L'ALLEMAGNE
Peut-on en dire autant de l'Allemagne? Quoiqu'elle n'ait pas la généreuse âpreté et la noblesse rude des Scandinaves, les puissances de l'âme nordique sont en elle : une pensée profonde et compliquée, qui n'a pas besoin de clarté; une force illimitée d'abstraction, qui peut s'égarer loin du réel; un esprit géométrique qui, n'ayant pas comme sauvegarde l'esprit de finesse, glisse de déduction en déduction à l'absurde; une songerie abondante et vague, qui devient parfois douloureuse et tombe souvent à la folie; un goût déréglé du fantastique et des chimères, qui engendre facilement des hallucinations morbides; une imagination audacieuse, que le bon sens ne modère pas; une vigueur lourde, qui dé^'énèrc en grossière brutalité; une sentimentalité, qui ne supprime pas chez tous la vraie sensibilité, mais qui choit presque toujours dans la sensiblerie. Précieux ou dangereux, tous tes traits de sa nature, les défauts aussi bien que les qualités, la mettaient à même d'opposer à l'art méditerranéen un autre art, symbolique et pathétique, un art de force, fût-elle pesante, et de rêve, fût-il étrange. Elle l'a fait admirablement en musique, et elle y a réussi par moments en littérature, mais jamais, — ou si rarement! — dans les arts plastiques.
C'est qu'elle manqué, à un point invraisemblable, de génie inventif : incapable de rien créer, ç\\e n'eut comme ressource
L'\I,I,EMAr. NF, ifi."»
que d'imiter. Humiliante vérité, dont son infatuation insensée, qui n'a d'égale que sa mauvaise foi, ne saurait convenir. Peutolle oublier ce que Fichie disait à son peuple? u C'est vous qui, parmi les nations modernes, avez reçu spécialement en dépôt les germes de la perfection humaine. » Quand on est le peuple élu, on n'accepte pas les démentis de la Vérité, et on le lui fait bien voir en la maquillant : falsifier, c'est, en ce cas, un devoir pieux.
L'Allemagne a trop longtemps jeté de la poudre aux yeux : son érudition accablante et fallacieuse en imposait par son poids et son apparente gravité. Elle se chargeait de donner, après la lettre, à ses artistes, le génie de la création qui leur a toujours manqué : elle usurpait sans vergogne les gloires étrangères. On sait aujourd'hui ce qu'en vaut l'aune : une histoire plus loyale et une critique mieux avertie ont arraché au geai les plumes du paon.
Que serait l'Allemagne sans la France, l'Angleterre, les Pays- Bas et l'Italie.^ Elle ne fut chrétienne qu'après la mission des moines anglo-saxons et la conquête de Charlemagne. Elle ne fut théologienne qu'après les scolastiques de France et d'Italie. Elle ne fut mystique avec Eckart et Tauler qu'après la France des moines de Saint-Victor et l'Italie de saint Bonaventure, le grand docteur séraphique. Elle ne fut philosophe qu'après Descartes, Malebranche et Spinoza. Elle ne fut réformatrice qu'après l'Anglais Wiclef, le Tchèque Jean Huss et l'Université de Paris. Elle ne fut musicienne qu'après la France et la Belgique de la polyphonie et l'Italie de la mélodie accompagnée ^
I. Les Germains aimaient la musique; mais c'est un goût commun à tous le» Barbares, à ceux de l'Antiquité, comme aujourd'hui aux nègres d'Afrique. Ge n'était que l'art rudimentairc, né avec l'homme primitif, la première joje
du Sauvage,
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Ce n'est de même qu'après la Belgique et la France qu'elle eut la gravure sur bois ^. Elle n'eut l'imprimerie qu'après la Hollande : « l'invention » de Gutenberg n'est qu'une application plus pratique de celle de Coster.
Elle n'eut une poésie chevaleresque au douzième siècle qu'après nos trouvères, qui lui fournirent les modèles et même les sujets; après une éclipse plus que séculaire, elle ne retrouva une littérature, depuis Klopstock, qu'à l'instar des Anglais. Elle a besoin d'initiateurs étrangers; il faut à son inertie une impulsion du dehors. La question que se pose l'abbé de Coppée :
Qui pourra^is-je imiter pour être original •'
Lessing la résolvait en conseillant au théâtre allemand l'imitation de Shakespeare pour l'affranchir de l'imitation de Racine. Il se trouva que la patience laborieuse de l'Allemagne et son application tenace la menèrent très loin sur certaines routes ouvertes par d'autres; c'est que l'exemple du dehors déclen-
I. L'Allemagne chicane la date de i4i8, que porte la Vierge de Bruxelles; mais, pour son saint Christophe de i^sS, ni la date, ni, malgré ea maladresse toute tudesque, l'origine ne sont certaines. L'Allemagne annexe sans pudeur des planches anonymes de toutes provenances. Elle oublie notre bois Protal et l'art d'Avignon qui font de la France la seule concurrente des Puys-Bas. C'est toujours le Suam cuique traduit à l'allemande : n Le bien d'autrui doit être à moi. » Il suffit pourtant de comparer, dans la Bible des pauvres, les planches flamandes, qui ne peuvent être postérieures à i420, et les planches allemandes, ajoutées quarante ans plus tard, pour constater que, vers i46o, l'Allemagne n'avait pas encore regagné son ret.ird. [Voir Del^borde, la Gravure (Quantin) et Rosenthal, la Gravure (Lauren?)]. — Il fallait préciser pour cette gravure sur bois, qu'on a une tendance, en raison de sa patience laborieuse, à concéder à l'Allemagne.
a. Ses poèmes antérieurs ne sont, comme l'épopée « héroïque » des Nibelungen, qu'un entassement confus de h'gendes monstrueuses et vogues et d'aventures violentes et monotones, célébrant la force brutale, la fourberie et la soif de l'or.
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chait en elle des forces latentes : par l'abstraction, elle est devenue philosophe; par le rêve, musicienne; tandis que l'autre face de son génie, le réalisme intéressé, lui assurait de fructueux succès dans les applications pratiques qui démarquent l'invenlion d 'autrui.
Mais la beauté plastique lui est étrangère : son incapacité d'y atteindre et même de la comprendre est extraordinaire et vraiment unique. Pour le goût dans le domaine des formes et des xouleurs, non moins que pour le tact et la finesse d'esprit, l'Allemagne est u l'ilote ivre » des nations : elle donne les modèles à éviter.
C'est qu'un peuple est fils d'un pays : la rudesse d'un climat désagréable, l'obscurité des forêts, la froide humidité des marécages, la monotonie des landes et des sablonnières, « l'horrible gris sur gris du Nord », comme disait Nietzsche, ne pouvaient engendrer que lourdeur, maladresse et brumeuse mélancolie. Ce pays allemand est un contre-sens géographique : il tourne le dos au soleil. Plaines monotones, ouvertes sans défense aux vents du nord; plateaux qui se haussent vers le sud, comme pour refroidir le climat par l'altitude à mesure que la latitude pourrait le réchauffer; montagnes qui se dressent au midi comme une barrière contre les souffles fécondants et les effluves propices. « Von Felsen zum Meere I » Oui, du versant sombre des monts, par les plaines ingrates, aux mers froides.
Bonne, douce, poétique Allemagne, Allemagne patriarcale, qu'on a si longtemps aimée au siècle dernier, qu'êtes-vous devenue.»^ Hélas! vous n'étiez qu'un mirage : prenant prétexte de votre (( Gemûth », alourdi de bonne chère, bercé de musique et maquillé de pateline hypocrisie, Mme de Staël vous avait inventée pour faire pièce à la France de Napoléon; nos Romantiques, Michelet en tête, vous avaient encensée et embellie à
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l'envi. Vous n'étiez qu'un noble rêve français, qu'une romanesque chimère, que Quinet le premier dénonça comme une dangereuse erreur et qui s'est évanouie dans le sang el dans la boue.
De sa lutte pénible et acharnée contre une nature mauvaise, l'Allemand a gardé la rudesse brutale de l'ancêtre barbare; du climat, il a pris une somnolence engourdie. Mal réveillé d'un songe hanté de chimères vagues, il se rue aux coups. Sa naïveté apparente, sincère ou cauteleuse, n'a fait que trop illusion sur sa brutalité foncière : on l'a nommée bonhomie, et ce n'est que de la lourdeur; on y a vu, chez ses artistes, l'expression spontanée du sentiment, et ce n'est que de la gaucherie. Et souvent, sous ce masque, que de fourberie! Dans l'art, comme dans la vie, que de mensonges! Goù[ du faux, du chiqué, du toc : bronze en fer-blanc et marbre en stuc.
Les intempéries des saisons, les longues froidures portent l'Allemand à la mangeaille el aux interminables beuveries : gorgé de bière et de nourriture plus copieuse que délicate, il y puise d'abord une grosse et pesante gaieté, puis il roule sans raison à des accès de fureur, quand il ne sombre pas dans un accablement hébété. \i équilibre ni mesure : crédule ou retors, trop simple ou trop compliqué. Aspirations liaiisn lulontales cl fumeuses vers l'Idéal ou fange crapuleuse.
Vaincue, l'Allemagne est humble et scrvile; elle abdique, clic s'agenouille : « Notre domaine n'est pas de ce monde », disaient ses penseurs au dix-huitième siècle. Vidoriouse, elle ne connaît plus de bornes : « VHra mêlas », s'écriail Charles-Quint. Arrogance outrecuidante : (( Deulscliland iiber alleâ! » Ambition mondiale : u Fm décret de Dieu, l'Univers doit être àlleinandt » Toujours au-de«su« ou au-deâsdus, janii^iii gu point juste : sensibilité larmoyanlc ou .violence féroce, Verijissinei/i-