L'ITALIE
créèrent vraiment un art nouveau, dont procéda tout l'art moderne pendant plus de trois siècles : en peinture surtout, où ils n'avaient pas de modèles à suivre, et en musique. Ils donnèrent les règles et les premiers chefs-d'œuvre de la peinture moderne, aussi bien de la réaliste et de la mystique aux qualorzième et quinzième siècles que de l'idéaliste au seizième. Ils londèrent, avec l'opéra et l'oratorio, la troisième grande forme musicale, la mélodie accompagnée, le chant uni à l'harmonie.
Et ce fut aussi la renaissance de la vie de société avec le luxe le plus raffiné; ce fut l'éblouissanto floraison de tous les arts mineurs dans le cadre incomparable des marbres, des terrasses, des balustrades, des bassins, des canaux et des jardins « à l'italienne ».
Le morcellement de l'Italie, qui la livra si longiemps sans défense à l'étranger, lui valut, dans le domaine de l'Art, une précieuse diversité : au lieu d'une capitale unique et d'une vie centralisée, vingt vies originales, vingt inspirations distinctes, vingt écoles sœurs, mais différentes. A la majesté de la Ville Eternelle, Milan oppose sa grâce; la sobriété, la finesse nerveus.î, le pur dessin de Florence contrastent avec la richesse, la couleur, l'éclat de Venise : un opéra de Caccini est ik un opéra de Montevcrde ce qu'est le jeune inconnu vêtu de noir de notre Salon carré à l'Homme au gant du Titien. L'âge d'or ne meurt dans une ville que pour renaître dans une autre; c'est comme une traînée de flammes qui s'éteindrait ici pour s'allumer làbas : Venise débute plus tard et dure plus longtemps que la plupart de ses rivales; Florence s'endort quand Naples s'éveille. El de tous ces foyers d'art rayonne la grande lumière de l'art classique.
La Grèce antique trouvait une rivale : l'Italie la renouvelait, la complétait; et, plusieurs siècles durant, elle la supplantait :
l4o LES GRANDS PEUPLES DE l'aRT
l'Europe, qui n'avait pour l'art grec qu'elle né connaissait plus qu'une admiration de commande, platonique et littéraire, ne rendait un culte réel et vivant qu'à l'Italie divinisée.
Les mauvais jours vinrent ensuite : l'impuissance guerrière, l'assoupissement dans la faiblesse, l'affreux despotisme des Tedeschi; puis, aussitôt après le glorieux essor de la Résurrection, les intrigues politiques, les « combinazioni », le Transformisme corrupteur d'un Depretis, les accointances germaniques d'un Crispi et d'un Giolitti, l'amitié menteuse de l'Allemagne, non moins funeste que sa bestiale tyrannie, tous ces malheurs, toutes ces erreurs ont trop longtemps tari la sève vigoureuse de l'art italien, énervé sa virilité, perverti son goût. La terre merveilleuse garda des héros, des penseurs, des orateurs, des poètes, comme aux temps des Consuls et des Césars. Mais l'Art, plus asservi aux contingences, fut la grande victime : une inquiétante facilité, une subtilité de mauvais aloi, un maniérisme sans sincérité, une tendance à la surcharge et au clinquant précipitèrent la décadence, que l'esprit et l'élégance de la race masquaient d'un trompe-l'œil; mais ce n'était plus trop souvent qu'un esprit alambiqué et une élégance suspecte.
Qu'importe ce soir malencontreux d'un si beau jour.»* L'académisme dogmatique et borné, les œuvres efféminées ou vulgaires, les répliques de pacotille fabriquées à la grosse, la mollesse, la lâche facilité, le manque de conscience des pasticheurs, tous ces péchés des épigones, qui mésusèrent des dons divins, ne peuvent prévaloir dans la mémoire des hommes contre la morbidesse d'un Vinci, la terrihilità d'un Michel-Ange, l'idéale perfection d'un Raphaël, la splendeur d'un Giorgione, la mélodieuse noblesse d'un Carissimi et d'un Marcello. Que compte un siècle de contrefaçon au regard de.cinq ou six siècles de création?
LA FRANCE lal
Et voici le renouveau, qu'annonçaient des signes précurseurs. Le génie guerrier ressuscite à la voix d'un d'Annunzio : l'épreuve du feu va purifier l'Italie. Son art régénéré se délivrera de ce qu'il avait de factice, de vulgaire, de trop facile et de trop subtil. Comme Renaud sortant des jardins d'Armide, son génie plastique et musical se désenvoûtera du charme pernicieux des dangereuses sirènes, des muses fardées, de l'improvisation outrancière ou banale, de l'habileté superficielle qui se contente de l'a peu près et ne vise qu'à l'effet. Après la guerre, par la guerre, qui trempe l'âme du peuple, il renaîtra dans toute sa gloire, ce génie latin de grandeur et de noblesse, d'esprit, d'élégance et de grâce; il retrouvera, par l'effort, avec la pleine conscience de soi-même et le réveil de ses vertus endormies, le nerf et l'accent qui l'avaient sacré créateur de vie au quinzième siècle, la pureté et le style qui avaient enchanté l'Europe au seizième et lui avaient ouvert un monde nouveau, un monde idéal de beauté et d'harmonie.