‹ L'art et l'enfantChapitre 8 sur 114 · L.V PLACK DK L AH I DANS NOTRE SOCIETE · texte numérisé non relu

L.V PLACK DK L AH I DANS NOTRE SOCIETE

que, sans comprendre celle chanson de rôve (|ne murmurait à son oreille le peu de foièt qu'elle avail emporté. Eh bien, le prohMaice paysan marche ainsi, enveloppé du souflle de la nature, mais il ne l'entend pas. » El (le même, s'il esl vrai (pi'il exisic, moins apparente sans doute, une poésie de la machine en travail , il est certain qu'elle demeure lettre morte pour l'ouvrier des villes, rivé à son labeur. Celui-là seul pourrait la sentir, (pii saurait voir dans les simples rouag^es d'acier comme un fragment du grand mécanisme universel, ou qui croirait entendre dans le ronllement de la machine haletante une sourde protestation de la matière asservie.

Ainsi, enfermé comme à double tour dans la prison de sa misère et de son ignorance, le peuple en général ne montre aucun goût pour l'art. Ou plutôt le g-oiit qu'il manifeste est franchement mauvais. Romans-feuilletons d'un pathétique grossier, mélodrames d'une sentimentalité fade, caricatures dénuées d'esprit, chansons de café-concerl aux paroles équivoques, voilà presque la seule nourriture qui plaise à son palais mal exercé.

Mais ce (jlivorce pourtant n'a pas toujours existé entre l'art véritable et le peuple. Il fut un temps où l'art était démocratique. C'est tout un peuple qui jadis au théâtre d'Athènes venait s'asseoir sur les

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gradins de l'Acropole. El dans les concours dramatiques le poète qui remportait le prix était celui qui avait le mieux su traduire en un langage clair, accessible à la foule, les légendes les plus familières aux spectateurs. On sait aussi la place qu'avait la musique dans la vie des Grecs. Au cours des banquets les convives se passaient la lyre de main en main. Pas de réunions d'amis sans quelques chansons. Et, en guise d'offrande musicale faite à l'ombre des morts, on représentait fréquemment sur les vases blancs, dont on ornait les tombeaux, un jeune homme touchant les cordes d'une lyre devant un cercle de personnes attentives.

L'art français du moyen âge fut plus populaire encore, étant en grande partie fait pour le peuple et par le peuple. Quand on jouait des miracles ou des mystères, tous les habitants d'une ville, faisant trêve à leurs occupations, s'assemblaient au théâtre durant plusieurs journées; auteurs et acteurs étaient le plus souvent du peuple. Et c'est aussi des corporations populaires que sortirent la plupart des artistes, qui firent joyeusement monter vers les nues les flèches élancées des cathédrales gothiques. « Au treizième siècle, a dit M. E. Mâle',

I. E. Mâle, V Arl relifjieu.r du treizième siècle en France (dolin, 1902, p. 44^)'

LA PLAfir: DR l'art dans nothk s(1(;ii:ti':. •>-]

riches et pauvres oui les monies joies ;irlisli(|iit's. Il n'y a pas d'un coté le peuple et <1(^ l'autre une classe fie prétendus connaisseurs. L'église est la maison de tous, l'art traduit la pensée de tous. » Ce fut surtout la religion (jui favorisa l'épanonissiMncnl de cet art populaire du moyen âge. En dépit de l'incompatil)ilil('' qui parfois a paru exister entre l'art et la religion ', l'Eglise avait rapidement compris l'usage qu'elle pouvait faire de l'art pour le plus grand profit de la foi. Avec ses voûtes majestueuses et ses

I. De fait, les premiers grands chrétiens furent pleins de méfiance vis-à-vis de l'art. Saint-Paul, dans la /re E pitre aux Corinthiens, déclare qu'il ne veut point recourir aux séductions de la parole. Et nous voyons saint Augustin, dans ses Confessions (liv. X, chap. xxxiii et xxxiv), s'excuser devant Dieu de ce que « les yeux aiment la beauté et la variété des formes, l'éclat et la vivacité des couleurs » et même s'accuser d'avoir parfois, en entendant de la musique religieuse, « été plus ému par la mélodie (jue par les paroles (jui l'accompagnent ». — Sur les rapports de l'art et de la religion, voici un très intéressant passage qu'écrivait récemment M. Faguet, dans son livre : En lisant Nietzche (p. 83-84) '• « Dès qu'un chrétien est intelligent, dès qu'un chrétien est profond, dès qu'un chrétien comprend le christianisme, Luther, Calvin, Pascal, de Maistre, il proscrit l'art ; dès qu'un chrétien comprend à moitié ou aux trois quarts le christianisme, il réduit l'art à être uti auxiliaire modeste et servile de la morale : Tolstoï; dès qu'un chrétien, encore que sincère, est chrétien superficiel, récent, accidentel et un peu de parti pris, et en somme n'y comprend rien, il prétend marier l'art au christianisme : Chateaubriand. »

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colonnes géantes, avec son peuple de statues placées aux niches de la façade ou cachées dans l'oml)re de la nef, avec ses vitraux qui seml)laient comme les portes flamboyantes d'un monde surnaturel, avec ses tableaux, ses stalles de chêne, l'or des autels et la splendeur des costumes des prêtres, la cathédrale fut pour le peuple du moyeu Age un lieu d'extase et de mystère, où dans l'oubli de sa misérable existence il goûtait des minutes divines d'enchantement. Ces ornements servaient d'ailleurs d'instruction. M. Mâle a pu commenter les œuvres d'art religieux du treizième siècle avec le texte de la compilation de Vincent de Bea.uy n'is Le Miroir du monde, et montrer ainsi que la cathédrale gothique était comme un livre de pierre, destiné à apprendre aux fidèles tout ce qu'ils devaient savoir de la nature, de la science, de la morale et de l'histoire. Surtout elle leur enseig"nait la religion : presque tous incapables de lire et de comprendre dans les livres sacrés l'obscur latin « qui parle à Dieu de nous », les fidèles, pendant l'office, n'entraient en communion avec le prêtre que par la vue des tableaux, des statues et des verrières. Ainsi la cathédrale, par les mille voix de ses œuvres d'art, donnait au peuple du moyen âge un enseignement de beauté en même temps qu'une pieuse leçon.

C'est la Renaissance qui rendit l'art étranger au

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peuple, en substiluaiil à la peinture de la réalité contemporaine l'imitation de l'anticpiilé. La vie de cour, qui se développa au seizième siècle, fut aussi responsable de celle transfornialion; car les rois el les princes allirèrent les artistes dans leurs palais el firent peu à pou de l'arl une dépendance de leur cour. Les siècles (pii suivirent nous montrent, sauf exceptions, de plus en plus l'art s'éIoii;riaul du peu[)le, — qui s'éloigne de lui, — [)Our devenir enfin le privilège exclusif d'une élite. La Révolution essaya bien de rapprocher le peuple de l'art, i^ràce à l'inslitution de grandes fêles nationales. Robespierre en avait même dressé un très vaste programme. Mais de toutes ces fêtes qu'on projeta une seule fut célébrée, le 20 prairial an IL La Révolution ne parvint pas à refaire l'union du peuple et de l'art.

Cette union est-elle devenue à tout jamais impossible? Ne pourra-t-on redonner au peuple le goût ni l'intelligence des œuvres artistiques ? Ce serait une erreur de le croire. A vrai dire, endormi depuis plusieurs siècles d'un pesant sommeil que ne traverse aucune vision de beauté, le peuple a cependant conservé les besoins profonds de son àme et les dispositions naturelles de son esprit. D'où vient, en dehors de toute conviction , l'empressement des foules aux processions religieuses, aux défilés militaires, aux cérémonies officielles, à tout ce f[ui est

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pompe et spectacle ? C'est que, las du terue décor de sou existence et du monotone refrain de sa besogne journalière, le peuple aime la couleur, les l)elles lignes et les fanfares sonores au rythme bien scandé. Le peuple n'est donc pas absolument dépourvu du désir de la beauté. On peut dire au contraire qu'il en a soif. Et cette soif du beau, l'art qui pourra le mieux la satisfaire, ce n'est pas un art amoindri et rabaissé, à la mesure de la prétendue médiocrilé intellectuelle du peuple; c'est l'art dans sa plus haute expression, l'art des plus grands génies que compte l'humanité. 11 est même permis d'affirmer que la marque la plus évidente des grandes œuvres artistiques et littéraires, c'est précisément leur faculté d'être comprises par tous. Comme l'a très justement fait observer Tolstoï', se montrant — pour une fois — critique clairvoyant, « l'Iliade, l'Odyssée, l'histoire d'Isaac, de Jacob et de Joseph, les livres des prophètes juifs, les Psaumes, les paraboles de l'Evangile, l'histoire de Çakya Mouni et les hymnes des Védas transmettent des sentiments fort élevés et nous sont néanmoins aussi compréhensibles aujourd'hui, que nous soyons instruits ou non, qu'ils l'ont été jadis, lorsque les hommes étaient

1. Tolstoï, Oa'esl-ce que l'ArtV (Irad. Hal|)crine Kaiuinskv, I*aris, OlIendorF, i8()S; p. 171).

LA PLACE DFi: L AI\T DANS NOTUK SOCILIK. ,'> I

encore plus ignorants que les ouvriers de notre époque )). El plus loin il concluait : « Les honiines du peuple, les travailleurs, au jugement encore droit, comprennent facilement tout arl MainitMil t'Iexé. »

Ainsi, prétendre que l'art ne doit pas être fait pour le peuple, parce que le peuple n'est pas fait pour Fart, c'est méconnaître à la fois les conditions véritables de l'art et la nature profonde du peuple.

Après les ob]e(li(ms d(^s aristocrates jaloux, cpii refusent au peuple le droit à la beauté, voici maintenant celles des démocrates farouches, qui, sans lui dénier en principe ce droit, veulent du moins en fait lui en interdire l'usage. Le peuple, disent-ils, étant encore aujourd'hui misérable, doit se consacrer uniquement à son émancipation économique; lui procurer dès à présent les distractions de l'art, c'est vouloir, en endormant sa souffrance, briser son énergique effort.

Certes, nous comprendrions qu'on engageât ainsi le peuple à se priver aujourd'hui des jouissances artistiques, s'il était vrai que celte privation dût lui permettre de forcer dès demain les portes du paradis terrestre qu'on lui fait entrevoir. Mais.il aura beau s'absorber tout entier dans sa grande tâche libératrice, plusieurs générations sans doute se coucheront encore dans la tombe avant qu'ait enfin paru l'aurore des jours promis. Lui prêcher le

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renoncement à tonte joie possible dans l'espoir d'nnc « vie nouvelle » qui ne semble pas prochainement réalisable, c'est donc recommencer à son ég-ard la môme entreprise de duperie à laquelle on reproche à la relig-ion d'avoir eu trop long^temps recours. Le peuple, croyons-nous, peut sans remords cueillir sur sa route les nobles fleurs de jouissance artistique qui se trouvent à portée de sa main. Il ne retardera en rien pour cela l'avènement de la société future. Plus libre et plus joyeux, son effort au contraire en pressera peut-être la \enue. Aujourd'hui, les épaules chargées, il gravit péniblement le chemin escarpé qui doit le conduire vers une terre plus heureuse. S'il dépose un instant sou fardeau pour contempler le panorama qui se déroule à ses pieds, il n'en reprendra que plus allègrement la rude montée du voyag^e.

Utile au peuple en attendant sa libération définitive, l'art lui servira encore davantag^e, une fois sa liberté conquise. On lui fait espérer des loisirs de plus en plus nombreux; déjà nous avons vu la loi intervenir pour lui assurer le repos hebdomadaire; désormais elle va tendre à abaisser le maximum d'heures de la journée de travail. Le développement du machinisme, qui jusqu'à présent a eu surtout pour résultat de rendre la besogne des ouvriers plus monotone et plus fastidieuse, aura

LA PLACE DE l'aRT DANS NOTUI. SOCIÉTÉ. 3?»

sans doute pour efTet dans l'avenir une rrdiiclKtn progressive de leur labeur. Mais les loisiis acciiis, que le peuple oblieiiilra, seront pour lui un nouveau boulet de forçat (|u'il liaîueia aux jtieds, s'il n'a j)as par avance appris l'art de les utiliser : la falit>ue du travail sera simplement rem[)lacée par la fatigue de l'ennui, le surmenage de l'effort par le surmenag-e du vice. Il ne sera vraiment digne des loisirs (pi'il réclame, que s'il est en état d<' se liausser grâce à eux aux pures jouissances de l'art et de la pensée.

C'est là ce qu'ont su voir el dire l«'s meilleurs de ceux qui ont pris à tâche de guider les tâtonnements du peuple en quêle de plus de justice et de boidieur'. « Le socialisme, disait M. Jaurès dans

I. Il serait d'ailleurs curieux (jue le so^'ialisme montrât de l'hostilité pour l'art ; car ce dernier lui fournit en somme un précieux appui pour sa thèse collectiviste. L'art n'est-il pas le meilleur exemple à citer de « propriété collective », puisqu'un lieu de s'épuiser par l'usage, il est susceptible de fournir à un nombre indéfini de personnes des jouissances indéfiniment renouvelables? Et si nous voyons qu'en fait, à part les trésors artistiques accumulés dans les musées, les œuvres d'art, sont encore pourtant objet de propriété individuelle, n'est-ce pas à propos d'elles tout au moins que nous admettons le mieux le principe de la limitation du droit de propriété? En ce qui concerne l'art, nous ne concevons pas que le droit de propriété puisse se définir « le droit d'user et d'abuser». Tous nous admettrions sans peine la légitimité de l'expropriation des œuvres d'art, dont l'existence serait menacée par le c<i-

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celte même coiiféieiice dont nous avons déjà cité -j un passaï'e, appellera à la vie de Tari, à la vie de la j beauté, tous les êtres humains quels qu'ils soient; c'est lui qui, pour la première fois, investira de la l)eauté sacrée de l'arl le prolétariat aujourd'hui déshérité. 0 artistes, n'ayez pas peur de nous; c'est nous qui, les premiers, appellerons devant vos chefs-d'œuvre non plus des portions d'humanité divisée, non plus une élite rassasiée et blasée, suivie d'une foule aveug^le, mais une même humanité fraternelle et libre. C'est nous qui créerons pour la première fois l'art humain; il n'y a eu jusqu'ici que des lambeaux d'art humain, parce qu'il n'y a eu jusqu'ici que des lambeaux d'humanité. »

L'art a donc légitimement sa place dans une démocratie. Il convient d'ajouter qu'il doit l'avoir surtout dans notre démocratie française. Car, s'il est vrai que chaque peuple manifeste quelque tendance particulière dans les dispositions de son esprit et dans la direction de son activité, on peut dire — sans reprendre ici le parallèle souvent établi entre les diverses nations européennes — que

pricc lieslructeur ou par l'insouciance de leur propriétaire. Nous restreignons en la matière le droit de propriété au simple droit de priorité dans la jouissance. Et nous estimons que toutes les œuvres d'art doivent nécessairement finir par rentrer dans le domaine public.

L\ PL.VCK I)K L ART DANS NOTRK SOCIKTi:. .i.)

la Pi'ance au cours de son hisloirc n'a pas senl*'mentplus d'une fois donné la preuve de son aniouiprofond de la justice, mais encore qu'elle a bien souvent révélé son inconlestahie supériorité artistique. Les étrangers eux-inénies ne font pas difficulté de reconnaître qu'en particulier les productions de l'industrie française ont toujours été mar(iuées au coin du bon goût. Et quand la malveillance de certains d'entre eux s'en prend à notre esprit, c'est précisément pour en souligner la g-ràce aimable et l'élég-ante frivolité, par opposition à la prétendue force et au prétendu sérieux du leur. Ainsi, en accordant une grande place à l'art dans notre existence nationale, nous ne ferons que rester fidèles à notre personnalité historique.

Nous venons de montrer que l'art peut et doit s'allier avec les tendances démocratiques de notre temps. Il nous reste à prouver que son existence n'est pas non plus incompatible avec les tendances scientifiques de l'esprit contemporain'.

C'est en Angleterre surtout que certains penseurs ont signalé, pour s'en réjouir ou pour s'en désoler, ce fait que la science tend à supplanter l'art.

I. Sur les rapports de l'art avec la démocratie et la science, on peut lire :

Ch. lîayet, Varl dans si'S rapporis uvcc la démocratie el

36 PRINCIPES UE l'Éducation esthétique.

Spencer comparaît la science à l'humble Cendrillon, demeurée long-lemps au coin du foyer, tandis que ses sœurs moins modestes, les lettres et les arts, étalaient insolemment leurs oripeaux; mais aujourd'hui, disait-il, Cendrillon s'apprête à prendre sa revanche. El, d'autre part, song-eant que la science en dissipant le mystère chasse la poésie du monde, le poète Keats, à ce que l'on raconte, porta un jour dans un banquet le toast suivant : « Honnie soit la mémoire de Newton! Car il a défruit la poésie de l'arc-en-ciel en le réduisant à un prisme. »

On connaît enfin le lonç réquisitoire de Ruskin contre les applications industrielles de la science.

avec l'école (Annuaire de l'enseignement primaire, année

J. Jaurès, Conférence citée sur l'Art et le Socialisme. P. Crouzet, Littérature et conférences populaires (Colin,

G. Mauclair, Le besoin d'art du peuple (Revue bleue, 2 sept. 1905).

Guyau, Problèmes d'esthétique contemporaine (Alcan ; livre II, V Avenir de l'art et de la poésie).

Beuglé, Pour la démocratie française (Cornély, 1900; chap.: La poésie des tempis modernes).

G. Séailles, Les affirmations de la conscience moderne (Colin, chap. 5 : Le beau et l'utile).

Jules Destrée, Art et socialisme (Pages libres, 20 sept. 1902).

Léon Brunschvicg,L',4/'/ et laVéri té {Pages libres, 9 août 1902).

P. et V. Margueritte, La beauté pour tous [La Dépêche, 3i octobre 1906).

Les ouvrages de Ruskin et sur Ruskin (Voir l'appendice I).

LA PLACR DE l'.VRT DANS XDTRn SOCIKTl':. ',\-J

Par elle tout est enlaidi, la vie des êtres comme l'aspect des choses. Elle a réduit l'ouvrier à travailler dans l'air vicié des fabrirpies, dans l'inimidité ténébreuse des mines ou dans le rou^-e flanihoienient des fourneaux et des forces. El, tandis qu'autrefois les objets manufacturés, étant faits ;\ la main, avaient chacun leur physionomie et g^ardaient en eux un peu de l'âme de l'ouvrier qui les avait façonnés, aujourd'hui, fabriqués à la machine, ils se ressemblent tous en leur triste banalité et ne portent plus l'empreinte vivante de la main humaine. Les proi^rès de la science ont aussi pour résultat de dépouiller peu à peu la nature de sou vêtement de beauté. Pour tracer des chemins de fer on abat des forêts, on perce des montagnes, on jette des ponts sur les rivières. La fumée de la locomotive obscurcit la campag-ne et son sifflet aigu trouble le silence des solitudes. Toute une vég-étation de poteaux télégraphiques a surg-i au long- des routes. On bâtit des usines dont les hautes cheminées déparent l'horizon. Sur la mer, au lieu des voiles déployées comme de grandes ailes blanches, on voit passer des monstres géants qui crachent la fumée et déchirent l'air de la voix stridente de leur sirène. La virginité des montagnes elle-même n'est plus respectée : des machines haletantes gravissent les croupes les plus fières

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Que la science, si l'on n'y prend garde, puisse taire courir à l'art un grave péril, c'est incontestable; mais que l'art doive être fatalement tué par la science, la chose est loin d'être certaine. Pourquoi donc serait-il impossible de regarder le monde tout à la fois avec des yeux de savant et avec des yeux de poète? Prétendra-t-on, par exemple, qu'un médecin est incapal)le d'apprécier la beauté d'un corps humain, parce (pi'il connaît la disposition et le fonctionnement des organes internes? Loin d'avoir fait s'évanouir la beauté et la poésie des choses, (mi peut se demander si la science n'a pas, au contraire, introduit dans le monde une beauté et une poésie nouvelles. Le savant d'aujourd'hui qui, contemplant le ciel étoile, suit par la pensée dans leurs pérégrinations éternelles les astres infinis, n'a-t-il pas de l'univers une vision plus grandiose et plus poétique que le penseur d'autrefois qui, devant le même spectacle, se croyait simplement en présence d'une voûte gigantesque constellée de clous d'or? Et de même, comme on l'a dit ', <( s'il est vrai qu'à la doctrine d'une création brusque nous devions être amenés à substituer la doctrine d'une évolution lente des espèces animales, grâce à laquelle chacune d'elles, luttant pour survivre, profitant des acci-

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