‹ L'art et l'enfantChapitre 53 sur 114 · LA BEAUTI': DES VILLES · texte numérisé non relu

LA BEAUTI': DES VILLES

bes, magnifiques hôtels dans de vieilles rues désertes... Et si des monuments d'autrefois il ne reste que des ruines, tâchons de faire apprécier aux enfants tout ce que ces pierres mutilées contiennent encore de pittoresque beauté et de profonde poésie. Rien n'est plus artistique, en eftet, que les débris des vieilles constructions, quand les années y ont mis leur empreinte.

Les ruines, qui sont l'œuvre brutale de la main des hommes, offrent seulement le spectacle de la désolation. Telles sont les ruines amoncelées par la t;uerre : devant elles on n'éprouve qu'un sentiment de solitude et d'horreur. La démolition d'une maison, qu'imposent souvent dans les villes des nécessités pratiques, donne ég-alement une impression de tristesse sans beauté : « Avez-vous jamais vu, a écrit Doudan', une maison démolie quand les gros murs sont encore debout? Il n'y a rien de plus triste au monde. On voit sur ces murs tout le dessin de la maison; des lambeaux de tapisserie marquent la place des chambres. Ou reconnaît les détours que suivait l'escalier et la route de la fumée dans le fover à présent renversé. »

I . Doudan, Mélanges et lettres (Paris, Calmann-Lévy, iSyG, t. II, p. 25).

Tout autre est l'aspect des ruines qui résultent de la lente action destructrice du temps. Sous le soleil qui les brûle et la pluie qui les lave, les pierres prennent des teintes rougeàtres ou brunes. Et la végétation envahissante achève de les colorer des taches grises des lichens et du tapis vert des mousses. Aux fentes des murailles s'accrochent des arbustes ; l'herbe pousse aux creux des toits. C'est ainsi que les pierres, auxquelles l'usure et la vétusté ont fait perdre l'harmonie première de leurs lignes et l'éclat de leur primitive blancheur, se revêtent peu à peu d'une beauté nouvelle. Et parfois même il arrive que les ruines d'un monument (c'était, par exemple, le cas pour les ruines de la Cour des Comptes), acquièrent une valeur artistique qu'était loin de posséder l'édifice en son état d'intég-rité.

En présence des ruines, nous enseignerons aux enfants comment la nature fait ainsi de la beauté avec les débris du passé défunt ; nous leur inculquerons le culte des vieilles pierres et le respect des lieux emplis de souvenirs.

Mais nous ne laisserons pas les enfants s'attardei" à ces visions d'autrefois, toujours un peu mélan-

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coliques. Après la beauté des choses mortes, nous leur mettrons sous les yeux la hcaufé des spectacles vivants.

Poui' leur donner la sensation de la vie contemporaine, nous ne les mènerons pas sur les promenades publiques, où vont et viennent, avec une lenteur solennelle et une allure ^'ênée, les foules inexpressives et mornes du dimanche ; mais nous les conduirons au milieu des foules mouvantes et bruyantes, qui dans les jours actifs de la semaine circulent fiévreusement à travers les rues des grandes villes. De préférence même nous choisirons l'heure où mag-asins et usines déversent leurs flots bruyants d'employés et d'ouvriers. Les tenant par la main, nous mêlerons les enfants à cette activité qui passe. Ou bien parfois, de la fenêtre d'une maison ou de la terrasse d'un café, nous les ferons assister, en quelque sorte de la rive, au passasse de ce torrent qu'est une rue moderne avec ses files enchevêtrées de piétons et de voitures, de bicyclettes et d'automobiles.

La rue ne donne pas seulement à l'âme inquiète ou g^risée l'impression de l'activité dévorante ; elle qffre aussi aux yeux éblouis le tableau magique de ses lumières et de ses couleurs. Jadis, au moyen àg'e surtout, la rue très étroite présentait un spectacle fort pittoresque, avec la sinuosité de

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ses détours, ses montées et ses descentes, ses maisons de bois sculpté qui formaient saillie, et, au devant des boutiques, les enseignes de zinc qui en grinçant se balançaient à des tringles. Mais ce spectacle n'était visible qu'en plein jour : la nuit A'enue, tout rentrait dans le silence et l'obscurité. De notre temps, la rue s'est élargie et régularisée, pour le plus grand bien de l'hygiène et la plus grande commodité de la circulation. De rigoureuses ordonnances de voirie interdisent aux maisons les saillies de plus de cinquante centimètres et leur imposent à toutes l'alignement géométrique. La rue a par là-même beaucoup perdu de son ancien pittoresque. En revanche, les affiches polychromes, qui bariolent les murs, ont apporté un élément nouveau de décoration : « Comprise par tous les âges, a-t-on pu dire ', aimée du peuple, l'affiche s'adresse à l'âme universelle... Elle a remplacé au dehors et au foyer les peintures jadis visibles aux murs des palais, sous les voùles des cloîtres et des églises ; elle est le tableau mobile, éphémère, que réclamait une époque éprise de vulgarisation et avide de changement. » Mais c'est surtout le mode d'éclairage, qui a renouvelé la physionomie de la rue et fait de celle-ci, à notre époque, selon le mot d'un

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