‹ L'art et l'histoireChapitre 33 sur 75 · L'ITALIE · texte numérisé non relu

L'ITALIE

Par sa position même l'Italie était faite pour . jrvir de Irait d'union entre deux mondes, pour redire à l'Occident la bonne parole qui venait de Grèce. Rome jadis n'avait pas manqué n ce rôle; l'Italie moderne reprit cette propagande, mais elle fit mieux encore : elle fut créatrice à son tour.

Pendant plus de la moitié de son histoire, l'ancienne Rome ne fut guère artiste, ou ne le fut, du moins, qu'en littérature et dans les arts pratiques. Des orateurs, cela va de soi : à ces plaideurs éternels, à ces hommes d'Etat, à ces chefs, il fallait la maîtrise du verbe. Des historiens, certes : le souri de leiu' gloire l'exigeait, et ces politiques tenaient à voir clair dans le passé. Des poètes, oui : ce peuple de campagnards aimait la nature; parfois aussi dans ces âmes hautaines, comme une fraîche source dans un hallior brûlé de soleil, semblait sourdre une mélancolie, rare et précieuse rançon de l'orgueil : « Surgit amari aliqiiid » ; et, d'ailleurs, de leur langue rythmée jaillissait d'abondance l'harmonie cadencée des longues et des brèves. Rome atteint à In parfaite beauté dans les arts pratiques de la

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guerre, du gouvernement, de la législation : un consul était beau sous le rouge paludamentum, à la tête de ses légions ; un sénateur à la curie, un magistrat au forum étaient beaux dans les plis savants de leurs toges blanches. Rome avait l'art de ia vie noble et majestueuse, de l'action solennelle et du geste à effet. Mais où étaient ses peintres, ses sculpteurs, ses musiciens.**

Elle eut trop à faire de conquérir et de gouverner le monde : tâche formidable qui ne lui laissa pas les loisirs de se créer un art de toutes pièces. Elle n'eut jamais qu'un art d'emprunt : elle le demanda d'abord à cette énigmatique et savante Etrurie qui était, par son art habile et opulent, l'Orient de l'Italie; puis elle tomba sous le charme de la Grèce ; elle s'enivra enfin des richesses et du faste de l'Orient.

Elle n'est originale que dans les bustes et les médailles, qu'anime d'une vie puissante son réalisme énergiqvie et minutieux. Sur ses constructions colossales, fondées pour l'éternité, elîe a mis sans doute, comme sur toutes ses oeuvres, un sceau de force grandiose et d'autorité souveraine : ses édifices sont augustes comme ses ordres, imposants comme ses lois. Mais ce mélange du dorien, de l'ionien, du corinthien ^, ce décor d'emprunt qu'elle plaque sur ces pierres inébranlables, est surchargé et illogique non moins que somptueux. Les monuments du peuple-roi commandent le respect : ils saisissent, ils imposent; ils n'ont ni la grâce ni le charme. Son éducation étrusque et son génie despotique donnèrent à Rome, dès ses débuts, trop ie penchant vers l'Orient pour que son goût fût très sûr. Les colonies de l'Italie du Sud et de la Sicile mettaient cependant,

I. Les Grecs n'ont admis que très exceptionnellement, à l'époque clas«ique, ce mélange irrationnel : nous en avons à peine quelques exemples en Sicile et en Asie.

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pour ainsi dire, la Grèce à sa porte; et celle a Grande Grèce » lui offrait, sans compter, d'admirables modèles de pure beauté. Mais Rome déforma l'art grec en l'imitant : elle ne comprit pas ce que l'Hellade avait de plus exquis, la sobriété et la mesure. Elle prit les formes grecques, — la lettre sans l'esprit, — elle les confondit entre elles, elle les unit même à des formes orientales, en superposant la coupole étrusque au fronton hellénique. Elle Ct d'un art de délicatesse, de perfection discrète et de raison souriante, un art de luxe, d'emphase et de domination • l'atticisme s'enfuit quand l'Orient apparaît.

Il ne reste pas moins que cet art gréco-romain triompha dans tout l'Occident, comme le fit en Orient l'art hellénistique, puis alexandrin : il lui donna sa parure de beauté ct de magnificence, qui fut comme la marque évidente et le cadre nécessaire de la culture classique. La traduction latine de l'Hellénisme n'est pas très fidèle; un Athénien du cinquième siècle s'en serait offusqué. Nous aurions mauvaise grâce à être aussi sévèrement délicats : nos architectes, depuis quatre siècles, n'ont connu et, vénéré l'Antiquité qu'à travers l'art romain, et ils l'ont plus abâtardi, dans leurs pastiches infortunés, qu'il n'avait, dans ses imitations inexactes et orgueilleuses, corrompu l'art grec. Ils ont alourdi, figé le classicisme en académisme pédantesquc et remplacé la vie par des recettes artificielles et des formules creuses; mais leurs raides et emphatiques copies n'ont pas l'excuse de cette grandeur, de cette majesté surhumaines qui nationalisent les emprunts, transformés en conquêtes, et voilent comme d'une splendeur impériale les erreurs mêmes du peuple-roi.

Que l'Italie moderne, à première vue, ressemble peu à l'ancienne! C'est un des plus curieux problèmes de l'Histoire que cette étonnante métamorphose. Après Théodose, des foules de

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barbares, qu'on peut à peine dénombrer, envahissent la péninsule : il y vient des Hérules, des Ostrogoths, des Lombards, des Francs, des Sarrazins, des Normands; et de ce chaos de violence et de brutalité, de ces mélanges de Germains et d'Africains avec ces rudes Romains, « cluriim geniis », rudes dans leur décadence même, avec ces Marses, ces Samnites, ces Ombriens indomptables, il naît une nation de grâce, de charme et d'élégance! Ces aïeux tout d'une pièce ont les descendants les plus souples, et la fierté intraitable se mue en séduction insinuante! Mieux encore : voici que les Italiens deviennent, depuis le quatorzième siècle, un des plus grands peuples de l'art et même, pendant le seizième tout au moins, les maîtres incontestés de l'Europe; leur patrie apparaît désormais comme la terre sacrée de la beauté.

Et, sans doute, la douceur du climat, la grâce des sites, la lumière de la mer et du ciel peuvent expliquer ce génie musical et plastique. Mais pourquoi cette vocation, qui semble naturelle, fut-elle si tardive.»^ Peut-être Rome n'était-elle qu'une exception héroïque et bornée, façonnée d'abord par la grandeur dure de sa plaine volcanique, trempée ensuite pour jamais par les nécessités sans relâche de sa vie guerrière. Elle a, par sa conquête, anéanti l'Etrurie artiste, dépeuplé la Grande-Grèce et marqué de son sceau, avant qu'ils n'aient pu prendre leur essor. les Ligures et les Gaulois de la Cisalpine, encore barbares, et tous ces Sabelliens de l'Apennin, qui n'étaient que de pauvres montagnards. Mais Rome vaincue à son tour, l'Italie, délivrée de cette influence accablante, a pu vivre sa vie, et son génie s'est librement épanoui. Echappée aux griffes de la Louve, libérée du joug de fer et de magnificence, il lui fallut d'abord s'assimiler, unifier peu à peu tous les barbares de l'Invasion. Elle put alors suivre sa pente naturelle et répondre à l'appel de son ciel,' de s^s

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parfums, de ses mers voluptueuses et du zéphyr qui chante, dans la splendeur du soleil ou dans le silence ami de la lune, parmi ses oliviers et ses orangers, entre les branches des pins aigus, sur le gazon des collines ou sur les fraîches rives des lacs et des ruisseaux.

Le gothique, importé d'au delà dos monts, n'avait pas pris racine dans ce sol latin. L'Antiquité attendait l'heure du grand réveil; elle était là, toujours présente par les ruines de ses temples, par ses vases, ses statues, ses médailles, que ramenait au jour un heureux coup de pioche ou le heurt d'un soc de charrue. Les dieux et les déesses de la mythologie soulevèrent la pierre du tombeau, où ils dormaient depuis plus de mille ans; et, dans les campagnes et les cités, où Lucrèce et Virgile, Horace et Ovide «'avaient su que les chanter, ils trouvèrent enfin des artistes pour leur donner, par le pinceau ou l'ébauchoir, une forme digne d'eux : l'Italie moderne eut ses Immortels, rivaux de ceux de l'antique Ilellade. Comme le pape avait remplacé les Césars, la religion catholique prit d'abord le pas sur la mythologie : elle ne revêtit pas une forme plastique moins belle, ni, le plus souvent, moins païenne. Et comme, dans cette Italie bienheureuse, la plante humaine poussait toujours, généreuse et souple, élégante et ficre, enivrée de son charme et de sa virtù, les artistes célébrèrent aussi ces seigrncurs et ces dames, ces prêtres, ces poètes, ces guerriers, et les firent égaux aux dieux. Cinq à six siècles durant, de Cimabué àTiepolo et des sculpteur? de Pise aux maîtres charmants de l'opéra-buffa, l'Italie enchanta le monde par d'innombrables chefs-d'œuvre, de grandeur souvent et de noblesse, mais surtout de grâce, d'esprit, d'élégance et de volupté, qui semblaient naître sans effort de son inépuisable génie.

En croyant imiter la Grèce et renoureler Rome, les Italiens

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