‹ L'art et l'histoireChapitre 24 sur 75 · LA RACE. HÉRÉDITÉ ET ÉVOLUTION II · texte numérisé non relu

LA RACE. HÉRÉDITÉ ET ÉVOLUTION II

Heureux les peuples qui habitent ces paradis terrestres, où la civilisation la plus noble est en naturelle harmonie avec le pays I Ce sont les patries bénies des arts plastiques, où rayonne dans une gloire triomphante la splendeur des belles formes baignées de lumière. La pauvreté du sol ou la puissance accablante de la nature, les excès du climat, le soleil trop pâle des régions glacées ou trop brûlant des tropiques, la végétation trop maigre ou trop exubérante ne sont pas propres à éveiller une haute vocation d'art : il faut à l'art de meilleures conditions de vie sous un ciel plus propice. La lutte trop rude et trop continue contre la nature est un terrible obstacle à l'essor des facultés désintéressées : le temps manque et le cœur n'y est pas ; il n'y a place que pour quelques arts pratiques, qu'excuse leur utilité, et surtout pour des arts mineurs plus ou moins nombreux : le tout assez rudimentaire. Distractions nécessaires, mais auxquelles l'indispensable strugglc for life ne permet pas un caractère désintéressé. Le grand art est absent. Sans doute, l'art console ; mais on ne songe guère à se consoler de la vie, quand on ne sait trop comment la conserver : il faut qu'elle soit assurée pour permettre ce paradoxal souci.

Et, même dans des climats moins excessifs, tous les pays ne sont pas favorables à tous les arts. Sous la chape de tristesse d'un ciel gris, dans la lumière avare d'un jour incertain et blafard, l'homme végète, alourdi et maladroit. D'où lui pourraient venir, dans sa disgrâce, l'amour de la ligne pure, le sens de la forme, qu'il dislingue mal, le culte de la beauté plastique, qu'il ne connaît pas ? Cette mélancolie l'incline à la méditation et au rêve, et l'art du rêve, l'art profond et vague, la musique, est la fleur précieuse de ces terres assombries et la lumière intérieure de ces âmes de pénombre ; mais

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ce n'est pas la musique d'éclat et de joie, la musique légère et cristalline du pays de l'air limpide et du soleil radieux.

Ceux-là seulement, qui vivent aussi loin des brumes endeuillées que des torpeurs embrasées, peuvent, dans un parfait équilibre, dans une incomparable plénitude de vie, donner cours au rythme harmonieux de toutes leurs facultés.

Mais il arrive que, même sur de bons terrains, les intempéries empêchent l'arbre de fleurir : l'histoire contrarie parfois la géographie. L'action de la terre et celle de l'homme ne sont que trop souvent en conflit ! Des apports étrangers peuvent corrompre une civilisation : mêlé à l'Orient, l'Hellénisme devient hellénistique, puis byzantin. Des invasions peuvent la ruiner : celle des Germains a submergé le monde gréco-romain ; celle des Turcs a détruit la culture byzantine.

Il est possible, par contre, que l'histoire bienfaisante remédie à la géographie ingrate par l'éducation, par des importations étrangères. Les peuples mal doués peuvent se mettre h l'école d'un autre peuple et parfois, par un effort énergique et continu, par une volonté de délivrance, échapper plus ou moins à la fatalité de leur pays. La civilisation peut n'être ici qu'une longue lutte contre la nature : l'histoire de l'Allemagne n'est qu'une alternative de montées, quand elle suit, avec sa patiente ténacité, les leçons du dehors, et de chute?, quand son orgueil réveillé l'incite à ne plus croire qu'à ellemême.

Les invasions, qui ruinent les vaincus, prolitcnt souvent aux envahisseurs : leur nouvelle patrie en a fait un peuple nouveau; ils n'étaient pas prédestinés dans leur berceau : ils deviennent des élus par celte conquête d'une terre qui ne leur semblait pas promise. Comme le thé qui restait à l'état sauvage dans l'Assauj, où il était né, et qui, Irunsporlé eu Chine, y prit

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son arôme et son parfum, l'Osliak barbare de l'Obi est devenu sur la Theiss un civilisé d'Europe, le Hongrois ; les Germains de la grande Invasion se sont latinisés dans l'empire Romain : d'un Clovis est sorti un Charlemagne.

L'évolution humaine est toute compliquée de ces actions et de ces réactions qui s'enchevêtrent et qu'il faut démêler pour la comprendre. Les métamorphoses dues à l'apostolat des missionnaires de la civilisation et à la ferveur des néophytes, le rachat des disgi'aciés, ce sont les revanches de la volonté sur le déterminisme et, quand elles sont décisives, les plus nobles victoires de l'homme sur le destin. Mais, s'il n'y a pas de changement de patrie, si ce n'est pas la fusion parfaite des conquérants barbares avec un peuple d'ancienne et haute culture, ces victoires sont trop souvent incomplètes et éphémères : les sables du désert reviennent à l'assaut des temples de Palmyre ; le visage de la vieille Germanie reparaît vile sous le masque d'emprunt que lui prêtèrent Byzance, l'Italie et la France.

Quand un peuple a excellé dans quelques arts, ne fût-ce même que dans un seul et pendant un seul siècle, il mérite d'être inscrit au livre d'or. Mais les grands peuples de l'art, ce sont ceux qui ont pu se développer sans entraves, se fortifier et s'affiner à loisir, ceux dont le génie s'est librement épanoui sous un ciel plus doux, sur une lerre plus riche, au cours d'une histoire plus prospère.

Et, quand bien même la roue de la Fortune aurait tourné, que le malheur ait frappé ces peuples, qu'ils subissent une éclipse ou qu'ils semblent pour toujours couchés au tombeau, leur art reste debout, témoin et gardien de leur grandeur passée, et leur gloire est immortelle : par leurs œuvres toujours jeunes, par leurs exemples toujours féconds, ils sont encore les Bienfaiteurs.

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