‹ L'art et l'enfantChapitre 59 sur 114 · LES BEAUTÉS DE LA NATURE · texte numérisé non relu

LES BEAUTÉS DE LA NATURE

choses. 11 ne peut donc être question d'essayer de donner prématurément à l'esprit enfantin la révélation de ces rapports secrets de la nature et de riionime.

Ce qui inqjorte, c'est d'apprendre à l'enfant à ne pas être aveugle devant la beauté pittoresque du monde extérieur. Mais cela même demande une patiente initiation. L'exemple des paysans nous montre qu'on peut demeurer constamment en contact avec la nature, sans en apprécier jamais la valeur esthétique. Georg-e Sand ' déclarait en termes pathétiques : « Les paysans aiment la nature, et la preuve qu'ils la sentent, c'est qu'on ne les dépayserait pas impunément, c'est qu'ils aiment ce sol arrosé de leurs sueurs, c'est que le vrai paysan meurt de nostalg-ie sous le harnais du soldat, loin du champ qui l'a vu naître. » On ne saurait, en effet, nier l'attachement du paysan à sa terre : il a beau, cédant au mirage de la grande cité, quitter parfois son village ; il y demeure toujours fidèle par le souvenir et, s'il le peut, y revient avec joie ; car c'est là seulement qu'il se trouve chez lui, dans son milieu véritable. Mais de cette nature, à laquelle il reste toujours indissolublement lié, peut-on dire qu'il sente la beauté? Il semble bien que non, à voir son naïf

I, G. Sand, La Mare au diable, pp. 23-34.

étonnemenl en présence des étrangers qui souvent viennent de très loin pour contempler le spectacle qu'il a quotidiennement sous les yeux et qu'il n'a jamais pris la peine de regarder avec attention.

Pour le paysan la campagne n'est pas un objet de pure contemplation, mais la terre productrice, tantôt avare, tantôt prodigue. La campagne, c'est la moisson que dore le soleil ou la vendange qui là-bas rougit sur le coteau ; c'est encore la rivière où l'on pêche, le bois où Ton chasse; c'est, au surplus, l'ombre des arbres au pied desquels il est doux de s'étendre aux heures chaudes du jour, ou bien la brise fraîche qui souffle dans les soirs d'été. Tout cela, c'est richesse, santé, bien-être, mais ce n'est point esthétique vision ni poétique rêverie. Si l'on veut jouir du charme pittoresque de la nature, il n'est pas bon de vivre d'elle, il est même mauvais peut-être de vivre trop près d'elle. Car l'habitude émousse le regard ; on finit par ne plus voir ce qu'on a sans cesse sous les yeux. Plus de détachement vis à vis des intérêts pratiques et un certain éloignement momentané seraient nécessaires au paysan pour mieux apprécier la valeur esthétique de la campagne. L'enfant est en général dans de meilleures conditions ; et c'est pourquoi nous pouvons entreprendre avec plus d'espoir de succès son initiation aux beautés de la nature.

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Ce (ju'il faut, [lour atteindre ce biil, c'est d'ahord choisir de beaux paysag'es, en présence desquels nous placerons l'enfant. Mais de tels paysages, il est inutile d'aller les chercher très loin. Depuis le siècle dernier, nous semblons avoir une prédilection pour les aspects les plus sauvag-es de la nature, pour la mer, la montagne, la forêt, le désert, pour tous les sites « dont l'homme est ou paraît exclu' ». Les gens du dix-septième siècle n'aimaient la nature que transformée en jardin, avec des allées régulières et des arbres taillés selon des formes géométriques. Le jardin anglais du dix-huitième siècle, c'était, au contraire, le jardin donnant l'illusion de la nature, grâce à la sinuosité des chemiiLs et aux pelouses mamelonnées. Mais, en somme, (|ue la nature fût changée en jardin ou le jardin en nature, il fallait toujours qu'intervînt la main de l'homme. La mode des jardins anglais nous a cependant acheminés au goût de la nature vierge et sauvage, lequel s'est acclimaté au dix-neuvième siècle.

I. P. Van Tiegliem, Le sentiment de la nature {La Revue du mois, 10 octobre 1906, p. 448).

Seulement, il ne faut pas oublier que l'âme de l'enfant demeure fermée à cette beauté des sites grandioses ; au lieu de contempler la variété des horizons que présente la montag-ne à l'œil qui se déplace, l'enfant ne ressent en face des pics géants qu'une impression de solitude et d'écrasement ; au lieu d'admirer 'les nuances changeantes de la mer, la caresse de ses vag-ues ou ses gestes de colère, il n'éprouve, en présence des flots grondants et infinis, qu'un sentiment d'inquiétude et d'effroi. Et si devant la mer ou la montagne l'enfant arrive parfois à vaincre sa frayeur, loin d'apercevoir alors la beauté des spectacles qui se déroulent à ses yeux-, il s'intéressera simplement au caillou que son pied a fait rouler, à la fleur qui se penche à portée de sa main, aux coquilles multicolores qu'il rainasse, au sable qui lui sert à faire des pâtés.

A quoi bon regretter, d'ailleurs, ces dispositions de l'âme enfantine ? Les spectacles les plus communs peuvent donner l'amour de la nature. Y a-t-il au monde un peuple qui ait jamais éprouvé ce sentiment avec plus de vivacité que le peuple japonais ? Celui-ci, vraiment, vit en pleine nature : dans ses habitations mêmes il n'est séparé d'elle que par de minces cloisons de papier. Eh bien ! ce peuple japonais ne manifeste aucun goût pour les vastes horizons, a De sa vie enclose au fond de ces gol-

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fes et de ces vallées, écrivail-on ' récenmieiil, 1<* Japonais lient son indift'érence pour la haute inei-, l:i grande montagne, la foret, la plaine, — pour tout

ce (pii luit sans limites » C'est chez eux, de

leur véranda yrande ouverte sui* leur minuscule jardin et les collines prochaines, que les Japonais jouissent du charme de la nature : nu cerisier couvert de sa neiyi'e de fleurs, des feuilles que l'automne a rougies, un nuage qui passe d'un vol rapide ou qui reste accroché à la cime d'un coteau, cela suffit à les plonger en une longue extase admirative.

• Nous aussi, sachons à leur exemple faire g"OÛler aux enfants la heauté des paysages familiers : une simple prairie où les fleurs font des taches multicolores; une route où les arbres touffus, en rejoignant leurs branches, forment un berceau de feuillage ; la voûte d'un vieux pont aux pierres noires et moussues ; un bassin où dorment étalées les larg"es feuilles des nénuphars ; une rivière qui coule mollement entre deux rives de verdure Faisonsleur aussi admirer les aspects les plus g-énéraux que revêt la nature selon les heures du jour et les saisons de l'année : le frais éveil matinal, les rou-

I. Auherl, Pai.T Japonaise [Colin, 1906, chap. : Lepaysage aponais, p. 289).

^es incendies des soleils couchants, les claires nuits criblées d'étoiles, la robe verte du printemps, la torpeur des lourds midis d'été, la jaune symphonie de l'automne

C'est ainsi (ju'en attirant à chaque pas l'attention de l'enfant sur la beauté des choses, nous parvien- <lrons à lui inspirer un vif amour de la nature. G. Sand, qui éprouva ce sentiment à un si haut degré, nous a raconté elle-même, dans ses Mémoires, comment sa mère fit son éducation esthétique: <( Ma mère, dit-elle ', m'ouvrait instinctivement et tout naïvement le monde du beau en m'associant, dès l'àg-e le plus tendre, à toutes ses impressions. Ainsi, quand il y avait un beau nuag-e, un grand effet de soleil, une eau claire et courante, elle me faisait arrêter en me disant : « Voilà qui est joli, regarde. » Et tout aussitôt ces objets, que je n'eusse peut-être pas remarqués de moi-même, me révélaient leur beauté, comme si ma mère avait eu une clef magique pour ouvrir mon esprit au sentiment inculte mais profond qu'elle avait en ellemême. »

A défaut de longues courses dans la campagne, bien fatigantes parfois pour les petites jambes de l'enfant, un simple jardin peut suffire à éveiller en

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