LA RUSSIE Î
tiche. Mais ce n'est qu'un vernis superficiel : l'âme du peuple reste dans le tei-nple séculaire, rêveuse, mystique, inaccessible; il n'a d'yeux que pour l'art des ancêtres : Byzance est la mère, l'Asie est la sœur, l'Allemagne n'est que l'étrangère impure et l'ennemie.
Puis la cour d'Elisabeth découvre la France, la France du dix-huitième siècle, fringante, désinvolte, gracieuse, spirituelle, et la France de tous les siècles, généreuse, audacieuse, géniale, — une autre Europe que la pesante et grossière Allemagne. Avec cette Europe-là, la Russie pressent qu'elle pourra penser, sentir, vibrer à l'unisson : l'autre, en l'asservissant, la choquait; celle-ci, qui pourrait la libérer, la charme.
Par malheur, entre l'Occident lumineux et la Russie, encore mal éveillée, s'interpose toujours l'Allemagne, massive et pédante; et l'imitation tudesque continue, à peine éclairée de quelques lueurs de France et de quelques rayons d'Italie : elle durera peu ou prou jusqu'à Rubinstein et Tschaïkowsky. Seuls les artisans ne trahissent pas la Vieille Russie : l'art populaire de la foule anonyme reste oriental et byzantin.
Mais les temps sont proches : au dix-neuvième siècle, la Russie s'affranchit peu à peu; elle desserre, elle rejette ses entraves germaniques; elle se ressaisit et se retrouve par à-coups malgré des rechutes. Pour la liberté, pour la vie, pour la gloire du monde slave et de toutes les petites nations que l'Allemagne et l'Autriche écrasent et corrompent de la Baltique à la Save, et la Turquie du Danube à la mer Egée, le colosse secoue sa torpeur séculaire : il se lève lentement, tout engourdi de son trop long sommeil, tout empêtré de ses vieux liens, les yeux encore vagues et pleins de rêve, mais confiant en l'avenir, avide de jouer son rôle et de remplir son destin. Quand on est la Russie, c'est-à-dire la réserve intarissable H mystérieuse du
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Slavismc, on n'a, pour créer une civilisation oriî^inale et un art nouveau, qu'à ne plus enchaîner les puissances que l'on porte en soi, décuplées encore par la trop longue contrainte qui leur fermait toute issue.
Immensité des forces de la nature et des forces de l'homme : c'est un fonds inépuisable de ressources et d'énergies. Contrastes extraordinaires de pays, de saisons, de vies : c'e^t une source intarissable de drame et de poésie. Le plus grand empire de la terre : la Russie est la reine de l'étendue; le plus peuplé aprc's la Chine et l'Inde : la Russie est la mère des multitudes. Sur le déroulement indéfini des plaines que baignent des fleuves géants et qu'entourent quatre mers et deux océans, le Caucase surgit colossal, et, plus loin, les monts Célo.stcs et l'Altaï et le Klioutchev volcanique. La Terre Noire, la Beauce colossale, aux moissons de sinople el d'or, où le rnoujik. vit et meurt entre son champ et son isba, est bornée par les steppes herbeux où galope le Cosaque, par les steppes salins où le chameau porte la tenîe du Kalmouk, par la forêt prodigieuse, coupée de clairières, que continue en Sibérie la Taïga sans limites. Union de mondes contraires : une Europe asiatique et une Asie européenne; la côte de Crimée, c'est le Levant; les toundras glacées, c'est le pôle. De magnifiques hivers que pare royalement !« manteau sans tache des neiges éclatantes; un printemps parfumé de fleurs innombrables; des étés brûlants sous un soleil d'Orient.
L'acîion et le rôve; des solnias de ca\rilier.s int'atigables et des couvents de moines contemplatifs. D'inquiétants défauts, et des vertus uniques. Trop souvent, l'indolence, le « Nitchevol )) insouciant et intraduisible : « Qu'impotlel Qu'y puisje? Qu'est-ce que cela fait? »; parfois, la colère furieuse; des violences effroyables, et dei» merveille«i de patience, de douceur