‹ L'art et l'histoireChapitre 14 sur 75 · LA SCULPTURE · texte numérisé non relu

LA SCULPTURE

Sculpture et Plastique, c'est tout un : voici le domaine du volume et de la forme. Et ce n'est plus une illusion ingénieuse ; ce ne sont plus des artifices de dessin, de modelé, de perspective. Cette forme, la Sculpture la saisit en réalité : elle la dégage de la matière qu'elle anime, de la cire et de l'argile qu'elle pétrit, du bois, de la pierre, du marbre, de l'ivoire, qu'elle taille, du métal qu'elle cisèle, du bronze qu'elle moule; elle la fait jaillir du bloc inerte et la dresse, concrète et tangible, dans l'espace.

Si l'on voulait, avec une inutile rigueur, assigner aux arts des bornes infranchissables, on pourrait dire que toute gravure en relief est de la sculpture; qu'un rehaut de peinture, qui accroche la lumière, est une touche sculpturale. Les limites sont indécises ; des arts mixtes servent de traits d'union : gravure par ses intailles, la glyptique est sculpture par ses camées. A l'essentiel d'un art s'ajoutent des parties accessoires empruntées à ses voisins. Une langue ne demande-t-elle pas parfois à une autre le mot nécessaire à l'expression complète de la pensée .'* il a fallu les abstractions sophistiques de la Renaissance pour priver la sculpture, pendant plus de trois siècles, du secours do la

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couleur. Ce puritanisme lilial, dans son adoration jalouse du marbre blanc, excommuniait, non moins que les couleurs peintes, les marbres colorés, les gemmes enchâssées, les métaux incrustés ; et ce n'est qu'une reconquête toute récente qui a rendu à notre grande et surtout à notre petite sculpture précieuse ces ressources légitimes, auxquelles l'Antiquité et le Moyen Age avaient toujours eu si largement recours.

Ceci sans oublier que la forme est l'essentiel ; elle se suffit à elle-même, — comme le dessin peut se suffire sans la peinture ; — ou, tout au moins, elle n'a besoin que du support d'une belle matière : il lui faut le grain délicat et la blancheur nacrée du marbre, la force métallique et les reflets verts ou mordorés du bronze, la souplesse et les tons chauds de la cire. Que devientelle quand elle est réduite au plâtre sec, âpre et pulvérulent ?

La sculpture est partout : le troglodyte magdalénien de la Vézère qui donnait la vie à l'ivoire en allongeant un renne accroupi sur le manche de son couteau ; le Peau-Rouge, qui esquisse dans une branche coupée le signe grossier de son totem ; le petit pâtre, qui dégrossit un morceau de bois ; l'Hindou, qui fouille dans le santal une étrange dentelle de corps et de fleurs enchevêtrés ; l'ébéniste de génie, qui affine dans le chêne ou le palissandre les ornements délicats de ses meubles précieux; tous, et le sauvage et l'enfant, et l'artisan et l'artiste, et le modeleur des plus modestes vases d'argile et le ciseleur des princières orfèvreries, tous ont sculpté, tous sculptent, entraînés par la même ivresse de création, par la même joie de voir sous leurs doigts s'affirmer le relief, s'ébaucher et se préciser la forme. Et la main la plus maladroite, qui n'oserait se risquer au plus simple dessin, s'amuse à chercher une ressemblance dans un morceau de cire ou dans une boulette de mie de pain. Pour une heure ou pour les siècles, du bonhomme de neige, qui

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fait la joie des enfants, au mont Alhos que le ciseau de Dinoci'ate voulait transformer en un Alexandre géant, c'est toujours le même désir d'imix>ser à la nature la loi de l'esprit, de donner l'apparence de la vie à la masse inerte, de façonner l'informe, d'ordonner l'inorganique.

Dans ces reliefs, chers à tous, se manifeste l'esprit de chacun : les saillies et les creux des décors, les clartés et les ombres des panneaux se disposent différemment. Combien la finesse dm moucharabiehs arabes, l'éiégance des motifs de la Renaissance italienne, la délicatesse de notre Louis XVI contrastent avec la lourdeur et la surcharge des meubles allemands !

La sculpture d'ornement, comme la peinture décorative, fait partie d'un tout et concourt à un effet d'ensemble : la liberté de sa fantaisie n'est limitée que par la convenance de son usage, par l'accord de la gargouille avec le toit, du chapiteau avec la colonne, du lierre avec le vase ; on ne demandait aux poupes de Puget que de terminer royalement les galères de Louis XIV. Les statues mêmes ne sont souvent que des membres du grand corps de l'architecture et des parties de son décor : taureaux ailés d'Assyrie, figures innombrables des montagnes sculptées de l'Inde et des temples brahmanistes, chimères des palais chinois, atlantes et cariatides de la Grèce et de la Renaissance.

Mais la divinité a pu quitter le naos, les saints le portail, quand ils ont valu par eux-mêmes, quand ils ont pris leur sens profond et parfait. L'artiste a pu sculpter pour sculpter, sans autre idée que de créer une forme belle ; il s'est affranchi de l'architecte : la beauté de la sculpture a conquis l'indépendance du sculpteur.

Le domaine propre de la sculpture, c'est le volume, ce son! les plans et les lignes qui les définissent. On peut à la rigueur ne demander à la figurine précieuse que la somptueuse rareté

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de sa joaillerie : ce n'est qu'un bijou qui étincelle ; à la statuette que le pimpant de son allure : ce n'est qu'un sourire qui passe , à l'image de fantaisie, que l'élégance amusante de sa toilette : ce n'est qu'une poupée qu'on attife. Toutes ces babioles sont en marge de l'Art, à moins qu'elles ne se relèvent d'une grâce légère, d'un charme capricieux, d'une verve prime-sautière.

La grande statuaire est plus jalouse de son génie propre. La forme ici est tout ou presque tout ; si on lui ajoute quelque accessoire, il faut le lui subordonner : l'idole parée comme une châsse nous émeut moins par ses ornements magnifiques que par sa raideur hiératique. C'est le corps qui importe, et non le costume, le corps en repos dans sa force ou sa beauté, le corps en mouvement, révélé par le geste, l'action ou l'attitude. C'est à juste titre que l'étude du nu a tenté et tentera toujours les fervents de la forme; mais il suffit que, sous le vêtement, le corps se devine, que l'on sente, sous les plis de son péplum, la grâce de la Diane de Gabies, sous l'acier rigide de son armure, la vigueur tendue du Colleone. Qu'importe que disparaissent sous leurs capuchons les porteurs de la couche funéraire de Philippe Pot ? Le moine est là sous la cagoule ; la robe suit le mouvement et révèle le corps ; et ce n'est pas la bure négligeable que nous voyons, mais l'homme qu'elle manifeste en Je voilant. Là, comme toujours, l'Art est, avant tout, évocateur.

Admirable triomphe de la pensée sur la matière I Le bloc brut prend forme et vie à la flamme sacrée de l'esprit. Il y faut une race d'élite, habituée depuis des siècles à admirer la splendeur des formes dans la lumière, sensible à l'élégance, à la souplesse, à la force, aimant le beau pour le beau et demandant une pure et parfaite jouissance à la contemplation extasiée d'un jeune corps qui se meut avec grâce et noblesse dans l'atmosphère limpide, d'une forme vigoureuse qui se détache avec une netteté

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puissante sur le blanc d'un rocher ou le bleu du ciel. Immuable majesté d'un Pharaon, égal des dieux, beauté sereine de la Vénus de Milo, envol triomphal de la Victoire de Samothrace, héroïque élan de la Marseillaise, vie frémissante du Baiser, vigueur formidable du Moïse, attention intense du Scribe accroupi, — que le sculpteur soit Egyptien ou Grec, qu'il se nomme Michel-Ange, Rude ou Rodin, dans ce qu'il a admiré cl qu'il immortalise, dans ce réel qu'il traduit et dans cet idéal qu'il exprime, c'est toujours la vision des siècles qui prend corps. Ces maîtres précisent le rêve vague de leurs peuples, parce que leurs génies sont les fleurs admirables de ces peuples, l'épanouissement de tout leur passé. Le chef-d'œuvre sort de la vie, mais s'élève à une vie nouvelle d'une essence supérieure : il est celui qui est ; il fixe d'une façon définitive un geste, un mouvement, une attitude ; il arrête pour toujours un moment : il le consacre et l'immortalise. Et c'est l'apothéose de la forme, aimée pour elle-même, sans mélange de plaisir littéraire. Quelle joie pour l'œil que de suivre une ligne délicate qui s'infléchit et tourne, le galbe parfait d'une épaule, le jeu des muscles sous la peau, les méplats et les passages d'un plan à l'autre, un modelé à la fois précis et souple, sans dureté et sans mollesse î Cette jouissance est assez vive et assez dégagée de tout souci du sujet, pour qu'on puisse admirer sans arrière-pensée une statue mutilée, qui n'a plus de tête ou de bras, un morceau brisé, un membre ou un torse. Une main humaine coupée nous lemplit d'horreur, parce qu'elle suggère un corps blcj^sé ou inanimé, la souffrance ou la mort : c'est la preuve d'un outrage à la vie. Mais l'on admire sans trouble une main de marbre ou de bronze, parce qu'elle témoigne de la statue disparue : le temps ou quelque barbare a pu la détruire, mais, grâce à ce débris précieux, on l'évoque dans son harmonieuse beauté ; par la vertu

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dn ce gage, vainqueur de l'oubli, elle défie l'accident stupide ou la brute malfaisante : c'est l'occasion d'un hommage à l'Art immortel.

Merveilleux privilège des œuvres plastiques, de pouvoir se survivre à elles-mêmes! La couleur est éphémère : quel chefd'œuvre de copie ne faut-il pas pour perpétuer un chef d'œuvre de peinture 1 La forme peut être impérissable : un dessin, un bronze, un moulage peuvent ù jamais conserver à notre vénération sa beauté essentielle, quand bien même la fleur de l'exécution du maîlre, la trace de la main géniale serait disparue. L'attitude, le geste, le volume, l'harmonie des lignes, les courbes, l'agencement des plans, le rapport des parties, « l'idée » de la forme, en un mot, subsistent intacts. Quel artifice nous gardera 1' « idée » de la couleur ? Elle n'a pas d'équivalent et, quand elle meurt, elle meurt tout entière.

Tangible, et contrôlable au réel, la sculpture est plus accessible et plus compréhensible à tous. Mais quelle lourde entrave que celte forme solide qu'elle revêt ! Elle doit être vraie sans être banale ; elle doit être réelle et s'élever au-dessus du réel. Heureuse la sculpture de fantaisie et d'ornement ! Chaque peuple peut la modeler à sa guise. Mais, dans cette lutte contre la matière, la grande sculpture se brise trop souvent les ailes : elle n'est plus qu'un pastiche médiocre du réel. Il lui faut le souffle du génie pour prendre son essor. C'est comme une langue que tous peuvent parler et comprendre ; mais combien peu en connaissent l'éloquence !

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