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LA GRAVURE 7I

du noir et du blanc, elle obtient des harmonies chantantes qui annoncent la peinture.

Elle égratigne la pierre, fouille le bois ou l'ivoire, cisèle le métal, décore la poterie, entaille le verre. Sous le nom de Glyptique, elle épargne sur les gemmes le rehaut des camées ou y creuse l'incision des intailles. Elle frappe en bas-relief les effigies des monnaies et des médailles.

Puis, par sa grande conquête, elle contribue à l'avènement des Temps modernes : une invention prestigieuse lui permet, au quinzième siècle, de multiplier à volonté ses clichés. Elle se consacre alors à l'interprétation et à la conservation clés chefsd'œuvre : et la voici gardienne des trésors qui, grâce à elle, ne peuvent plus périr. Elle se voue à la diffusion des idées, à la propagande du progrès, avec la collaboration de l'Imprimerie, sa sœur : et la voici le porte-voix de la Pensée, le missionnaii'e de l'Avenir.

Le dix-huitième siècle, par un ingénieux subterfuge, la dote, au besoin, de la joie des couleui's. Au labeur, toujours lent, souvent lourd et trop souvent aussi rudimentaire, de la gravure sur bois, à l'effort précis, minutieux, savant et acharné du burin, l'eau-forte oppose sa verve plus libre et plus vivante et les prestiges du clair-obscur. La lithographie enfin improvise avec fougue, et l'art des longues patiences devient l'ainne agile de la raillerie et de la polémique ; la caricature, jusqu'alors éphémère et sans rayonnement, devient œuvre durable et agent de propagande. L'image ébranle les trônes, elle préparc les révolutions et les coups d'Elal : la monarchie de Juillet la redoute; la légende napoléonienne lui doit son essor.

Né dans les cavernes primitives, renouvelé sans cesse et sans cesse enrichi par des inventions techniques dues à la chimie et ù la physique ; un cl nmltiple, Iradilionncl cl nuvaleur, l'Arl,

des lignes et des formes a sans relâche servi, orné, ému, instruit, amusé l'Humanité : l'histoire du dessin s'enlace à l'histoire humaine, et c'est par la gravure que le dessin, depuis les origines, a connu l'immortalité.

Si la gravure originale a fixé pour toujours les images, fillos de la pensée ou de la fantaisie, la gravure de reproduction a souvent donné une valeur nouvelle aux œuvres qu'elle interprétait, en présentant mieux, en mettant dans une plus vive lumière la beauté qu'elles contenaient.

L'esprit seul peut traduire l'esprit ; la science, qui a toujours secondé et promu la gravure, ne saurait la supplanter : précieuse auxiliaire, certes, mais non héritière de l'art. La photographie fournit des documents inappréciables pour l'analyse exacte du réel : elle peut conserver des aspects éphémères, heureusement saisis par le hasard favorable d'un éclairage ou la décision opportune d'un déclic. Mais ce calque impeccable n'est pas une œuvre d'art : l'homme n'a pas collaboré avec la nature. Les procédés physiques et chimiques de la photographie n'auront jamais la saveur du travail humain ; ses traductions, plus exactes, scmble-t-il, ne sont que des mot à mot sans âme : automatisme scientifique sans individualité et sans patrie. La vie ne peut naître que de la vie.

La gravure de reproduclion n'est pas seule menacée par une science usurpatrice : si elle cédait la place à la photographie, ce serait bientôt le tour de la peinture, supplantée par la photographie en couleurs, de la sculpture, remplacée par le moulage, de la musique d'exéculion, tuée par le pianola, du théâtre, disparaissant définitivement devant le cinéma. Tout passerait par la première brèche ; le vandalisme accumulerait les ruines : la science secourai)le ne serait plus (jue la .science desiructive.

Mais cette Science, qui apporte chaque jour à l'Humanité,

avec le progrès matériel, plus de pouvoii' et plus de bien-être, ne saurait la dépouiller de soin plus précieux trésor; le mécanisme ne tuera pas la spontanéité et l'effort libre : ce serait de ruineux avantages que ceux auxquels on sacrifierait la noblesse cl le sourire de la vie. Que celte barbarie scientifique, meurtrière de l'Art, serait morne cl basse! El combien inférieure à la vieille barbarie qui avait l'Art sans la Science! La conquête de la Science serait achetée trop cher si l'homme la payait de la perte de son génie.

La Peinture, elle aussi, a le dessin et la lumière ; mais elle a, de plus, la couleur, et c'est là son propre domaine : quand les autres arts y ont recours, c'est un emprunt qu'ils lui font. Dans ses formes les plus parfaites, celte triple ressource est infinie.

Le dessin lui donne la beauté des formes, la souplesse ou la vigueur du modelé, l'harmonie de l'ensemble obtenue par la disposition heureuse des masses et des lignes. Elle lui doit aus^i l'espace, et non pas seulement en hauteur et en largeur, mais même, par la perspective, en profondeur. La sculpture, qui est dans l'espace, n'a que celui qu'elle occupe, si ce n'est quand, dans un bas-relief, elle simule un tableau ; l'architecture, qui est l'art de l'espace, n'a que celui qu'elle limite. Ces deux arts, plus proprement plastiques, prennent une forme tangible : ils ont les trois dimensions ; mais ils ne les ont que dans la mesure où ils peuvent en réalité les saisir. Le dessin est le corps même de la peinture : elle ne vit qu'en lui. Mais ce dessin, qui ne dispose que d'une surface plane à deux dimensions, règne à

volonté sur l'étendue par le prestige de rillusion qu'il crée : il ouvre à son gré les plus lointains horizons.

Le dessin pictural, qui peut se préciser avec netteté ou s'affirmer avec force, peut aussi, avec de moelleuses caresses, se noyer sous des pâtes colorées, se dissimuler, comme un support loyal, mais discret, sous la large draperie des grandes coulées généreuses, sous la gaze fine des touches légères, sous les gemm^'s éclatantes des rehauts vigoureux.

Comme la gravure la plus savante, la peinture a aussi la lumière et l'ombre : transparences aériennes, éclat des midis, tendresses des aurores, grisailles des brumes et des crépuscules, profondeur et a obscure clarté » des nuits, jeu des rayons dans les ciels changeants ou sur le miroir des eaux, lueurs, reflets, scintillements, et tous les éblouissements, et toutes les pénombres, et toutes les anlilhèses du clair-obcur. Mais cette lumière, la gravure ne l'oblient que par le contraste du noir et du blanc : la couleur lui est étrangère ; si quelques-uns de ses genres l'ont conquise récemment, ils ne la doivent qu'à un artifice : elle ne peut leur être que d'un usage incomplet. La couleur, au contraire, est l'àme de la peinture : ce sont les couleurs qu'elle mélange et pétrit do lumière pour faire chanter la gamme infinie des valeurs. Par ce juste dosage des couleurs et de la lumière et par l'analyse subtile des nuances, elle ordonne une autre composition colorée (prelle superpose à la composition linéaire ou plutôt qu'elle fond avec celle-ci en une double harmonie de lignes cl de Ions concerlaiitc (l;ins r(>nvcIo|)pe luiniiicnsc.

Et les couleurs chanli'iil un hyiniir <lt' spliiidciir vi de joii'. Franche ft éclatante ou rompu** cl ^discrète, lu ( ouieur est bell' par clieinriiie, cl sa care?pe rsl une volupté pour l'œil : mai:* elle csl i>lus clianlanlc cl plus belle encore quand elle accorde

sa note avec la note voisine de sa complémentaire qui l'exalte et la magnifie.

Pour se garder des dissonances malheureuses, des tons faux dont l'inquiétante ambiguïté a l'air d'un mensonge et d'une trahison, des tons trop crus qui grincent comme une chanterelle douloureusement suraiguë, des tons mornes sans vie et sans gaieté, pour éviter ces désaccords, ces félonies, ces hurlements, ces platitudes, l'Art n'a qu'à s'inspirer de la Nature et des symphonies triomphales ou délicieuses qu'elle orchestre avec ses inépuisables nuances de bleus, de jaunes, de rouges, de verts, d'orangés, de violets : elles descendent la série des gammes sombres sans tomber au noir absolu, qui serait la mort de toute lumière et de toute couleur ; elles montent la série des gammes claires jusqu'au blanc éblouissant, qui est la synthèse rayonnante de toutes les couleurs dans la lumière. La Nature passe des flamboiements rutilants aux irisations nacrées, des scintillements pailletés aux tendresses délicates des gris perlés, des sourdines des bruns assoupis aux mystères des ombres plus ou moins transparentes et plus ou moins colorées. L'Art, qui ne saurait transcrire exactement la variété inouïe de ces insaisissables merveilles, les traduit ingénieusement et parfois, en simplifiant, en disposant à sa guise, peut atteindre à une force plus concentrée et à une puissance d'expression plus saisissante^ Le secret de la grande peinture est de donner une portée et un sens aux harmonies colorées. L'idée s'irradie d'un sourire et d'un rayon ; les vibrations des valeurs sont comme les strophes frémissantes d'un hymne ; si le dessin est la raison et la logique de la peinture, le chant des couleurs «mi est le lyrisme.

C'est du présent le plus rare du soleil que la peinture a hérité. Que serait la vie sans la couleur ? A travers l'écran d'un verre fumé ou dans l'angoiijsc d'une éclipse, la uaiure n'a plus qu'un

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aspect spectral et désolé. Comme la parure d'Iris, messagère des dieux, dont l'écharpc était l'arc-en-ciel, la robe de la peinture est tissée de lumière colorée et diaprée de tous les feux du prisme : reine des prestiges et des féeries qui descendent d'en haut sur la terre transfigurée, plus que les autres arts elle est fille du ciel.

Et c'est parce qu'elle a en propre la couleur et que, manda-, taire du soleil, gardienne des merveilles passagères, elle immortalise les spectacles fugitifs et fixe les chatoiements éphémères de la lumière, qu'elle est généreuse et bienfaisante : elle porte avec elle la flamme et la joie ; elle verse à flots la gaieté chantante, le réconfort radieux de ses mirages et de ses splendeurs : le plus inutile des arts, le plus illusoire, le plus précieux.

Plus d'un artiste qui se croit peintre n'est qu'un dessinateur. Quand un Ingres excelle dans l'art des lignes et des formes, pourquoi ne se conlente-t-il pas du crayon ou du fusain.'' Pourquoi ce maître du dessin, qu'il proclame « les trois quarts et demi de ce qui constitue la peinture », compromet-il, s'il n'aime pas la couleur, la ligne parfaite, le galbe impeccable de ses figures par des « teintes » plates ou crues ?

Tout vrai peintre est coloriste. Il faudrait Irouver un autre nom pour d'admirables artistes, dont le pinceau modèle la pâte comme le ciseau d'un sculpteur la pierre ou le marbre : jalousement passionnés de la forme, ils lui mesurent parcimonieusement la couleur, comme les grands Florentins, par crainte, dirait-on, d'altérer sa pureté ; ou ils la lui refusent presqu'i absolument, comme Carrière, pour lui réserver à elle seule tout l'honneur de la puissance pathétique des effigies, dont la vie frémissante palpite dans une brume mystérieuse.

Chez dos peuples déshérités, une nature ingrate peut tuer Je sens des nuances ; ils ne connaissent pas la volupté des tons

riches et vibrants, la jouissance des chantantes harmonies : voués à une monotonie humble et morne ou au désaccord des fausses notes, ils ne voient que terne ou criard. Vice de la vue qui pèse sur l'âme : la joie de vivre ne peut être chez eux que lourde et grossière, sans cette flamme aérienne qui égayé et allège. C'est que les yeux des ancêtres n'ont pas connu les reflets, les scintillements, les contrastes, les caresses d'une atmosphère délicate et d'un horizon changeant ; c'est que leurs regards se sont voilés dans « l'horrible gris » que Nietzsche maudit, le gris endeuillé des marécages du Brandebourg et des landes hanovriennes. A ces victimes d'un ciel brouillé et d'une lumière avare, il a manqué les lagunes de Venise, les sierras andalouses, les eaux hollandaises, les prairies flamandes, les ciels légers et fins de l'Ile-de-France.

Ce n'est pas seulement avec la brosse et le pinceau qu'on peut orchestrer des couleurs et faire œuvre de peintre. Cent chemins, un même but : fresque large et délicate qui éclaire toute une muraille de sa pâle noblesse ; peinture à l'huile somptueuse et puissante qui va de la plus saisissante illusion du réel à la plus capricieuse fantaisie décorative, et qui n'ignore aucun ton de la gamme, du noir qui est ténèbres au blanc qui est lumière ; encaustique des Anciens que la peinture à la cire a tenté de ressusciter ; aquarelle limpide et transparente ; gouache plus brillante et plus solide ; pastel dont le crayon friable frotte le papier d'une poudre légère comme les écailles de l'aile d'un papillon ; verrières qui illuminent les grandes nefs de leur magnificence discrète ou éblouissante ; couleurs vitrifiables que la cuisson transmue en émaux ou qui décorent le verre ou la porcelaine ; et cette peinture solide, la mosaïque, qui dispose ses cubes de pierre ou de marbre comme un pinceau pose ses touches ; et ces peintures textiles, la broderie d'or, d'argent et de pierreries, et

la tapisserie qui cnlrcmt'le la Irame ingénieuse de ses Cls éclatants ; — c'est toujours la peinture, reine des couleurs qu'elle dispose en prenant le dessin pour guide ; vl c'est elle, sous toutes ses formes, qui jette sur les grisailles monotones et les tristes ombres do la vio le manteau royal de ses splendeurs et de ses féeries.

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