L.v m:AiTTE DES VILLES. :u f
séparées, entremêlent leurs lig-nes. L'installation matérielle des musées est aussi forcément mauvaise : il est impossible de |)lacer toutes les œuvi-es dans le jour le plus favorable. Surtout il y a tnip d'œuvres. Accrochées souvent pêle-mêle aux murailles, les toiles tirent l'œil en tous sens; et l'entassement des sculptures ne laisse plus voir qu'une forêt inextricable de bras et de jambes. Et puis on se lasse vite de contempler à la fois tant de belles choses. Si l'on réunissait dans une même salle autant de belles femmes qu'on groupe de tableaux et de statues dans un musée, soyez sûrs que le tribut d'hommages qui leur serait rendu resterait bien inférieur à la somme d'éloges qu'elles re(;oivent en vivant chacune séparément.
C'est, dit-on, pour préserver les œuvres d'art de la destruction et leur assurer de la sorte une j)lus longue durée, qu'on a pris l'habitude de les recueillir ainsi dans les musées. Mais pour une œuvre d'art, comme pour un être vivant, l'essentiel n'est pas de durer, c'est de vivre. Or, la vie des tableaux et des statues consiste à rester sans cesse mêlés à l'existence des hommes, pour lesquels ils ont été faits. Aussi comprend-on qu'on ait pu reprocher aux musées d'être en somme « les prisons de l'art ».
Il suffit d'ailleurs d'observer un peu Tattitud*
des visiteurs ordinaires d'un musée, pour se rendre compte que cette institution traditionnelle est loin de répondre à l'objet qu'elle se propose. M. André Beaunier ' a tracé récemment ce pittoresque tableau de la foule qui chaque jour défile devant les statues et les toiles du Louvre : « Il y a les touristes soucieux d'avoir vu tout ce que le Bœdeker signale, admire, marque d'un astérisque. Il y a les amoureux, qui ont choisi ce lieu de promenade parce qu'il est, en semaine, discret et silencieux. D'ailleurs, il se prépare même, dans le Salon Carré, de légitimes unions : que de distingués jeunes hommes y rencontrèrent, par le soin de familles bien avisées, les modestes jeunes filles qui devinrent leurs femmes !... Mais le plus grand nombre des visiteurs, privés de tels divertissements adventices, flânent avec ennui devant la Joconde, devant les Pèlerins d'Emmaûs, devant l'Erasme de Holbein, devant le Saint-Etienne de Garpaccio. Quelques-uns se font un devoir d'émettre une opinion flatteuse en présence de ces toiles célèbres. D'autres, plus francs, n'essayent pas de dissimuler l'ahurissement, la détresse mentale où le spectacle de tant de peinture les laisse. Et je ne parle pas
I . A. Beaunier, L'art de regarder les tableaux (Paris, Librairie centrale des Beaux-Arts, Emile Lé^'y, éditeur, 1906, pp. 1-2).