliun iii(ij»[Mti(iuie d'une grande personne, dans la chambre où l'enfanl joue, esl-elle de nature à le contraiier vivement. M""" Necker de Saussure a raconté qu'elle vit un joue un enfant jouant aux chevaux avec deux chaises; comme, par m.'^arde, une peisonne se plaça devant les chaises, l'enfant se mit à crier, se plaignant de ce qu' « on empêchait ses chevaux d'avancer ». Mieux vaut donc laisser l'enfant jouer t<uit seul; ou, si l'on se mêle à ses jeux, il faut alors avoir l'air de partager entièrement son illusion : le moindre doute qu'on émet l'inquiète, le manque de conviction chez un compagnon de jeu est ce qui le chagrine et l'irrite le plus.

Pour que naisse l'illusion nécessaire au jeu, l'enfant a généralement besoin de trouver dans la réalité comme une invitation initiale. Mais le premier objet venu est susceptible de mettre en branle son imagination. Dans Jean Christophe, M. Romain Rolland a décrit de façon charmante cette merveilleuse facilité qu'a l'enfant de tout imaginer à propos d'un rien : « On n'imagine pas tout le parti qu'on pouvait tirer d'un simple morceau de bois, d'une branche cassée, comme on en trouve toujours le long des haies. — Quand on

n'en trouve pas, on en casse. — C'était la baguette des fées. Long-ue et droite, elle devenait une lance, ou peut-être une épée; il suffisait de la brandir pour faire surgir des armées. Christophe en était le général ; il marchait devant elles, il leur donnait l'exemple,, il montait à l'assaut des talus. Quand la branche était flexible, elle se transformait en fouet. Christophe montait à cheval, sautait des précipices... Si la baguette était petite, Christophe se faisait chef d'orchestre ; il était le chef et il était l'orcheslre ; il dirigeait et il chantait... »

Le rôle des jouets est précisément de fournir à l'enfant en quelque sorte le canevas, sur lequel pourra broder son imagination féconde. Mais il ne faudrait pas croire que plus le canevas est précis et développé, plus l'enfant donne cours à sa faculté d'invention. Au contraire, il est aisé d'observer que les jouets trop perfectionnés ont par leur perfection même l'inconvénient de paralyser le libre jeu de l'imag-ination enfantine. Comme l'avait remarqué avec pénétration M"'" Necker de Saussure ', « les copies trop exactes des choses réelles subissent le sort de ces choses mêmes qui lassent bien-

I . Necker de Saussure, L'éducation pi'ogressive ou Etude du cours delà rie [\Ày. I : de riindcjinntirju à trois ans).

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[M. L'cnfanl les admire, il s'en encliniile; mais son imai^ination est arrêtée par la forme tiO[) précise del'ohjet; celui-ci ne représente qu'un seul modèle; et comment se conlentei- d'un seul amusement ? \Sn petit soldat, bien équipé, n'est qu'un soldat; il n'est jamais le père de l'enfant ou tout autre personnaîje ». On peut dire qu'un jouet amuse d'aulaiit [)Ins l'enfant qu'il est j)lus imparfait, et (ju'il se prête mieux de la sorte aux mille mélamor- |)li(tses que lui fait subir son imagination. On ^■ien^ (le voir comment se transforme un simple moiceau de bois dans la petite ame ardente de Jean Christophe. De même, une bobine de fil ou un A ieux porte-monnaie peut être successivement une voiture ou un chemin de fer. Un écrivain allemand, Otto Ernst, a raconté que dans une distribution de jouets, à laquelle il assista lors d'une fête de Noël, l'objet le plus convoité par les enfants se trouva être un simple paquet déficelle. C'est qu'un paquet de ficelle renferme en lui de nudliples possibilités : corde à sauter, rênes pour jouer au cheval, télégraphe, téléphone, etc., etc.

Ce qui plaît donc à l'enfant dans le jouet, ce n'est pas le jouet lui-même, mais le long- enchaînement de rêves dont il est le point de départ. Aussi préfère-t-il d'ordinaire aux jouets qu'on fabrique soiçneusement pour lui les jouets plus grossiers

qu'il invente lui-même : ceux-ci, du moins, ne fournissent à son imai^ination que des indications très vagues, ils laissent une plus g-rande marge à son esprit créateur. Et, parmi les jouets qu'on lui donne, pour la même raison l'enfant a coutume de préférer ceux qui sont simples à ceux qui sont luxueux. Aux joujoux de luxe il ne reproche pas seulement leur valeur même, qui les fait relég^uer prudemment au fond des armoires par les parents soucieux de les soustraire à la destruction menaçante; il leur reproche aussi leur perfection, (j!:i lie laisse plus rien à faire à son imag-ination avide de s'exercer. Il est même curieux de voir l'enfant préférer souvent aux jouets neufs les jouets vieux et abîmés. Les petits g-arçons ne s'amusent jamais mieux avec leurs soldats de plomb que du jour où ils sont devenus boiteux et manchots, où leurs baïonnettes sont tordues et leurs sabres brisés. Et c'est pareillement lorsque leur teint est fané et que leur robe est en lambeaux, lorsqu'elles ont perdu une jambe ou un bras, leur chevelure et parfois leur tête elle-même, que les poupées sont le plus tendrement aimées des petites filles.

On voit comment par la formation des sens et par l'exercice de l'imag-ination le jeu peut contribuera faire l'éducation esthétique de l'enfant. N'at-on pas d'ailleurs bien des fois signalé la parenté

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