SUISSES ET SCANDINAVES
tin autre pays, une autre vie, une autre histoire et, de la même race, sortent d'autres hommes. Des frères du peuple brutal et servile la montagne et la mer ont accompli ce miracle de faire des nations nobles. Chez les libres montagnards, les Suisses, chez les libres marins, les Scandinaves, le vent du large, le vent des cimes ont chassé les miasmes malsains.
Les bergers des Alpes ont brisé le joug des féodaux d'Autriche et conquis par leur courage le droit d'être d'honnêtes gens; les Northmans ont débtité par la piraterie; mais, sur leurs (( dragons » qui affrontaient la tempête, il fallait à tous les rameurs mi sang-froid intrépide, un œil clair et une main prompte : ils étaient les compagnons et non les valets de leur
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jarl. Ces Germains du Sud cl du Nord ont de singulières ressemblances ; m^me rudesse, même vigueur, même conscience, même franchise; leurs âmes se rejoignent, par-dessus le marais allemand. Invention semblable ou emprunt? La légende de Guillaume Tell se retrouve en Suède.
La Suisse ne s'est séparée de l'Allemagne qu'au quatorzième siècle; voici cent ans à peine qu'elle a rattaché solidement ses Français et ses Italiens, sans parler de ses Ladins, aux Allemands affranchis de sa Souabe méridionale : formée de membres détachés des trois grands peuples qui l'enserrent, elle se partage entre ces trois grandes cultures. Cette patrie nouvelle, cet asile de liberté au centre de l'Europe, cette œuvre d'héroïsme et de ténacité, création unique dans l'Histoire, n'a pas encore eu sa floraison d'art spéciale : cette vie originale ne s'est pas traduite jusqu'à présent par une combinaison originale de lignes, de couleurs, de sons. C'est que, si volontés et forces convergent pour la défense en commun des intérêts et de l'indépendance, pensées et sentiments divergent. Il n'y a pas d'art suisse; il n'y a que des artistes français, italiens, allemands de nationalilé suisse : ils ne se ressemblent pas entre eux; ils ne se distinguent pas davantage de leurs parents dvi dehors.
Le Tessin, d'ailleurs, est trop petit pour former de toutes pièces une Italie helvétique distincte de la grande. La Suisse romande, cette France protestante, d'esprit sévère et fort par la vertu de son calvinisme, par son calvinisme aussi est mal préparée à l'art : elle y apporte d'ordinaire plus d'honnêteté que d'audace, plus de conscience que de grâce ou de fantaisie. La Suisse allemande, plus importante, plus anciennement constituée, n'est qu'une province intellectuelle de l'Allemagne : le divorce du goût n'a pas suivi la séparation des Etats; le bois
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sculpté, les broderies, les vitraux, où ces Suisses ont excellé, relèvent de l'art allemand. Est-ce que la force massive et la lourdeur de Bœcklin, le grand peintre de Bâle, seraient dépaysées à Munich ou à Berlin?
Les montagnards seuls ont montré un goût propre du décor en adaptant l'habitation au pays : la maison de bois, le chalet, s'implante avec légèreté sur la pente gazonnée et s'harmonise avec les arbres, les pâturages et les rochers. Feront-ils plus.** Que peut ici, devant l'Art de la Nature, la concurrence de l'Art humain? Dans la montagne, les masses sont trop énormes, les lignes trop grandioses, les prestiges de la lumière et de la couleur trop féeriques : tout est fait pour élever la pensée, pour enflammer l'enthousiasme poétique; mais l'artiste qui doit choisir, délimiter, définir, est mal à l'aise : les panoramas sont plus lyriques que plastiques. L'Arcadie, cette Suisse de la Grèce, fut célèbre par son courage; mais où était son art? Comme jadis ces bergers de l'Helladc, ceux de l'Helvétie aiment la musique, mais elle n'est pour eux que le simple rythme, la voix naïve, le leitmotiv traditionnel du paysan : flûte de Pan, à laquelle répond la nymphe Echo, cor des Alpes, qui prolonge dans la paix du vallon le ranz des vaches. La vraie créalion d'art de la Suisse, c'est elle-même, c'est-à-dire les chalets, les troupeaux, le tintement de leurs clochettes, la mélodie rustique, la vie libre dans la montagne.
L'art Scandinave, tel qu'on l'entrevoit dans le passé et tel qu'il vient de renaître, a une tout autre importance : c'est qu'il exprime la forte personnalité d'une race qui vivait à l'écart de la civilisation dans ses péninsules et ses îles lointaines, sous l'étrange clarté de son ciel boréal.
Germains eux aussi, mais séparés des autres Germains depuis l'aube de l'Histoire; quand ceux-ci, du Rhin à l'Oder, devinrent
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les Allemands, les Scandinaves n'avaient déjà plus rien de commun avec eux, sauf un lointain atavisme. Voici les vrais représentants du pur esprit nordique, comme les Italiens le sont du pur esprit méditerranéen. Comparaison pénible pour le Nord! L'Histoire l'a mal servi : barbare, il ne se manifeste que par une a;rchitecture simple et pratique et par l'art décoratif; quand il se civilise, c'est pour se mettre à la suite de ses initiateurs en reniant son propre génie; et il lui faut de longs siècles pour s'affranchir.
Comme aux Suisses, le sol et le climat ont suggéré aux Scandinaves l'architecture du bois : de vastes charpentes supportent les grands toits très inclinés pour laisser glisser la neige et la pluie et descendant très bas pour protéger les maisons. C'est un des caractères essentiels du paysage surtout en Norvège : legs des bûcherons et des charpentiers des forêts antiques. D'autre part, les Scandinaves ont conservé pendant les deux tiers du Moyen Age l'art « barbare », importé d'Asie par les Aryens, l'art naïf, lourd et somptueux qui stylisait avec rudesse, mais avec force, les monstres et les chimères suggérés à l'imagination des primitifs par les prestiges de la Nature, les brouillards du Nord et les fantasmagories de l'hiver.
Leur éloignement n'avait pourtant pas préservé les Scandinaves de toute influence étrangère : leur art païen était mélangé déjà d'apports étrusques et byzantins. Quand ils entrèrent dans la Chrétienté, aux onzième et douzième siècles, ils étaient trop en retard pour ne pas suivre aveuglément les leçons et les exemples des grandes nations qui les initiaient à la civilisation et aux arts de l'Europe : ils abjurèrent en bloc tout leur passé, leurs traditions et leurs dieux; comme leur littérature, comme leur société, ils eurent un art français, anglais, allemand.
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Al)rès six ou sept cent? ans d'imitaliou, ils se sont ressaisis an dix-neu-v'ième ?ièc1e dans le grand réveil de? esprits natio naiix. Les drame? d'un Ibsen, les toiles d "un Krojer, c'est un monde nouveau d'idées, de sentiments, de sensations, un monde étrange et captivant, instruit par \r. notre, mais en marge du nôtre. Les grands peintres des trois nations doivent à leurs moeurs et à leur ciel un sens spécial de la nature et de la vie intime avec l'amour de la couleur et l'analyse délicate et forte des lumières rares. Leur art puissant et réaliste, imprégné de poésie et de symbolisme, tient solidement à la terre, mais il y passe un ressouvenir du ciel d'Odin. L'art décoratif s'inspire du passé nordique et renouvelle, en le civilisant, l'art « barbare )). Ces Germains du Nord ont iini par réagir contre la culture de l'Occident, mais ils ne l'ont pas rcjctée : ils ont greffé sur elle leur inspiration et leurs souvenirs.
Ce n'est donc pas l'art nordique sans alliage; mais, malgré les emprunts, c'en est la forme la moins adultérée : l'atavisme s'affirme avec franchise et âpreté. Ces œuvres savantes, qui expriment les pensées, les impressions et les goûts d'artisles et d'artisans d'aujourd'hui, il se pourrait qu'elles fussent, tant de siècles après l'épopée aventureuse et tragique des Northmans, les plus fidèles interprètes de leurs âmes violentes et rêveuses.