‹ L'art et l'histoireChapitre 59 sur 75 · LA RUSSIE 20I · texte numérisé non relu

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transition d'un byzantinisme somnolent ou d'un classicisme d'imitation aux notations les plus rapides, les plus souples et les plus brillantes.

Parce qu'elle devient une Europe d'Orient, la Russie assimile cette plastique française; mais, parce qu'elle est la Russie, elle crée une musique nouvelle, ou plutôt elle renoue puissamment la chaîne qui ne tenait plus, depuis dix siècles, que par les maillons légers de la chanson, honnie par l'Eglise, mais immortelle. Dès i836, Glinka prélude, et La Vie pour le Tsar scelle l'alliance de la musique et de la patrie. Depuis 70, les Cinq ont demandé aux chants populaires des accents nouveaux, des cadences imprévues, des rythmes d'une séduction étrange, 011 passent les parfums capiteux et subtils des libres steppes, le bruissement des forêts mystérieuses, le vent des plaines immenses, les clartés et les ombres des horizons sans limites, l'écho sauvage et harmonieux des vallées et des torrents de rOufral et du Caucase : joie et douleur, rêves, élans, ardeurs passionnées, vagues terreurs, douceur mélancolique, glissement fluide et chatoyant d'une mélodie infinie. La grâce ailée de ces maîtres, leur puissance délicate et souple, leur inspiration prime-sautière, servie au début par une heureuse ignorance, dédaignent les vieilles lois désuètes de l'harmonie traditionnelle : ils ont ouvert la route d'audace et de charme à Stravinsky, et c'est près d'eux que notre Debussy a pris confiance en son génie. La Russie reçoit l'impressionnisme pictural de la France : elle contribue à lui donner l'impressionnisme musical.

Aux accords formidables de la Tétralogie, à sa science surhumaine, au mysticisme abstrait de Parsifal, qui prédisaient ou proclamaient le triomphe du « peuple élu » et l'asservissement de l'Europe, répondent enfin la grâce spontanée, l'émotion délicate et vibrante, la sensibilité humaine de Boris Godounow et

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de Pelléas, qui annoncent la Liberté. De Pétersbourg, avant môme qu'il ne soit Pélrograd, et de Paris des voix e'élèvenl à l'unisson, qui encerclent rAllemafrne; elles couvrent le bruit des successeurs boursouflés d'un Waïrnéiisme byperfropbié et délivrent du joug écrasant l'âme cbantonle de l'Humanilé : prosage m.élodieux d'une entente plus intime pour une autre croisade et pour une autre délivrance, signe précurseur d'une ère nouvelle et d'un monde meilleur. Nationale et libérée de l'oppression wagnérienne, spontanée et libérée des entraves de la tradition, la musique russe préludait au double éveil de la Russie, h l'exorcisme du mortel sortilège allemand, à l'avènement de la démocratie et de la liberté.

Ici, mieux que jamais, l'Art traduit l'histoire et éclaire l'avenir : il est interprète et prophète.

Avant le coup de foudre qui l'a frappée, c'est de Russie, comme de France, que se sont élevés la mélodie qui a affranchi la musique, et le chant de guerre auquel le monde a répondu.

Cette liberté surgissant à l'est, à la place du vieux despotisme qu'elle avait souvent domestiqué, parut trop périlleuse à l'Allemagne pour qu'elle n'essayât pas d'en faire de l'anarchie. Tout la servit : des connivences, des trahisons, des faiblesses, des abandons. L'aube éclatante s'évanouit dans les ténèbres d'une invraisemblable tempête; et la Russie paya la rançon d'un trop long despotisme, qui avait brisé les volonîés et les courages et obnubilé les esj)rits, et d'un trop subit afi'ranchijsemont, qui déchaîna les flots innombrables d'une multitude libérés en quelques heures des vieilles digues. Elle fut surtout punie, une suprême fois, comme tous les Slaves et nous, les Latins, l'avons été depuis vingt siècles, de celte fatalité d'avoir l'Allemagne pour voisine.

Où l'ûrt anmit-il pu trouver un abri dani e«t universel

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désastre? Quand Verestchaguhie fut englouti, devant Port- Arthur, avec le vaisseau amiral russe, coulé par les Japonais, cette mort épique d'un grand artiste, c'était le symbole de la défaite héroïque de son peuple. Mais voici qu'un autre grand peintre, Ilia Riepin, meurt de douleur et de faim dans sa maison déserte : n'est-ce pas l'image de la Russie expirant de misère et de désespoir?

Mais les maléfices et la magie noire de îa sorcière teutonne se sont déjà retournés contre elie, comme le firent si souvent, par une heureuse saute de vent, ses gaz asphyxiants et vénéneux. L'Allemagne s'est effondrée, et l'atroce délire bolcheviste, qu'elle soudoyait, ne lui survivra guère : une aurore nouvelle luira, plus belle, sur une Russie éiDurée par l'épreuve du feu.

Le seul résultat durable de la formidable convulsion, qui paralyse pour quelque temps le généreux essor russe, — fièvre de croissance d'un géant, — ce sera l'affranchissement des peuples injustement asservis à l'aigle moscovite. Retrouvant leurs âmes, ils pourront vivre leur vie, eux aussi : Pologne, Lithuanie, j ays Letton =?, Esthonie, Finlande, Arménie, Géorgie, Caucase, Turkestan verront s'épanouir leurs sensibilités, leurs pensées, leurs arts, à côté de la sensibiliLé, de la pensée, de l'art russes. Et, désormais indépendants et fraternels, ennoblis par le bris des chaînes, les anciens tyrans, les anciens esclaves célébreront côte à côte, paf les chefs-d'œuvre d'un âge d'or, la victoire de la Liberté, la renaissance de leurs patries.

Délivrée de l'anarchie comme du despotisme, de ses propres défauts comme de l'écrasante brutalité et des mensonges corrupteurs de l'Allemagne, guérie de celte indolence, de celle incurie, de cet esprit de chimère, qui lui ont coûté si cher, la Russie pourra enfin librement le révéler à elle-même et célébrer son avènement, du Dniépar à l'Amour, par une merveilleuse

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floraison; et, auprès d'elle, tous les autres peuples slaves respireront, pour la première fois, à pleins poumons, allégés du poids étouffant de la lourde chape germanique.

Si ce monde nouveau d'idées, de formes, de sons, n'était pas quelque chose d'extraordinaire et d'inouï, ce serait une telle déception, un tel manque à gagner, que nous souffririons tous de cet avortemcnt de notre espoir comme d'une mutilation de l'esprit humain.

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