‹ L'art et l'histoireChapitre 31 sur 75 · LA GRECE · texte numérisé non relu

LA GRECE

cette mer est parsemée d'îles sans nombre : les Cyclades blanches et roses mènent leur ronde de l'Europe à l'Asie et jettent comme un pont sinueux de l'un à l'autre rivage.

C'est à ces montagnes, à cette mer, à ce ciel, que la race, nerveuse et souple, dut son esprit clair et subtil et son intelligence pénétrante et prompte. Qui pourrait douter de l'influence souvepraine du pays, depuis qu'Evans, en 1899, nous a révélé le Prémycénien ? Quinze siècles d'art et de civilisation raffinés avant la venue des Hellènes ! La terre sacrée, qui ne s'appelait pas encore l'Hellade, était née à la beauté avant l'arrivée du peuple qui la nomma. Les Hellènes recueillirent, au quinzième siècle, l'admirable héritage© de leurs précurseurs Minoens, Egéens et Pelages : inspirés à leur tour par le génie de leur nouvelle patrie, ils ne tardèrent pas, dès le Mycénien, à s'en montrer dignes. Quand, au onzième siècle, la violente invasion Dorienne eut tout ruiné. Ioniens et Eoliens surent presque aussitôt — et les Doriens eux-mêmes y contribuèrent — tout recréer. Et le monde hellénique se dressa dans sa grâce et son élégante fierté en face du monde oriental.

Au lieu des empires immenses et du despotisme, de minimes (républiques et la liberté; des citoyens au lieu d'esclaves; la vie intense de l'agora, les discours, les luttes politiques à ciel ouvert au lieu de la somnolence alourdie des palais et des intrigues sourdes d'ennuques et de harems. Et voici la terre libérée du poids accablant des cultes mystérieux et formidables : Zeus, le seigneur de l'Ordre et de la Lumière, a vaincu les divinités monstrueuses, filles du Chaos ; les Titans et les Furies reculent devant Apollon; et les dieux nouveaux vivent sur l'Olympe, tout proches de la terre : ils viennent sans cesse se mêler aux mortels, ils ne sont que des hommes plus beaux, plus grands, plus majestueux : la terre, à son tour, absorbe le ciel.

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Les libres cités ne reconnaissent comme maître qu'Apollon Musagèle et n'obéissent plus qu'aux lois du rythme. Et la Grèce, affranchie des terreurs et des jougs anciens, anime tout du souffle d'une vie plus intense et plus souple. Où il y avait do la monotonie, voici de la diversité ; tout est devenu ordre et grâce : la raison souriante de l'Hellade a mis, comme en ic jouant, une mathématique subtile au service de la Beauté. Aussi loin de l'anarchie que du despotisme, elle a organisé sans dogmatiser ; ses lois sont les gardiennes de la liberté : quand elle établit des règles, on dirait qu'elle s'abandonne à son caprice ailé; mais un goût exquis guide sa fantaisie la plus légère. Son art est éclatant comme le marbre de ses montagnes, souple et changeant comme les dentelures infinies de ses côtes, lumineux comme son soleil. Sa sensibilité, vibrant à toute émotion, ne trouble jamais son intelligence, mobile comme les vagues de sa mer, aérienne comme son zéphir, claire comme son ciel. L'Hellade est divine parce que rien d'humain ne lui est étranger et que, chez elle, l'art est partout : ici, par un équilibre unique, le penseur, le poète, l'artiste et l'artisan se valent. Et l'homme d'action est digne d'eux : l'Hellène vivait en beauté, mourait en beauté, héroïque comme Léonidas, souriant comme Socralc.

Et c'est pourquoi la Grèce a ciselé la civilisation de l'Occi dent dans le bloc déjà dégrossi, mais encore pesant, de l'héritage oriental. C'est l'esprit de l'Europe qui a triomphé, avec la liberté de la vie et de la pensée, à Marathon et à Salamine • dans la fierté enthousiaste et sereine de la victoire, la Grèce a créé, avec les plus parfaites œuvres humaines que le Monde ait connues, un art de lumière et d'harmonie.

Par son étendue et sa puissance, par sa hardiesse et sa clarté, le génie grec cet incomparable. El il csl bienfaiteur : il a créé

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une humanité plus haute, plus noble. Nous sommes les disciples de ses philosophes ; l'IIellade a ouvert toutes les voies : elle a fondé en raison l'idéalisme et le réalisme, le dogmatisme et le scepticisme. Poésie et prose, éloquence et histoire, tragédie et comédie, tout vient d'elle. Elle a découvert parfois, cultivé toujours et embelli tout le domaine de l'esprit humain. Elle a mis dans l'art l'ordre et la mesure, la clarté et la grâce ; elle a donné les règles et les modèles en tous genres : et la ileur de son génie, l'art « classique », c'est l'art de juste convenance et de haule raison qui satisfait l'intelligence, qui guide et règle le sentiment au lieu de s'abandonner à son caprice, et qui, plus général qu'un art de pure sensibilité, pouvait seul être l'éducateur immortel du genre humain. Elle humanisait l'art en le délivrant de l'hiératisme immuable et rigide, sans le livrer aux hasards de l'impressionnisme : elle fixait pour la plus lointaine postérité les lois immortelles du style. C'est l'œuvre collective de l'Hellade, mais nous connaissons les maîtres du chœur. L'art n'est plus anonyme. Quels noms plus illustres que ceux d'Ictinos, de Phidias ou de Zeuxis.»* Pour les f)€intres, il est vrai, nous ne les vénérons que sur la foi des Anciens; mais on peut faire conliance à ce peuple et les chefs-d'œuvre, connus de nous, qu'il admirait, portent témoignage pour celles de ses admirations que nous ne pouvons contrôler : l'Hermès de Praxitèle nous est le garant de la « Calomnie » d'Apeile. De sa musique, par bonheur les modes nous ont été conservés par les églises chrétiennes, l'orthodoxe et la latine, et nous saurions par leurs chants religieux, même sans les deux ou trois hymnes qui nous sont parvenus, que lu Grèce a créé, sans doute encore en s'inspirant de l'Egypte, la première des trois grande» forme» musicalen, la mélodie pure, l'homophonie.

Aux lignes harmonieuses et précises des montagnes de mur-

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bre et des rivages frangés de l'ccume des vagues répondent, précises et harmonieuses, les lignes des œuvres humaines : acropoles des cités, colonnades et frontons des temples, statues de marbre et statuettes d'argile, bas-reliefs des tympans, monnaies, intailles et camées, tableaux sans perspective qui ne sont que d'autres bas-reliefs plus colorés, mélodies cristallines que les voix et les instruments chantent et soutiennent à l'unisson, hymnes religieux, chants de gloire ou d'amour, dialogues philosophiques, chœurs des vierges ou des jeunes hommes, danses joyeuses ou sacrées, grands jeux de toute l'Hellade en l'honneur des dieux, tout est juste, pur, harmonieux, parfait, — d'une perfection qui ne semble divine que parce que tout est noblement humain ; et jamais ailleurs les yeux, les oreilles, l'esprit, dans la concorde sereine des sens charmés et de l'intelligence satisfaite, n'ont connu de pareilles fêtes.

Tout s'inclina; le dur peuple de Mars ne put échapper au charme souverain : les Romains imitèrent l'art grec, tout en le comprenant mal et en le déformant, comme les disciples font toujours des révélations. Ils retendirent à tout l'Empire : l'art hellénique, alourdi en art gréco-romain, moins délicatement pur, plus grandiose, plus solennel, régna sur tout l'Occident, comme il avait, avec Alexandre, conquis l'Asie, non sans s'y déformer quelque peu en art hellénistique.

Cinq siècles plus tard, l'invasion germanique détruisait en Occident l'art classique. Il se relevait au bout de mille ans à la Renaissance, et l'Italie en était, cette fois encore, la prêtresse et la missionnaire.

Pendant ces dix siècles pourtant on ne l'avait pas oublié : le Haut Moyen-Age essaya d'imiter ce qu'il en pouvait connaître; puis l'art Roman fut comme son fils posthume. D'autre part, en Orient, Byzance se crut l'héritière de Rome; mais c'est

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