PRINCIPES DE L EDUCATION ESTHETIQUE
rant iino clientèle. Les snobs sont incapables de comprendre les œuvres d'art qu'ils recherchent. Qu'importe ! Ces œuvres du moins sont produites, et d'autres que les snobs sauront les apprécier. Il faut, en somme, un public aux artistes; or les sincères amateurs d'art suffiraient-ils à former ce public? Le snobisme profite donc aux artistes ainsi qu'aux véritables connaisseurs. Telle est l'ingénieuse apolog^ie qu'on a tentée parfois du snobisme esthétique.
Certes, on ne saurait nier que ce snol)isme esthétique ne soit encore préférable à l'indifférence visà-vis de l'art. Mais si l'hypocrisie est, elle aussi, supérieure au cjnisme (puisqu'après tout on lui doit la décence), il n'en faut pas moins souhaiter que la vertu remplace à son tour l'hypocrisie. De même, n'est-il pas évident que l'amour sincère de l'art vaut encore mieux que le faux g-oiit artistique? A supposer que le snobisme soit un stade nécessaire de l'initiation à la beauté (et rien, d'ailleurs, ne prouve qu'il le soit), hâtons-nous du moins de franchir cette étape. Et, pour avancer le moment où nous l'aurons enfin dépassée, condamnons le snobisme au lieu de le louer. Condamnons-le d'abord, comme mérite de l'être tout mensong-e. Condamnons-le surtout, en montrant que si l'art dans une certaine mesure en vit, il arrive aussi que l'art en meure. Car, afin de conserver sa clientèle de snobs, l'artiste est
LA l'LACK DE L AKT DANS NOTRE SOCIETE. t>.5
obligé hieii des fois de leur f'aiit' des coiiccssictiis, et, pour flatter leur goût, de rai)aisser son iiit. Eu vue d'orner leur maison ou de parer leur personne, les snobs reclierclieront ce ([ui produit d(.' l'ellet : ou verra donc, dans l'art (hi mobilier et des bijoux, l'élégante simplicité céder la place à la bizarreiie prétentieuse. Les œuvres littéraires, romans ou pièces de théâtre, se mettront au niveau de leur public frivole et superficiel ; on ne peindra que la vie mondaine avec ses dehors brillants et sa corruption profonde. Par la faute des snobs, à la gloire durable, que seuls donnent les lon^s efforts, les artistes en viendront à préférer une renommée passagère, moins chèrement acquise...
Pendant que les privilégiés, avant tout soucieux d'obtenir de vaines satisfactions d'amour-propre, négligent ainsi de jouir du décor de beauté qui encadre leur vie, et, par leur frivolité, risquent même de compromettre les destinées de l'art, le peuple, lui, végète dans la laideur de sa misère. Enchaîné à sa dure besogne, il n'a pas le temps de s'arrêter au spectacle du beau ; rares sont ses loisirs, et le peu qu'il en a, il n'est pas en état de l'utiliser. Même aux heures de repos, il garde au front le pli de fatigue et de douleur qu'ont imprimé sur lui les longues journées de rude travail. Il manque trop aussi de la liberté d'esprit que donne la sécurité
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(lu lendemain, (M qui pourlant est nécessaire à la contemplation («slliélique. On ne peut, d'ailleurs, comprendre d'emblée les œuvres d'art. Or, son éducation est tout à fait insuffisante. A l'école, on a enfermé son àme d'enfant dans le cercle étroit des connaissances utilitaires. On ne lui a pas même appris d'une manière satisfaisante sa langue maternelle. Aussi, l'imperfection de son langage l'empêchant de prendre conscience de ses impressions et, par l'analyse, de les rendre plus intenses, celles-ci s'évanouissent-elles à peine nées, éclairs fugitifs de beauté vite disparus dans la nuit profonde. N'est-il pas affligeant de penser que les paysans ont les yeux fermés aux splendeurs de la nature, au milieu desquelles ils vivent? M. Jaurès le remarquait un jour en un magnifique langage : « J'ai vu quelquefois, disait-il ', dans nos chemins de campagne, de pauvres vieilles paysannes qui revenaient de la foret; elles rapportaient, non pas sur leurs épaules mais sur leur dos, toute une charge de verts rameaux. Et le vent qui passait sur ce feuillage éveillait, tout autour de la vieille paysanne, comme nn vaste l)ruissement de forêt; mais elle n'entendait j)oinl et cheminait d'un pas automati-
1. Jaurès, L'Art elle Social isme [Revue Socialiste, mai 1900, p. 52a).