‹ L'art et l'histoireChapitre 22 sur 75 · LES ARTS DU GOÛT, DU TOUCHER, DE L'ODORAT · texte numérisé non relu

LES ARTS DU GOÛT, DU TOUCHER, DE L'ODORAT

Comme la vue et l'ouïe, les trois autres sens ont, eux aussi, des sensations csihéliques. Pourquoi ne seraient-elles pas organisées en arts ?

Elles le sont pour le goût. Ne convient-il pas de proclamer, comme un Brillât-Savarin, la haute valeur de l'art culinaire ? Il est né avec la civilisation, quand l'homme, au lieu de sati''faire sa faim au hasard pour manger plus, commença à choisir et bientôt à préparer ses mets pour manger mieux, et que la qualité lui parut préférable à la quantité. L'art apparaît avec les idées de qualité et de choix : le gourmet artiste succédait au glouton barbare. Si, par la suilc, il put paraître à des ascètes, dédaigneux du corps et de la matière, plus noble et plus élégant de ne pas se soucier de ce qu'ils mangeaient, il n'y eut, au début, d'élégance ot de noblesse qu'à s'en soucier, en refrénant et en disciplinant l'avidité brutale de l'instinct. Les recherches culinaires développèrent l'ingéniosité, l'allention, l'habileté. Pour être easentiellemenl pratique, c'est un art pourtant : de quel droit condamner et atrophier lui de nos sens.** Ils ont tous leur rôle utile, leur pragmatisme : pourquoi n'auraient-ils pas tous leurs jouissances désintéressées, leur esthétique ? La faim et la soif n'ont rien à voir avec unte friandise ou un verre de liqueur. Etrange prétention, pour l'élever, de mutiler l'Humanité 1 Ce mes(piin jansénisme, ce partage arbitraire des élus et des réprouvés, c'est le fait

Les arts du goùx, du toucher, de l'odorat iiî

de philosophes dogmatiques, de littérateurs moralistes, qui ne sont pas artistes.

Sans vouloir juger un peuple à sa cuisine, on ne saurait nier l'influence de cette cuisine sur ce peuple : Condé servait à Bossuet les repas de Vatel, et c'est avec Carême que Talleyrand triompha de nos vainqueurs au congrès de Vienne ; les vins et l'esprit de France mûrissent sur le même terroir et sous le même soleil.

La finesse de l'intelligence et la douceur des mœurs se concilient malaisément avec l'excès habituel d'une nourriture grossière ; une sobriété trop farouchement austère ne va guère sans quelque rudesse. Un menu délicat peut être une œuvre d'art ; et le mot même de « goût » prouve que l'on accorde à la saveur des mets, au bouquet des crus, une valeur esthétique. Que ce plaisir « d'art » se mélange d'une jouissance sensuelle, certes; mais n'en est-il pas de même pour le plaisir que donnent la musique et la danse ? Où s'arrête le sentiment ? Où cornmence la sensation ? L'art n'est pas une abstraction métaphysique : c'est le commun domaine des sens et de l'esprit.

Pour les arts du toucher et de l'odorat, voilà longtemps que les Chinois, ces extrêmes civilisés, leur ont demandé d'exquises et savantes jouissances; mais, malgré quelques tentatives, ils sont encore à créer dans notre Occident.

Comme elles sont pourtant esthétiques, les sensations du toucher, que la main caresse un marbre lisse, une fine porcelaine, une étoffe molle et soyeuse, les poils tièdes et souples d'une fourrure, la pelure veloutée d'une pêche, ou qu'elle suive, sur une belle matière, une courbe délicate, une ligne doucement ondulée I

Quant aux parfums, on ne saurait leur dénier une valeur

lia Les arts

d'art assez analogue à celle des sons : on a même essayé d'en composer des concerts. S'ils nous semblent plus vagues, moins saisissables que les sons, quoiqu'ils soient comme eux le rébullal des vibrations de la matière, c'est peut-être qu'il manque à l'odorat de s'être exercé comme l'ouïe : ce sens paresseux n'a pas appris à analyser et à préciser ses sensations. Elles sont fortes, elles peuvent être exquises : elles ne sont pas nettement définies et classées. Mais il en est d'émouvantes qui ne se séparent pas d'un souvenir ; il en est de suggestives, qui rappellent des visions familières : sentir la lavande, c'est revoir, empilé avec ordre, le linge frais de la vieille armoire. Et il en est qui évoquent tout un monde : le santal, c'est I'Ejctrême-Orient; l'essence de rose, c'est l'Islam.

Plus vagues ou plus nettes, plus subtiles ou plus fortes, ces sensations ont leur poésie. Parfois, dans les grands ensembles, spectacles et fêtes, où tous les arts, plastiques et musicaux, s'associent pooar notre joie, les jouissances de l'odorat s'unissent, pour les compléter, à celles de l'œil et de l'oreille . l'odeur de l'encens imprègne les sanctuaires ; et le charme le plus subtil et le plus enivrant manquerait aux jardins, si, sur les pelouses, entre les grands arbres et les blanches statues, ne montait pas des corbeilles diaprées vers le ciel changeant, avec le chant des oiseaux, le parfum des fleurs.

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