‹ L'art et l'histoireChapitre 42 sur 75 · L'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

L'ANGLETERRE

On dit communément que l'Angleterre n'est pas artiste. S'il était vrai, quelle étrange énigme! Ainsi ce peuple d'âme religieuse et de haute culture, le premier du monde par la tenue et la décence, l'amour de la liberté et de l'ordre, l'énergie sans défaillance, ce peuple prudent et lent dans la décision, inébranlable dans l'exécution, ce peuple d'orateurs, de romanciers et de poètes, le seul dont la littérature, depuis quatre siècles, rivalise avec la nôtre, ce peuple admirable n'aurait pas d'art! Ou, du moins, ce peuple, le plus personnel de tous, grâce à la ceinture d'argent et d'émeraude qui protège son île, inviolée depuis huit siècles, n'aurait qu'un art d'emprunt sans originalité et sans vie!

Faut-il accuser son ciel pluvieux, d'où naît le spleen, son brouillard qui voile les formes? Mais quelle campagne et quelle verdure opulente dans la douceur des journées grises ou sous la caresse féerique des éclaircics! Sa mer, d'ailleurs, qui porte partout ici le mouvement et la vie, l'eiit sauvée de son ciel. Et, comme dans un drame de Shakespeare, la gaîté de la « merry England » s'enlace à sa mélancolie. Est-ce que vraiment les artistes manqueraient à cette riche humanité, qui abonde en contrastes pittoresques, savoureux, « excitants ))? Si jamais nation eut une élite, d'une culture supérieure, d'une intelligence ouverte, d'une distinction raffinée, c'est l'Angleterre. Ce serait à se demander si un excès de civilisation n'abo-

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lirait pas le caractère primordial de l'Humanité et ne serait pas une régression sur la barbarie. Risqucrait-on, à être trop policé, de perdre la sensibilité créatrice? L'extrême correction tuerait-elle toute spontanéité et condamnerait-elle à l'impuissance? Les Anglais aiment la peinture, leurs musées sont incomparables, ils ont fait fête à Holbein, à Van Dyck, à Watteau; et, avant Gainsborough, ils n'avaient pas de peintres! Ils aiment la musique, ils ont les plus beaux chœurs du monde, ils ont acclamé et accaparé Haendel; et, depuis plus de deux siècles, ils n'ont plus de musiciens! Ils ont la religion de la beauté, ils comprennent, ils admirent passionnément toutes les formes de l'art; et ils n'auraient pas d'art!

Regardons-y de plus près : des éclipses, sans doule; mais pas de siècle où il n'y ait eu un art anglais, et souvent très riche, des artistes anglais, et plusieurs très puissants. Le génie de la race s'est affirmé tantôt par l'architecture, — grandeur du gothique au Moyen Age, confort exquis du home moderne, — tantôt par la musique ou par la peinture, toujours par les arts mineurs où le sens pratique, qui assure la commodité parfaite, se relève d'une distinction impeccable et d'une sobre élégance.

L'invasion germanique avait submergé la Bretagne celloromaine; puis la rudesse brutale de l'invasion danoise tua l'art naissant des Anglo-Saxons, frère balbutiant de l'art mérovingien. Mais quand l'Angleterre, délivrée des Scandinaves, se rattacha à la civilisation française par ses conquérants normands, elle apporta sa contribution de chefs-d'œuvre à l'architecture gothique et à sa fille, l'orfèvrerie : c'est même alors le curieux problème de ces premières voûtes, qui apparaissent, dès iio4, à Durham, ogivales avant la lettre, œuvre d'un précurseur inconnu. Le style français prit au delà de la Manche des

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formes originales, comme cet « Ornemental » qui annonça le flamboyant. Les ancêtres bretons et saxons étaient trop passionnés de musique pour que la grande Polyphonie ne fleurît pas aussi bien sur les bords de la Tamise chez leurs descendants francisés que sur ceux de l'Escaut et de la Seine : Dunstable est contemporain de Binchois et de Dufay. Au seizième siècle, l'Angleterre inventait la musique de clavecin et la variation des thèmes. Toutes ces créations ont un caractère exceptionnel de décision, d'audace et, tout à la fois, de distinction et de puissance : au Moyen Age donc, dans cette Angleterre, qui élait alors, par sa culture, notre sœur d'outre-mcr, l'Art est très personnel et très hardi, très grand en somme, aussi grand que les passions et la violence parfois effrénée de la nation. L'énigme ne se pose qu'après la Renaissance, qui lui vint d'Italie, et la Réforme, qui lui vint d'Allemagne.

Si, depuis lors, la floraison anglaise n'a pas été aussi complète ni aussi continue qu'on pouvait l'attendre d'un tel peuple, c'est que l'Angleterre s'est trop longtemps oubliée dans les jardins de l'Armide italienne; c'est que, d'autre part, elle n'a pas toujours voulu avoir un art et que parfois aussi elle n'a pas osé.

Méfait de la Renaissance : elle endormit sous les parfums, elle enchaîna sous les fleurs cette imagination puissante, cette vibrante sensibilité. Avec une culture trop érudite, avec un humanisme trop dévotieux, l'élite s'abandonna au culte superstitieux de l'Antiquité et de l'Italie et se condamna à un pseudoclassicisme sans chaleur et sans vie : cet art méditerranéen était trop étranger à son génie pour que ce renoncement à soi-même pût être compensé par une assimilation féconde. Cet idéalisme de convention a mené naguère les peintres préraphaélites à l'esthétisme anémié de leurs pastiches quattrocentistes. Joint

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au goût minutieux de la propreté, de la correction, du travail méticuleusement parachevé, il a trop souvent glacé les formes pures et lisses de la statuaire.

Méfait de la Réforme : l'Angleterre s'est refusée à l'art, quand elle s'est donnée au puritanisme, qui exagérait et aiguisait de toute la franchise et de tout l'emportement britanniques le lourd luthéranisme d'outre-Rhin : ce protestantisme enragé a tué la musique et retardé l'éclosion de la peinture. Les vertus vénérables du Méthodisme n'ont pu que former des moralistes absorbés par la purification de la conscience; la beauté idéale, qu'ils s'efforçaient d'atteindre, n'avait pas besoin de la beauté sensible : les charmes de la terre ne sont que des pièges de Satan!

Et, de plus, sous ce joug, la violence atavique s'est condensée en énergie morale; la passion, qui se déchaînait de tous côtés, s'est repliée sur elle-même et cristallisée en maîtrise de soi : de cette discipline sans relâche est né le « cant », qui refrène, comme une inconvenance, toute manifestation extérieure. Si, depuis lors, les artistes n'ont osé que trop rarement s'abandonner à leur inspiration, c'est qu'à cette réserve de la parole et du geste répondait désormais, comme un harmonique, dans l'âme anglaise, une timidité souvent insurmontable. On reproche à l'Anglais d'avoir l'hypocrisie de ses défauts : il n'est que juste d'ajouter qu'il a la pudeur de ses qualités. Son impassibilité n'est qu'une ombrageuse modestie. Exprimer tout ce qu'on sent, comme on le sent, mettre son âme à nu, ne rien dissimuler de son émotion, ne serait-ce pas malséant, « irnproper »? La pensée seule en fait rougir. Stuart Mill, dans ses mémoires, dit d'un ami : « Comme la plupart des Anglais qui possèdent des sentiments, il y trouvait un embarras. »

Plus serve des coutumes et des mœurs que l'intelligence de

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