‹ L'art et l'histoireChapitre 36 sur 75 · LA FRANGE · texte numérisé non relu

LA FRANGE

esprit, aiguisait son bon sens jusqu'au génie, éveillait des résonances profondes dans sa sensibilité. A ce poste de danger et d'honneur, à ce pôle de convergence, dans ce tourbillon d'influences, comme sur un sommet baigné de lumière et fouetté par tous les vents, l'air est plus pur et la vue plus nette.

La France ne connaît pas la paix dans l'inertie : tout ici est en perpétuel mouvement. De celle mobilité, de ces conflits intérieurs, de ces poussées étrangères, de celte lutte nécessaire et sans arrêt, de ces dynamismes rivaux, des actions et des réactions de ces forces en présence naît le plus admirable équilibre, comme l'équilibre des cathédrales gothiques procède des poussées opposées des voûtes et des arcs-boutants. Reprenant, pour exprimer leur idéal, les paroles contraires des deux philosophes grecs qui définissaient la joie, l'Egypte aurait dit : La vie et l'art sont dans la Paix », et la France répondrait : « La vie et l'art sont dans le Mouvement. »

Celle pairie et cette histoire ont modelé l'âme de la nation, — âme sereine et vibrante, souple et énergique, légère et profonde, raisonnable et ardente, âme d'harmonie oii l'imagination et le rêve même s'auréolent de netteté et de lumière.

Plus complexe, elle est plus humaine : « IS^il humani a me... » Pour les autres peuples, jadis l'étranger était l'ennemi, « hostis)); pour le Gaulois, il était l'hôte, qu'on accueillait, qu'on interrogeait, qu'on s'efforçait de comprendre. Accourant en vol innom brable de tous les points de l'horizon, les idées, marquées ^u coin national, reçoivent bientôt droit de cité. La France est le creuset où s'unissent et se fondent les apports étrangers.

Si les formes de l'art français sont plus diverses, si les courbes de son évolution sont plus nombreuses et plus surprenantes, c'est que la pensée de la France est plus active et son histoire plus changeante. « Ses pas sont dans tous les chemina, w

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Et partout et toujours, incapable d'égoïsme, enflammée de sympathie, élargissant, généralisant, elle a travaillé pour tous. A toutes les idées tour à tour elle a donné leur expression claire et leur forme sensible. Ses œuvres de beauté furent les interprètes admirables et fidèles des époques successives et des esprits différents; elles nous en sont encore les témoins : le Mont-Saint-Michel évoque les moines guerriers, et Chenonceaux la galanterie raffinée des Valois; Versailles la monarchie; Rude et Delacroix la Révolution; nos cathédrales les siècles de la religion; Courbet et Manet, le siècle du peuple; Poussin la raison réfléchie et disciplinée; Claude Monet et Debussy le sentiment et le rêve affranchis de toute entrave. Pour d'autres peuples, l'art fut souvent un domaine isolé, un bois sacré à l'écart de la vie : pour la France, l'art est une partie de sa vie même et comme un des visages de la j^atrie.

Son génie de création ne le cède pas à son génie d'assimilation : elle a fait ce tour de force de se créer deux civilisations successives, deux arts différents, si contraires, — on dirait presque contradictoires, — qu'elle eut l'air, changeant d'idéal, de changer d'âme. Au fond pourtant elle restait la même; en paraissant se renier, elle affirmait sa vraie nature, sa dualitifoncière : ces deux floraisons du Nord et du Midi sortaient de boutures greffées toutes deux sur le tronc du vieil arbre celtique.

Après l'agonie de l'art antique, après le grand essai de l'art roman, qui tenta de christianiser les formes classiques, sous la haute direction de nos Rénédictins de Cluny, et qui prit un caractère original dans chacune de nos provinces, la France, désormais majeure, créa de toutes pièces, au douzième siècle, un art nouveau. Le sentiment mystique et l'imagination du Nord, servis et dirigés jiar la raison latine, donnèrent enfin au rêve chrétien la forme concrète et plastique qui lui avait manqué

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pendant onze siècles. Il s'était contenté jusque-là d'un abri d'emprunt, du temple païen, qu'il baptisait en le sanctifiant de ses symboles, mais qui restait attaché au sol; il eut l'église ogivale, aérienne et soulevée de terre dans son ascension extatique : c'était la fleur merveilleuse de sa ferveur et comme son image visible. Le même élan, qui lançait tout un peuple à l'épopée des croisades pour délivrer un tombeau divin, dressait vers le ciel l'envol audacieux des voûtes et l'aspiration surhumaine des flèches. Ce style français, « opus francigenum », né sur l'Oise et la Seine, et nommé si improprement gothique, c'est la troisième des grandes formes de l'architecture; et c'est la dernière qu'on ait créée : on n'a pu faire depuis lors que des variations sur les trois thèmes. Aux deux architectures de la stabilité et des masses en repos, au style colossal de l'Orient, au style humain et harmonieusement mesuré de l'Hellade, la France opposait l'architecture de l'équilibre, des forces en mouvement, l'art des pierres vivantes. Elle avait tenu la gageure d'égaler la Grèce : la nef d'Amiens rivalisait avec le Parthénon. Vingt arts, majeurs ou mineurs, annexes de l'architecture, — fresques, tapisseries, émaux, orfèvrerie, — se modelaient sur elle et la complétaient; et, plus que tout, ces féeriques vitraux irradiés de toutes les splendeurs du prisme, et cette sculpture, aussi noble, aussi pure que la grecque, mais plus expressive, plus émouvante. Pour la première fois, d'autre part, la gloire de ses miniaturistes sacrait Paris métropole de la peinture. Deux siècles plus tard, c'est la France encore, — la France au nord de la Loire, avec la Flandre, vassale alors du royaume des fleurs de lys, et l'Angleterre au sud de la Tamise, l'Angleterre normande, toute proche de ses origines françaises, — qui créait la seconde grande forme musicale, la Polyphonie, bientôt aussi prestigieuse, aussi

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touffue, aussi exubérante qu'une cathédrale flamboyante. Toutfl l'Europe suivait : pendant près de quatre siècles, un nouveau monde d'art s'épanouissait « à la française ».

Et voici qu'ayant égalé la Grèce, en opposant à son art un art contraire, la France l'égala une seconde fois en s'inspiranl de son esprit, quand, après son génie nordique, s'éveilla son génie méditerranéen. La Renaissance consomma la ruine du gothique et assura le triomphe de l'Italie, et la France, qui se retourna vers le Midi, fut éblouie tout d'abord par la vision merveilleuse de la splendeur antique et par la séduction italienne, par l'élégance de Florence, la morbidesse de Milan, la volupté et la magnificence de Venise, la grandeur de Rome. Mais il ne lui fallut pas longtemps pour se ressaisir, s'affirmer à nouveau, rivaliser avec ses modèles. Cette beauté, qu'elle croyait découvrir, ne lui était pas étrangère; elle avait vibré à l'unisson de l'Italie; elle retrouvait ses titres de parenté avec sa soeur latine, qui venait de réveiller en elle l'atavisme gallo-romain.

Soumettant à son goût propre les importations ultramontaines, elle fonde, dès le dix-septième siècle, un classicismo national, plus austère et plus passionné sous Louis XIII, plus opulent et plus majestueux sous Louis XIV, mais toujours raisonnable, mesuré et profondément humain; à l'esprit, à la finesse, à l'élégance de l'Italie s'ajoutent une sensibilité dis crête et parfois une pénétrante émotion. Au dix-huitième siècle, la France reconquiert la maîtrise incontestée de l'art plastique, qu'elle n'a plus perdue. Elle part du classicisme, mais elle s'en dégage; nourrie des Grecs et des Latins, elle s'en libère. Elle combine avec son génie propre les leçons d'.Mhènes et de Florence, de Rome et de Venise, et crée, comme en «e jouant, dès la Régence, le nouveau style français :

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grâce nerveuse et désinvolte, verve souriante, poésie délicate, non sans un soupçon de mélancolie, fantaisie ailée, que guident le bon sens le plus avisé et l'intelligence la plus lucide. Ce n'est plus au ciel qu'elle aspire : elle connaît, elle enseigne la douceur de vivre chacun à sa guise et tous en beauté. L'Europe charmée se reprend à imiter la France de Louis XV et de Watteau, comme elle avait fait la France de saint Louis et de Robert de Luzarches.

Notre dix-neuvième siècle réservait au monde d'autres surprises : après le classicisme italien, c'est le romantisme du Nord qui se francise avec Berlioz, Rude et Delacroix; ou, pour mieux dire, car les vraies origines du romantisme sont nationales, le génie de la France d'oïl l'emporte à son tour sur celui de la France d'oc. La Révolution politique avait invoqué les souvenirs républicains de la Grèce et de Rome pour bii ser l'ancien régime, l'oppression féodale, qui nous venait de l'invasion germanique; mais, comme c'était au Midi que notre classicisme avait demandé ses règles ei ses modèles, la Révolution littéraire et artistique regarda de nouveau vers le Nord. Puis, après que Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand nous y eurent préparés, c'est d'Angleterre que nous revint l'amour du paysage; l'exemple de Constable évoqua et ressuscita, avec l'école de Fontainebleau, le sens de la nature de nos vieux enlumi eurs : de l'atavisme d'un Jehan Fouquet naquit l'art d'un Théodore Rousseau, d'un Corot, d'un Daubigny. Cette largeur de compréhension, celte puissance de réaction et d'assimilation, cette force souveraine qui met son empreinte sur tous ses emprunts et en fait son bien propre, ces souples et audacieuses volte-face tiennent du prodige et sont uniques dans l'histoire : c'est que les iailueuces du dehors ne font que mûrir les germes

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nationaux et que la France retrouve en elle toute l'humanité. La dernière création de la Franco, l'Impressionnisme, c'est l'art qui aspire à la vision exacte et immédiate de la réalité, des formes et de la lumière, et rejette toutes les images interposées par les traditions et les habitudes, dans le même temps où la raison achève de faire table rase des préjugés et des illusions. Cette franchise intransigeante, c'est celle qui anim;ul nos arcliilecles gothiques, quand ils se refusaient à rien dissimuler des parties ni des moyens de la construction et que de ces nécessités ils faisaient de la beauté. Cette passion de la liberté et de la clarté, celte audace généreuse, c'est elle qui poussait la France de la pensée à saper l'édifice imposant et oppressif des conventions artificielles pour affranchir l'intelligence; c'est elle qui lançait la France de l'héroïsme à l'assaut de toutes les Bastilles et à l'encontre de toutes les ruées de barbarie pour briser les despotismes et dompter les puissances des ténèbres. Cet Impressionnisme, qui régénéra l'art et lui ouvrit des voies jusqu'alors inconnues, affirmait, une fois de plus, la fécondité inouïe, la sève de renouveau, l'immortelle jeunesse de l'âme innombrable de la France, à l'heure même où elle reconquérait, avec César Franck et ses successeurs, la maîtrise de la musique, qu'elle n'avait phis depuis trois cents ans, à l'aube du grand jour où elle fait ce miracle, qu'on aurait cru impossible, d'ajouter une gloire guerrière plus extraordinaire encore à la plus extraordinaire des histoires guerrières, et d'être, une suprême fois, comme elle en avait été la prophétesse et l'apôtre, la vengeresse du Droit et de la Liberlé. Le labeur et le génie d'un siècle d'orages cl de deuil ont préparé la splendeur d'un nouveau siècle de lumière et de paix Iriomplijle. Voici que commence !e troisième apogée de la France et do l'art français.

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