LA RUSSIE
Un chaos, où le soleil, q\ii se levait radieux, a disparu dans la nuit; mais l'aube, qui nous charmait avant l'oîage, est un sûr garant d'un magnifique avenir.
Primitive et païenne, convertie au Christianisme orthodoxe et civilisée h la byzantine, rattachée à l'Europe d'Occident par l'Allemagne, libre enfm des entraves séculaires, la Russie, avant la calaslroj)lie bolcheviste, a vécu quatre vies différentes; et, chaque fois, l'Art a traduit l'Histoire. Entre la grâce des débuts et la grandeur admirable déjà du réveil, deux avatars
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l'ont transfigurée, deux masques étrangers ont caché son Yisage : elle a subi, sept siècles durant, l'envoûtement prestigieux de Byzance; puis, pendant plus de deux auti'es, les lourds maléfices de l'Allemagne.
Sensibilité et imagination, grâce faite de naïveté et de souplesse, de simplicité et de raffinement, de douceur et de fantaisie : une force géante qui se connaît mal, une action qui pourrait tout, mais que paralyse trop souvent un songe vague. Aux confins des deux mondes, le rêve du Nord, le rêve de l'Orient s'unissent chez ce peuple si vieux et si jeune, sur cette terre où l'été d'Asie succède à l'hiver boréal. Pas de formes nettes : une pensée flottante, des mirages et des nuages. L'illimité des plaines, la fuite éternelle des horizons n'inclinent pas à préciser et à défijiir. Pas de sculpture : Byzance chrétienne n'en voulait pas, l'Allemagne en est incapable, et la Russie dut à Byzance sept cents ans d'art rigide et dévot, à l'Allemagne deux cents ans d'art éclectique et flasque. Mais des visions éphémères, des couleurs, des prestiges fugitifs, des sons, de fluides harmonies. Depuis plus d'un demi-siècle, les Muses de la poésie, du roman, de la musique ont préparé sa délivrance; c'étaient, il y a mille ans, les fées capricieuses et charmantes de la légende, de la chanson, des fraîches mélodies, qui se penchaient sur son berceau.
Chez les tribus païennes du peuple enfant qui vaguait de la Duna et du Dnieper à la Volga, le conte fantastique, la poésie épique ou lyrique, la musique mélancolique ou joyeuse jaillissaient sans effort d'une jeune imagination éprise du merveilleux, d'une sensibilité vibrante, qu'un rien émouvait. « Où avez- vous pris ces chants? w dit un vieux texte archaïque, (( Sont-ils nés dans la forêt ou sont-ils tombés du ciel? »
A la fin du dixième siècle, la Russie se convertit au christia-
ipÔ LES GRANDS PEUPLES DE l'aRT
nisme orthodoxe, et désormais elle byzanlinise, comme jadis les Scythes de la Tauride et du Taiiaïs imitaient la Grèce antique. Avec la religion, l'art vient de Constantinople : chaque cité russe est dès lors une autre Byzance. L'Eglise règne, lixe les formes invariables, proscrit la libre musique, emprisonne l'art dans de? bandelettes sacrées. Après la ruine de l'empire grec, la Moscovie recueille sa succession et relève l'aigle à deux têtes. Elle sauve et perpétue, non sans emprunts à l'Asie, l'héritage déjà ù demi asiatique de la Grèce décadente et raffinée du Bosphore. C'est l'art hiératique et somptueux : formes raides et pauvres, icônes traditionnelles. Christs et Vierges émaciés, grands yeux noirs mangeant le pâle et douloureux visage, coupoles et croix aux chaînes dorées, dômes que souvent l'influence de la Perse et de l'Inde allongent en bulbes, arrondissent en boules, déforment en poires ou en melons, parfums d'encens, lentes psalmodies, tapis épais qui ouatent les bruits, broderies de métaux précieux, émaux, pierres polychromes, dyptiques gemmés, dévotion ardente et faste oriental, — l'ascétisme enchâssé dans l'or. La Russie n'est, sept siècles durant, qu'un immense reliquaire où gît l'art immuable, embaumé par l'adoration et la prière; le libre génie slave est sanclifié et enchaîné dans un sanctuaire splendide et mystérieux loin de l'Europe et de la vie.
Avec Pierre le Grand, le Tsarisme et le Tchine veulent européaniser leur Asie byzantine; mais l'Europe voisine, c'est l'Allemagne : elle va être, pendant deux siècles, le mauvais génie de la Russie. C'est l'imitation allemande que le souverain et les fonctionnaires introduisent de force dans l'Empire. Lourde déformation d'une lourde culture : ce qu'il y a de lourd en Russie vient d'Allemagne. Art sans grâce et sans vie, emprunté à un art d'emprunt, pastiche maladroit d'un maladroit pas-