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LES PAYS-BAS : BELGIQUE ET HOLLANDE îSg

Bourgogne, les dix-sept provinces des Pays-Bas avaient une vie commune et un art commun, quand, dans la seconde moitié du seizième siècle, les sept ^ provinces du Nord rompirent avec Rome et s'affranchirent de l'Espagne. Cette révolution religieuse et politique sépara le peuple et l'art hollandais du peuple et de l'art flamands : alors seulement s'affirma, par leur scission, le contraste des pays que la similitude de vie et la communauté de race dissimulaient sous l'uniformité du Moyen Age féodal, communal et chrétien.

La Flandre, c'est la vieille terre celtique des Ménapiens. Recouverte, comme la rive gauche du Rhin, par l'alluvion germanique, elle resta pourtant, jusqu'au seizième siècle, vassale du royaume de France. Elle vivait fraternellement avec la Wallonie, cette « France de la Meuse », même avant que leur union politique ne relevât le nom glorieux de l'antique Gaule Belgique. L'Union des Germains de l'Escaut et des Gallo- Romains de la Meuse a fait la force » de cette Belgique, où se touchent et se rejoignent les deux mondes. Notre sœur du Nord a juxtaposé et assemblé ce que nous avons combiné et fusionné : chez elle, c'est une alliance; chez nous, c'est un alliage. Mais la Flandre, elle aussi, la culture latine l'a profondément pénétrée, là même oià elle n'est pas devenue toute française, comme sa Deule et sa Scarpe wallonnes de Lille et de Douai. Elle semble, par contraste avec la Hollande, un pays du Midi; tout y a contribué : des étés chauds, la pompe des églises catholiques, les cours de Gand et de Bruxelles, le luxe du clergé et de la noblesse, et tant d'influences latines, suzeraineté de la France et de la Bourgogne, domination de l'Espagne. Sur cette terre opulente, la plante humaine a poussé

I. Ou, plus exactement, les huit ; mais le petit pays de Zutphen n'est qu'un morceau de la Gueidre.

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avec une vigueur généreuse, couronnée de gaieté et comme d'un héroïsme de joie.

Au quinzième siècle, l'art des Van Eyck et des Mcmling témoigne des origines germaniques par la patiente minutie et le soin méticuleux du détail; mais il est bien flamand déjà par le puissant réalisme, le coloris brillant et cbaud, le souci des recettes pratiques, le beau métier consciencieux et fort. Tout gothique encore, il se condamne aux formes maigres, anguleuses, ascétiques : c'est l'âme du siècle qui l'emporte sur l'âme du peuple. Mais la sève mal contenue bouillonne : la puissance créatrice se révèle par l'abondance et la diversité de cette peinture et par la splendeur des hôtels de ville, orgueil des flères communes, symboles de gloire et de liberté. Elle s'affirme aussi dans les chefs-d'œuvre magnifiques et touffus de la polyphonie : de Binchois et d'Ockeghem, « pilier de musique », à Roland de Lassus, « prince de musique », la musique « horizontale » enchevêtre à l'infini ses combinaisons et déroule triomphalement les flots innombrables de ses rythmes; elle construit (( l'architecture vivante » de son contrepoint.

Au seizième siècle, l'italianisme asservit le libre génie de la nation, qui résiste pourtant avec Brueghel; mais le paganisme do la Renaissance emporte la discrétion dévote et les anciens scrupules, et la Flandre du dix-septième siècle, affranchie à la fois de l'académisme italien et des timidités gothiques, la Flandre émancipée se livre à une superbe orgie de formes plantureuses et de couleurs éclatantes. Rubeus cl Jordaëns mènent le chœur, et tous, peintres, graveurs, sculpteurs, architectes, décorateurs, célèbrent à l'envi la .'^aiilé exubérante, la joyeuse fécondité, la plénitude de lichessc ri df^ force de leur patrie : des kermesses populaires aux châteaux princiers, c'esl U f«^le de la vie large, robuste, épanouie.

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Après la décadence où les entraîne l'Espagne moribonde et où ils somnolent, au dix-huitième siècle, sous le joug autrichien, Flamands et Wallons, réveillés par la Révolution, suivent d'abord la France et David; puis la nation double et une, désormais indépendante, relève l'art double et fraternel. C'est la renaissance de l'âge d'or : même richesse de coloris, même solidité et même éclat dans la peinture sincère et large, môme fierté robuste dans la sculpture d'un Constantin Meunier et de ses émules, même noble indépendance, même loyauté naïve et géniale dans la musique d'un César Franck et d'un Guillaume Lekeu, que la Wallonie nous a donnés, comme la Flandre, cent ans auparavant, avait cédé Beethoven à l'Allemagne.

Quelles ressources merveilleuses, quelle force inépuisable de vie dans ces pays généreux, où l'Art se ressaisit toujours malgré les emprises étrangères, comme l'indomptable génie du Lion de Brabant se libère des pires fléaux, domination des maîtres de hasard, tyrannie des conquérants, atrocités des barbares ivres : ils passent, éphémères; la Belgique survit, immortelle, ruche laborieuse, sanctuaire de beauté, foyer d'art, patiente et enthousiaste, créatrice et persévérante, Janus de l'Europe, Midi du Nord.

A la terre belge s'oppose l'eau hollandaise, ù la chaleur généreuse la froideur flegmatique : lourdes, d'ailleurs, cette Flandre et cette Hollande, et puissantes toutes deux; et toutes deux, courageuses et endurantes. C'est l'eau qui a fait la Hollande : elle l'a menacée d'abord, envahie, recouverte en partie; puis, repoussée par l'homme, asséchée dans les polders, maintenue entre des digues infranchissables, l'eau domptée, la mer, comme les fleuves et les étangs, s'est mise au service de son vainqueur. Elle lui a donné les produits de la pêche, les ressources du commerce, la richesse des grasses prairies, nourricières du bétail

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la vie intense de la batellerie, l'animation des ports, la défense de son inondation contre l'étranger, la ligne de ses marais qui protège la frontière de la Gueldre au Dollart et précise à la fois le territoire national et l'originalité, l'existence même de la nation.

Elle lui a donné aussi les jeux féeriques de la lumière sur l'émail de ses nappes immobiles ou courantes et sur l'émeraudc des prairies, de cette lumière qui descend tantôt grise, languissante, comme ouatée, d'un ciel nuageux et sombre, et tantôt merveilleusement claire et cristalline d'un ciel infiniment pur, d'un bleu délicat, d'une transparence limpide dans l'air léger, lavé de ses moindres poussières par la pluie propice : et la Hollande s'est complu aux prestiges de la lumière sereine ou contrastée, aux luttes des rayons et des ombres et à la magie du clair-obscur. Elle regarda la nature d'un œil patient et affiné, et elle créa la peinture de paysage : simple accessoire jusque-là, qui ne servait que de décor et de fond, le paysage devint le sujet même; la mer, l'atmosphère, les campagnes inspirèrent ses peintres de marines, de fleuves, de ciels, d'horizons, de prairies. Elle s'intéressa aux formes familières du bétail, aux vaches, aux moutons, aux chevaux, blancs, roux et bruns dans la verdure, et elle créa la peinture d'animaux. Et, comme les Hollandais sont les plus soigneux et les plus habiles des fleuristes, la Hollande créa la peinture de fleurs.

Les « burghers » des sept provinces étaient fiers de leurs cités; ils avaient l'orgueil municipal : et la Hollande mil toute sa minutieuse habileté à reproduire exactement ses villes, ses rues, ses monuments. L'hiver, qui ramène au foyer, dure longtemps autour du Zuyderzée; la maison qui n'est, dans les pays des longs étés, que l'endroit où l'on dort, est, pour le Hollandais, le séjour où l'on vit. Le Hollandais voulut sa mai-

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