L'ARCHITECTURE
L'Architecture est le plus riche de tous les arts. Mais peut on la comparer aux autres ? Ils créent une œuvre, et elle crée un ensemble. Elle est plastique comme la sculpture, mais l'espace ne lui est pas mesuré : elle s'y étend à volonté ; elle en annexe en conquérante une partie qui peut être considérable et qu'elle entoure, au lieu d'être entourée. Et, mieux que les autres arts, c'est elle surtout qui crée un monde nouveau, né du génie humain, et non plus un monde d'idées comme la poésie ou d'illusions comme la peinture, mais un monde concret, solide, réel ; et non plus restreint, comme la sculpture, mais vaste et complexe.
C'est, nécessairement, à la nature qu'elle emprunte ses éléments, ses idées et ses matériaux : grottes et cavernes aménagées par les troglodytes ; mégalithes, que les tribus néolithiques se bornaient à arracher au sol et à dresser vers le ciel, en leur superposant, dans les dolmens, une autre dalle de pierre ; peaux de bêtes, dont les nomades firent la tente ; branches d'arbres, dont les premiers sédentaires firent la cabane. Mais, par la suite, quelles transformations surprenantes ! Et qui reconnaîtrait à première vue la tente dans le kiosque chinois, la grotte dans le sanctuaire hindou, la cabane dans le temple grec ? C'est une géniale métamorphose : l'iniilalion est devenue création. L'œuvre de l'homme, fille de la nature, la domine, Ja réfrène, la complète : le pont dompte le fleuve ; le port conquiert et modèle la mer; l'église condense et consacre le rêve; le château couronne le promontoire ou règne sur la forêt; le village, le bourg, la ville s'allongent dans la vallée, s'étendent sur la plaine, escaladent la montagne.
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C'est, sous toutes ses formes, civile, religieuse, militaire, la maison, la demeure humaine, qui demande à la matière, conquise, organisée, humanisée, asile et protection contre les forces hostiles de la matière, contre le froid, le vent, la pluie, les excès des hivers et des étés. Art de lutte et de triomphe I II abrita les premiers foyers avant de fournir un cadre digne d'elles aux royales magnificences. Art mixte, art à double face, qui regarde vers l'Utile comme vers le Beau : mi-art, mi-science.
Attachée à la terre, elle est toujours soumise à la loi de !a pesanteur et cela même quand elle n'a pas de but pratique et que, sans autre souci que le décor, elle érige un monument d'apparat, obélisque, arc de triomphe ou colonne commémorative. Mais elle semble parfois lui lancer un défi et tenir d'invraisemblables gageures : on dirait que l'idée triomphante se joue à son gré des fatalités physiques.
Le grand problème que se pose l'architecture est de ne rien sacrifier des nécessités de la construction ni des commodités du confort, tout en les soumettant aux lois de l'Esthétique, mais de ne jamais renoncer, tout en étant pratique, à être belle ; de ne pas s'oublier à n'être qu'un poème, sans se ravaler à n'être qu'un métier; de ne pas négliger la terre pour le ciel, ni le ciel pour la terre.
Mélange de l'utile et du beau, l'architecture exprime, avec les besoins permanents, les aspirations changeantes de l'humanité ; et, parce qu'elle donne son cadre à la vie, elle jalonne l'histoire. Entre la caverne disputée aux grands ours et les pilotis des cités lacustres, c'est l'aube de la civilisation qui s'éveille; à la tente du nomade s'oppose la cabane du sédentaire ; les cabanes s'agglomèrent : c'est la tribu qui commence, — qui sera le peuple demain, quand les maisons nombreuses formeront la ville. Et voici qu'avec cette demeure fixée au sol au milieu des
cultures naît la patrie ; cl, suivant le sol, suivant le climat, les trails indistincts de la patrie se précisent en racmc temps que la forme do la maison. Le sol fournit les matcriaux : pierres, briques, bois. Les sources rares groupent les babitations autour d'elles ; l'eau abondante les éparpille dans la campagne. Le climat impose les grandes lignes de la construction : terrasses des pays chauds où l'on jouit des belles nuits tièdcs, toits en pente des pays de la pluie et des frimas. La différence des demeures proclame la différence des vies : abris de neige durcie des Esquimaux, chalets de bois des montagnards, cubes blancs des oasis sahariennes. Par ses créations ou par ses emprunts, par ses inventions ou par ses transpositions, le peuple met sur l'œuvre la marque de son génie ; l'homme, le siècle, la terre collaborent. L'Histoire, elle aussi, intervient : les époques guerrières réduisent les ouvertures, hérissent la demeure, resserrent étroitement la ville sur elle-même; les époques de paix allègent les mur?, élargissent les baies, prodiguent l'air et l'espace.
L'architecture a une étrange puissance de suggestion : par une féconde association d'idées, sa destinée anonyme ou illustre, le rôle qu'elle joue, les services qu'elle rend, tout l'imprègne de vie. Elle y gagne une pénétrante poésie : les pierres évoquent les hommes. Les églises sont pleines de prières et d'extases ; l'héroïsme et la terreur planent sur les ruines des châteaux forts ; les palais resplendissent d'orgueil et de magnificence; le charme discret de l'intimité parfume les maisons modestes; et que d'images pittoresques de l'ancienne vie bourgeoise et populaire s'éveillent et glissent, fantômes souriants, dans les rues tortueuses et les places désertes des vieilles cités !
Et c'est pourquoi la loyauté est la règle essentielle et le pre mier devoir de l'architecte. Pas de mensonge ni d'hésitation I Que chaque oeuvre proclame sans ambages et sans équivoque son
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but, et la destination de ses parties ! Qu'elle soit, au sens idéal, la maison de verre I Que la chanson de la vie humaine s'élève de chaque pierre pour s'accorder au rythme de la vie universelle I Que le premier coup d'œil apprenne qu'ici l'on joue et que là on prie I II n'est pas de pire contre-sens esthétique qu'une église qui semble une salle de spectacle : les plans ne sont pas interchangeables ; l'hypocrisie de la construction tue l'idée de l'édifice : ce n'est plus qu'un corps sans âme.
Rivale de la nature, inséparable compagne et symbole suggestif de l'humanité civilisée, l'architecture unit à cette poésie de la vie, qu'elle évoque, toute la richesse du monde sensible, et sa beauté est faite de toutes les beautés. Beauté des lignes : murailles et tours verticales, frontons et gables obliques, flèches pyramidales, coupoles arrondies, c'est toute une géométrie qui mêle ses arabesques raisonnables aux ondulations capricieuses du sol ou qui jaillit de la terre pour se détacher sur le ciel. Beauté des volumes : silhouettes de grâce et de légèreté ou masses imposantes et majestueuses. Beauté de la lumière qui joue sur les surfaces et s'accroche aux saillies : elle s'avive par le contraste des pénombres nichées dans les rentrants ou de l'ombre portée sur le sol, qui prolonge la forme comme les harmoniques prolongent le son. Beauté de la couleur : tons variés des matériaux divers, patine grise ou dorée des pierres, blancheur ou polychromie des marbres, reflets bleuâtres des ardoises, éclat rutilant des tuiles.
Mais, de plus, tous les autres arts sont ses alliés ; c'est un échange fraternel de bons offices : elle se sert d'eux et elle les sert. La fresque orne la muraille et la muraille encadre la fresque ; la statue est l'honneur du portail et le portail est le dais de la statue. L'artiste, peintre ou sculpteur, a conquis son œuvre sur la nature par une abstraction victorieuse; l'archi-
tecte-décorateur la sauvegarde par une abstraction protectrice, qui la défend et l'affirme, sans l'isoler : il l'harmonise avec ce qui l'entoure, il ne l'y perd pas. Le cadre, il est vrai, peut suffire au tableau, comme la bordure au bas-relief, ce tableau solide, qui a pour ciel et pour horizon le fond de son panneau. Mais à la sculpture en ronde-bosse, il faut une place qui la distingue et la sépare : la statue a besoin de la colonne, du socle, du piédestal qui la portent, de la niche qui l'abrite, de l'ogive qui l'enveloppe, de la coupole qui la surmonte, du bassin qu'elle domine, de la galerie où elle s'aligne.
C'est que l'architecture est, avant tout, l'art de la composition et des ensembles : elle réunit, elle domine, elle dirige. De tous les arts, ses auxiliaires, elle fait des parties d'un tout cl les subordonne au plan général. Elle dispose les intérieurs au mieux des besoins et au gré du goût : et l'on peut juger la religion sur l'église, \c prince sur le palais, l'homme sur la demeure. Au dehors, elle associe son œuvre à la nature qui l'entoure : elle met sa note à l'unisson avec le rythme du paysage ; et, souvent, par d'harmonieuses emprises sur la nature, elle collabore avec elle, elle la « construit » pour la faire servir à ses fins : elle dessine le jardin pour la maison, le parc pour le château. Elle crée les ensembles urbains : elle enchevêtre, dans les siècles de violence, le capricieux lacis des rues étroites, où la vie se tapit dans l'ombre intime et tutélaire; elle ouvre, aux âges de paix, les grandes percées claires et les places lumineuses.
L'architecture médite le plan de l'œuvre et distribue les lignes et les formes pour la joie des yeux et de l'esprit : on dirait d'un chef d'orchestre qui règne sur ses musiciens et dont le bâton soumet tous les instruments à l'unité multiple et vivante de la symphonie. Par la symétrie, par les contrastes, par l'harmonie, l'architecture est rythme : par l'ordre qu'elle
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crée, comme par les sentiments et les idées qu'elle évoque, c'est une sorte de musique plastique.
Inséparable de la science de la construction, qui prépare et ordonne les matériaux d'après les lois mécaniques, et de l'art de la décoration qui harmonise les ornements gravés, peints et sculptés, elle est une et triple.
Problème étrangement complexe que de trouver le juste équilibre dans cette action commune de la science et de l'art, dans cette union de l'intelligence et du sentiment, dans ce mélange de volonté pratique et de poésie ! Après le vieil Orient, qui fît prévaloir l'imagination, après l'Egypte et la Chaldée, qui réalisèrent chacune leur rêve splendide et mystérieux dans un art colossal et magnifique, la formule ne fut renouvelée que deux fois dans notre Occident : par la Grèce classique et par la France du Moyen Age. La Grèce, avec son exquise mesure, soumit la matière à l'intelligence, à la raison claire, à une élégante et précise mathématique, et créa l'architecture « chiffrée »; la France du douzième siècle mit, avec la justesse parfaite et l'humaine plénitude de son génie, l'intelligence au service du sentiment, le calcul au service de la poésie.
Qu'importe que, dans leur déclin ou chez de compromettants imitateurs, le danger de l'Orient ait été le démesuré et la surcharge, recueil de l'art classique l'abstraction sèche, et le défaut du gothique la complication et l'abus du tour de force ? Il n'y a eu, dans le cours de l'Histoire, que ces trois solutions du problème pour la grande architecture de la pierre ; tout.;s les autres n'en furent que des variantes plus ou moins habilement démarquées. Un autre thème plus modeste fut donné par l'architecture du bois qui ne s'écarta guère du prototype de Ja cabane. En marge de notre monde, l'Inde demande à la grotte et la Chine à la tente des inspirations particulières.
Et partout, créations originales ou emprunts transformés; 1rs demeures d'un peuple, les demeures de ses rois, les demeures de ses dieux furent, non moins que son langage, l'œuvre collective de ce peuple, l'œuvre commune de la race, du pays, du siècle, l'expression la plus nette de la géographie et de l'histoire : elles restent les indiscutables témoins des changements de sa fortune, de ses croyances, de sa pensée, de sa vie, et (ommc les formes concrètes de son génie.