L ART LIBERATEUR
sont moins rigides, plus variables, plus riches d'humanité, plus « individuelles m que. la science : elles forment ainsi un domaine mixte cl intermédiaire et sont déjà, pour moitié, des arts. Mais elles ne l'avouent pas, elles prétendent commander, elles veulent imposer à tous et partout les mêmes dogmes, les mêmes lois. Nées des sentiments variables, elles proclament qu'elles dictent leurs ordies au nom de la Raison, commune à tous. Si l'on discute ces lois établies, ce n'est que pour les remplacer par d'autres, non moins précises, non moins universelles. Quelques principes, d'ailleurs, sont immuables, colonnes éternelles des temples changeants ; et, par exemple, il n'y a pas de religion sans dieu ni de morale sans devoirs.
L'Art est surtout sentiment : l'intelligence qui unit le cède au sentiment qui distingue ; pas de lois qui vaillent pour tous. Que l'Académisme lui jmpose des règles « raisonnables », et l'Art s'anémie. Plus la part du sentiment l'emporte, plus la personnalité de l'Artiste s'affirme. Quelque intellectuel que soit l'Art d'un Poussin ou d'un Ingres, cette tendance à faire prévaloir la raison sur la sensibilité ne peut rien là contre : ce n'est qu'une sensibilité plus satisfaite par l'ordre, le calme et la clarté, et plus réfractaire au mouvement et à l'éclat.
L'intelligence n'y perd rien, puisque la sensibilité est formée de tout le passé, de ce qu'ont pensé les ancêtres non moins que de ce qu'ils ont senti : l'inconscient d'aujourd'hui est pour beaucoup le fruit des idées claires d'autrefois. Le sentiment à son tour réagit sur l'intelligence. Leurs forces combinées déclenchent la volonté : ce n'est qu'une résultante, mais variable pour chaque individu et chaque peuple. Diversement brassée par l'Histoire, la Vie a créé les races et leur a donné des tendances et des aptitudes diverses. Et, parce que les volontés sont différentes, elles semblent autonomes : déterminées, sans doute,
mais divergentes. La personnalité se constate, si la liberté se conteste.
Religion, morale, science unissent les hommes et les nations dans de communs liens ; l'Art dégage et précise le génie de chaque nation; il donne libre carrière à chaque talent, et les grandes œuvres sacrent les grands hommes. Prêtres et savants sont des législateurs dont les ordres sont absolus ; le grand artiste est un conseiller, dont l'exemple est d'autant mieux suivi qu'il l'est de plus loin : c'est le règne de la Liberté qui s'oppose au règne de la Nécessité.
Mais, par cela même qu'il est plus libéré de la Nature, l'Art peut ne pas lui être hostile, comme le sont, le plus souvent, la science, la morale et la religion. Les lois que celles-ci ont découvertes, dégagées, formulées, leur sont des armes pour combattre la Nature, qui les a dictées : la science ne parle que de l'asservir, la morale de la refouler, la religion de la maudire ou de la dédaigner *, — comme si elles croyaient échapper à son joug en le niant.
L'Art, au contraire, fils émancipé, mais reconnaissant, s'as- .socie, se combine avec elle. C'est une précieuse réciprocité de bons offices. Il se rajeunit et s'enrichit à son contact : il lui demande des forces renaissantes, comme Antée touchant la terre maternelle. Mais il sait aussi parfois la parer d'une grâce
1. Le cliristiaiiisme humilie le corps et dompte les sens par l'ascétisme pour délivrer l'âme el la préserver des pitges de Satan ; le Brahmanisme el le Bouddhisme, espérant échapper dans l'anéantissement du Nirvana aux mensonges de la May;l, regardent, non moins que l'Islam aspirant au Paradis de Mahomet, le monde comme une illusion décevante. Si quelques autres religions ne sont que l'apothéose de la nature et comme la constatation lyrique de ses puissances, c'est qu'elles se confondent avec elle au lieu de s'affirmer eu face d'elle. Elles n'ont pas d'autonomie : elles ne sont que de l'astronomie, de la météorologie ou de la physique déifiées.
l'art LIBÉRATEUR ï3
nouvelle : si rien ne vaut une cure d'air pour guérir un art. anémié, il ar^rive qiie l'alliance de l'Art soit précieuse à la Nature. Le château qui couronne une crête, la ville blanche qui se blottit au fond d'une baie, le temple qui domine un promontoire, complètent la beauté du paysage, comme murmure sur la flûte du berger l'âme idyllique du vallon, comme chantent à l'unisson la mélodie du pêcheur et la cadence des flots.
Parce qu'il laisse libre carrière à la sensibilité, à l'émotion, à l'imagination, à la fantaisie, l'Art séduit, charme, passionne, — ne craignons pas de dire : amuse. Sans l'Art, on ne parlerait à l'homme que de travail et de devoir. Par l'Art, l'homme, d'un élan de génie, brise ses liens : il retrouve son individualité. C'est la récréation volontaire après la tâche forcée : c'est le « jeu », qui repose et qui rassérène, mais aussi qui élève et qui ennoblit, le « jeu n libérateur, qui fait de l'homme un dieu, affranchi de la loi d'obéissance, créateur de beauté et d'harmonie. Comment a-t-on pu contester cette évidence ? Libre, sans souci de l'utile, sans autre but que le plaisir, dont l'émotion esthétique n'est qu'une forme supérieure, l'Art n'a-t-il pas le triple caractère du jeu ? Jeu de l'homme après les jeux de l'enfant, et non moins indispensable à l'homme qu'à l'enfant, viatique du voyage, sourire de la vie, rayon céleste qui illumine notre nuit.
Par le plaisir esthétique, par l'essor de sa spontanéité, par le caprice, ce saut imprévu loin de la vieille ornière, par l'adresse ingénieuse, par la grâce ou la force de la pensée, par l'idée originale qui prend une forme inattendue, l'Art délivre des coutingences médiocres de la vie .Tlarrachclesâmesàrégoïsme en les faisant vibrer à l'unisson, et, tout à la fois, il exalte l'individu qui crée ou qui jouit. C'est une « distraction », dans le
t/l LE TÉMOIGNAGE DE I.'arT
sens le plus élevé du mot, une distraction nécessaire, qui apporte l'oubli de la misère humaine. L'Ari est le bienfaiteur de l'Humanité ; l'artiste est le consolateur.
Sans la science, pas de progrès matériel, pas de niieu.v-ètre social, pas de règles universelles. Mais l'Humanité « ne vit pas seulement de pain » et ne réclame pas seulement des lois ; la question sociale n'est pas seulement une question de richesse ou d'organisation : c'est surtout une question de bonheur. Sans la religion, pas d'avenir après cette vie, pas de j^ronicsses consolatrices. Mais l'Humanité ne vit pas seulement d'espérance ; elle aspire au ciel : mais pourquoi ne faire de cette terre qu'une vallée de misère ? Ce fut la chimère funèbre d'un Calvin de croire qu'une foi et une discipline suffisent à l'homme : l'austérité raidie dans l'orgueil, c'est l'enfer ici-bas, sous prétexte d'éviter l'autre. 1\ faut des fleurs sur la route, et le bien même doit être beau. L'Antiquité chantait la naissance triomphale de Vénus qui apporta la Beauté à la terre, et que la terre adora :
« Hominurn divumquc voluptas, Aima Venus! »
Et ses poètes célébraient à l'envi Apollon, guidant le chœur sacré des Muses.
Le Christianisme, à son aurore, n'a pas proscrit la beauté ni banni la joie : saint Jean, le disciple bien-aimé, était jeune et beau ; le Christ pardonna et sourit à Madeleine, la blonde pécheresse aux yeux bleus : il agréa l'hommage de ses parfums ; et le Dieu fait homme s'assit au festin de Cana ^. Hs le savaient bien, ces grands artistes pieux du Moyen 'Nure, qui sculptèrent
I. lUei) da[i9 l'Kvangiie n'autorise le rigorisme ;i!Cclique de l'Église primi-
l'art langage de la Seîvsibiuté
le « beau Dieu » d'Amiens et donnèrent tant de grâce tendre à la Vierge. Mais ils firent le Diable laid : la laideur, c'est le mal, c'est le péché, c'est l'aspic et le basilic, — c'est la tristesse et la servitude. Que la lumière de l'idéal nous délivre du chaos des ténèbres I Qu'Ariel bafoue Caliban I
Sans l'Art, pas de liberté, pas de joie ; un formidable ennui pèserait sur la terre endeuillée : il n'y aurait plus que de mornes esclaves dans l'ergastule de la vie.
Et quelle monotone uniformité I On ne verrait d'un peuple à l'autre qu'une plus ou moins grande soumission aux règles fatales et communes à tous. Mais, grâce à l'Art, les hommes et les peuples se révèlent et s'affirment. C'est à leurs arts qu'on peut demander la différence de leurs génies : puisque l'Art libère l'Humanité du joug uniforme des lois, leurs arts distinguent les nations et consacrent les patries.