‹ L'art et l'histoireChapitre 43 sur 75 · L ANGLETERRE · texte numérisé non relu

L ANGLETERRE

l'écrivain, la lensibilité de l'artiste s'effarouche, se réfugie, comme sous un masque protecteur, derrière une correction académique, meurtrière de toute originalité : l'art fait toilette, s'habille de conventions; l'homme disparaît sous le costume d'apparat. C'est grâce à son élégance sans vigueur, à sa sensibilité décente, sans émotion violente, que Mendelssohn a eu tant de vogue outre-Manche.

Et l'on sait enfin où descendent la fadeur sentimentale et la joliesse artificielle de certaines images populaires. Homme d'action, homme d'affaires, l'Anglais, s'il n'a pas une haute culture, ne demande à l'art qu'un délassement facile et une brève détente : il lui faut des Keepsakes puérils et des images édulcorées. Puisque tout est énergie et tension dans la vie, que rien ne le soit dans l'art! Cette mièvrerie d'occasion est la rançon de la vigueur quotidienne. Ainsi les grognards de Napoléon aimaient les bergeries à la Florian et les idylles roucoulantes.

Et voilà, semble-t-il, un art bien entravé, gêné dans son évolution, arrêté dans son essor I

Qu'on ne s'y trompe pas cependant : tout ceci n'est que superficiel. On s'arrête trop aux qualités exceptionnelles que l'Anglais déploie dans tous les arts pratiques, éloquence, législation, politique, industrie; on ne voit en lui que le maître dans l'art de la vie, qu'il encadre dans le confort impeccable du home. Il est trop sérieux et trop pratique pour que l'art désintéressé puisse être son fait! C'est oublier la fantaisie, l'imagination, la force impétueuse, voire même parfois l'extravagance, qui font tout à coup craquer cette enveloppe trompeuse de convenance, de flegme et de correction. Le puritanisme, la manie moralisante, la mièvrerie sentimentale, la froideur glacée d'un classicisme de convention, l'esthétisme décadent, ne sont que des licheiis parasites du vieux tronc robiTste, Obscurci

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parfois, le génie britannique n'est pas éteint : quand on le croit mort, il flambe de nouveau, comme un volcan brisant sa gangue de scories. Qu'une occasion propice se présente, et l'art anglais se réveille, prime-sautier et passionné. Entre deux poussées de puritanisme, l'Angleterre, vers 1660, échappe pour trente ans à l'âpreté desséchante de la discipline biblique el féroce : la Sybaris des seconds Stuarts remplace la Jérusalem Spartiate de Cromwell; et c'est alors qu'apparaît Purcell, le maître souverain, dont l'art illumine les profondeurs de l'âme anglaise, le Shakespeare de la musique, qui emprunte l'opéra à l'Italie pour l'animer d'ime vie toute nouvelle et le faire vibrer au souffle de son génie gracieux et véhément, mélodieux et violent, puissant et sensible.

La musique anglaise mourut avec lui, victime d'un nouvel assaut de l'ascétisme vandale et envoûtée par un piétisme intransigeant, qui s'hypnotisa dans le culte des oratorios de Haendel; et l'on en est encore aujourd'hui à se demander quand la source divine, tarie par le simoun du Sahara calviniste, pourra se rouvrir. Mais, comme par compensation, la peinture naissait cinquante ans plus tard. La musique sort du tréfonds de la nation, et la nation était retombée sous le joug; une élite affranchie peut suffire à la peinture.

Les maîtres opulents et harmonieux du dix-huitième siècle, instruits par Van Dyck et par Venise, donnèrent à l'Angleterre le sens de la couleur et le goût du beau métier. Puis le Romantisme aviva l'amour de la nature chez ce peuple de chasseurs, de marins, de touristes, chez ces créateurs des jardins « anglais », chez ces poètes des lacs et des forêts : à la loyauté, à la netteté de vision, à la justesse d'observalion, qtii leur sont propres, il ajouta une fraîcheur de sentiment et une plénitude d'émotion telles qu'ils leur durent une des trois plus grandes écoles de paysage, rivale de la Hollandaise el de la Française.

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Leurs successeurs l'ont continuée jusqu'à nous avec un sens très spécial et très savoureux de la mer, du ciel, des verdures humides et des larges horizons. Et c'est aussi de cette sincérité de cet accent, de celle couleur chaude, de cette franchise, do cette plénitude de vie, qu'ont hérité les portraitistes contemporains. Anglais et Ecossais. Burne Jones et les autres préraphaélites ne sont que de délicats rêveurs, qui ont tenté de traduire par des lignes rares et pures, par des teintes tendres et sobres la grâce mélancolique de leurs poèmes intérieurs et d'exprimer leur mysticisme par des symboles harmonieux. Mais ces esthètes, plus poètes que peintres, sont à l'écart de la vie et en marge de la peinture. C'est pour l'Art une dangereuse chimère que d'aspirer à être une forme bâtarde de la littérature! La vraie grandeur de la peinture anglaise, sa gloire propre, c'est le sens original et l'expression savoureuse du réel.

C'est que l'Angleterre joint la force des ancêtres saxons et Scandinaves à la sensibilité délicate des ancêtres celtes; et c'est qu'elle exprime avec la claire intelligence et la vision précise, qu'elle tient des aïeux français, ces puissances d'imagination et d'émotion et cette âpre vigueur, qu'elle garde des aïeux nordiques. Rien de la lourdeur allemande, inapte aux arts plastiques, ni du songe impuissant des Bretons, mélodieux, vague et irréel : des chefs-d'œuvre d'une distinction fîère, clairs, nerveux, harmonieux, hardis, nés de l'atavisme franco-normand et de la culture classique.

Les descendants des vieux polyphonisfes et des maîtres de l'œuvre gothique, des architectes d'Oxford et de Cambridge et des dessinateurs-poètes de jardins pittoresques, n'ont pas dégénéré; le génie national ne s'est pas endormi à l'ombre des nobles châteaux et des parcs harmonieux ou dans la paix des vieilles cités somnolentes et délicieuses. Les éclipses partiell<>!«

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n'ont fait que plus triomphants les réveils; et c'est un grâmJ peuple d'art que celui de Purcell et de Gainsborough, de Turner et de Constable.

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