L ESPAGNE
La péninsule est séparée du monde par la mer et par le mur des Pyrénées : cet isolement lui a valu un caractère d'exception, une originalité tranchée. Et, de plus, ses premiers habitants connus, les Ibères, source et fond de sa race, n'étaient pas des Aryens et n'avaient pas de frères en Europe : ils venaient d'Afrique et peut-être de plus loin, du continent aujourd'hui disparu de l'Atlantide, qui louchait à l'Amérique. Ils reçurent de leur nouvelle patrie, — et, sans doute, l'Afrique les y avait-elle prédisposés, — leur génie opiniâtre, héroïque et terrible. Ici les œuvres comme les actions, les cités comme les mœurs, ont un pittoresque singulier, tout empourpré de l'ardeur tragique et concentrée, du feu sombre que le pays et les hommes doivent au soleil brûlant et au clair-obscur des sierras déchiquetées et chaotiques. Terre des chocs brusques et des contrastes violents : sur le plateau de Castille, « trois mois d'hiver » succèdent à a neuf mois d'enfer ». Et toute l'Espagne n'est qu'un champ clos où s'entrechoquent les clartés crues et les ombres brutales. Dans son peuple, de morne, plusieurs âmes contraires et qui se heurtent sans trêve : réserve fière et vie exubérante; flegme et gaieté; silence et grandiloquence; ascétisme et passions; terre à terre, bon sens, et chimères extravagantes; don Quichotte et Sancho Pança. La forme nationale de son théâtre, la fleur jaune et pourpre de son génie, c'est le drame qui ne sépare pas la tragédie de la comédie : Corneille et Molière s'unissent dans un Lope de Vega, dans un Calderon.
Son isolement n'a pu la défendre des invasions, mais elle s'est toujours reconquise : submergée souvent, transformée jamais. Elle a reçu du dehors des apports de toutes sortes : elle les a fondus à la flamme dévorante de son foyer, elle ne les a pas combinés. Ils ne forment qu'un placage traniparent de couches
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superficielles, juxtaposées et disparates : le tréfonds national est intact. L ame indomptable de l'Ibère bat toujours sous la culture latine et sous le fatalisme arabe : la langue de Virgile a pris sur les bords du Tage un éclat métallique et un lyrisme empanaché; la dévotion castillane a broyé un Islam, que l'Espagne avait fait plus brillant, sous un catholicisme d'ascétisme, d'extase et d'autodafés. Et les traits dominants qui reparaissent à chaque réveil, ceux qu'on entrevoit même encore pendant les éclipses, ce sont toujours urie exagération qui se jette aux extrêmes, un orgueil qui oscille de la noblesse épique au cynisme picaresque, une somptuosité éblouissante qui ne craint pas la lourdeur surchargée, un héroïsme qui dégénère trop vite en cruauté, une grandiloquence qui se boursoufle d'emphase; des brocarts, des guenilles; un mysticisme éperdu, un naturalisme déchaîné; des exploits, des atrocités. Et de l'art toujours et partout, de l'art fier, éclatant, adorable, outrancier, exaspéré : l'Espagne pousse jusqu'à l'extravagance l'horreur de la platitude, comme elle fait jusqu'à l'anarchie l'horreur de la servilité.
Sous les caractères communs, les provinces ont mis leur diversité : dans cette terre isolée du monde, de rudes montagnes les isolent les unes des autres; pas de cohésion : si l'Espagne est rebelle au joug étranger, les provinces ne le sont pas moins à une loi commune. L'Andalousie, plus opulente et plus africaine, la Galice, l'Asturie, les Pays Bas(jues, plus verts et plus tempérés, la Catalogne, plus laborieuse et plus européenne. Valence, plus ardente, s'écartent de la Castille plus grandiose et plus austère. Le génie de l'Espagne n'est pas d'assimilation, mais de contradiction; pour être elle-même, il faut qu'elle s'oppose : elle s'efface en imitant, elle s'affirme en réagissant.
Il lui est venu des hommes, des idées, des arts du Alidi et de l'Orient, il lui en est venu du Nord. Elle fut une .\sie et une