L EGYPTE
doit ce qu'elle a d'oriental, les constructions immenses, les statues colossales, le luxe inouï des fêtes : tombeaux des rois qui montent vers le ciel ou creusent profondément la montagne et qui rivalisent de magnificence avec les demeures des dieux, pompes hiératiques, trésors extraordinaires, cérémonies prestigieuses des temples, féeries du clair-obscur, de la musique et de l'encens.
Oui, par ses dieux, par ses rois, par son luxe, l'Egypte fait partie de l'Orient ; mais, non moins qu'orientale, l'Egypte est méditerranéenne : le Nil descend à la Méditerranée par le Delta. De la mer, qui devait être plus tard hellénique et latine, l'Egypte a reçu les effluves inspirateurs de beauté et de grâce : elle leur doit sa fine délicatesse, la pureté et l'harmonie de ses lignes, la sobre élégance de ses formes, le sens de la mesure dans le grandiose même, la gloire d'être une des quatre reines de l'art, une des quatre patries sacrées de l'Idéal. La Grèce, que l'Orient surprenait comme un monde étrange et prodigieux, vénérait l'Egypte comme une sœur aînée.
Doux et souriant, alerte et calme, dans l'exquise propreté de ses voiles blancs, patient et résigné, courageux au besoin, mais plutôt pacifique, gai même dans la misère, ce peuple au\ longues jambes maigres et aux yeux de gazelle, ces Chamites, qu'effleura à peine l'influence sémitique, ont su joindre dans leurs bons jours, — et ces jours duraient des siècles I — le goût le plus sûr à la science la plus habile et le sens de la grandeur et de la majesté à l'amour de la minutie la plus scrupuleuse et au soin impeccable du moindre détail. Ces mômes hommes, qui font de la religion le tout de leur passage éphémère ici-bas et qui semblent enfermer en elle leur âme extasiée et leur existence vouée à l'inspiration de l'au-delà, ont fondé la plus ancienne et l'une des plus aimables des nations policées. C'est sur
Ià6 LES GRANDS PEUPLES DE l'art
les bords du Nil que naquit la vie de société, la vie délicate cl raffinée : les Egyptiens l'ont cultivée avec amour et lui ont donné un cadre charmant de demeures gracieuses et de jardins délicieux. Puisqu'ils ont créé tous les arts, ils ne pouvaient oublier l'art exquis de la vie élégante et noblement humaine.
L'Egypte a excellé dans la sculpture colossale et dans les minuscules statuettes, dans les temples immenses et dans les bijoux délicats : et tout est, dans son art, juste, aisé, calme, comme sa vallée paisible sous le ciel éclatant, tantôt majestueux comme le Nil, noble comme les lignes de ses montagnes qui se profdcnt sur l'horizon, et tantôt gracieux comme le lotus qui Hotte sur les eaux tranquilles ; et tout aussi, — statues de grès ou de diorite, obélisques de granit, salles hypostyles, et ces minuscules scarabées non moins que ces pyramides prodigieuses, — marqué au coin de réternité comme ses déserts. L'Egypte, en les embaumant, donna l'immortalité à ses momies; la sécheresse de son climat, la durcie des matières qu'elle travailla, l'assurèrent à ses œuvres.
Et l'Egypte elle-même, dont le passé évoquait une si troublante antiquité, l'Egypte, si vieille déjà quand naquirent ]-i r;rèce et Rome, et toujours debout cependant, avec sa religion et son art en apparence immuables, ne semblait-elle pas immortelle aux soldats d'Alexandre et aux légionnaires des Césars.!^ 11 a falhi, pour (pi'elie mourût, que le Christianisme tuât ses dieux.
Mais est-elle vraiment morte alors ? Et n'est-ce pas l'esprit ingénieux et patient de ses Coptes qui a donné sur les bords du Nil un cachet spécial, une distinction et une noblesse particulières aux œuvres de l'Islam? Et si, dans ces derniers siècles, l'Egypte gisait muette au tombeau, c'est qu'elle y avait été mise par les m^ins brutales des grands fossoyeurs de tout art et dn
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toute culture, les Turcs. Eux partis, l'art pourra renaître avec la liberté, avec la paix.
Mais, quand bien même elle aurait, trois siècles après le Christ, perdu sans retour son âme antique, quelle tâche auparavant n'a-t-elle pas accomplie ! Par son labeur infini, par ses chefs-d'œuvre qui ont fécondé l'humanité, elle est au début de tout l'art méditerranéen. Plus d'une légende grecque, comme celles de Danaos à Argos et de Cécrops à Athènes, gardait le souvenir de très antiques rapports entre l'Egypte déjà glorieuse depuis des siècles sans nombre et l'Hellade naissante ; et, si les Egyptiens ou les Phéniciens, leurs vassaux, cinglèrent les premiers vers les mers de la Crète et des Cyclades, les vents étésiens menèrent vite, par la suile, les Grecs aventureux jusqu'aux bouches du Nil.
Le génie de l'Hellade s'est éveillé aux leçons de l'Egypte. On l'a trop longtiemps oublié : l'art grec n'a pas jailli du sol comme Athénê sortant de la tête de Zeus; il a pris le meilleur de l'art du Nil, et, s'il l'a transformé et transfiguré, s'il l'a dégagé de l'alliage oriental, s'il l'a divinement humanisé, nous n'avons pas le droit, nous, ses héritiers, d'être ingrats envers la Créatrice. L'Egypte est le berceau de la beauté ; c'est la terre vénérable et sacrée où ont germé les premières moissons du grand art, dont la Grèce ancienne, l'Italie de la Renaissance et la France du dix-septième siècle ont fait l'art classique.