‹ L'art et l'histoireChapitre 68 sur 75 · LES GRANDS PEUPLES DE L ART · texte numérisé non relu

LES GRANDS PEUPLES DE L ART

belots précieux? Serait-il vrai, au contraire, que Kang yu Wéi et Sun Yat-Sen eussent réveillé la grande âme stoïcienne et démocrate de Mencius, inspi:atrice à la fois fie mans. étude et d'énergie? Ils ont proclamé à nouveau l'évangile que prêchait le généreux successeur du calme Confucius : « Tout tyran est un voleurl Le peuple est ce qu'il y a de plus noble. Il faut réparlir avec justice la propriété. » La révo'ution qu'ils ont fomentC'ese prendra-t-ellc au piège d'une dictature? Est-ce seulement une nouvelle dynastie qui se prépare, plus ou moin? travestie à l'européenne? Est-ce l'aurore d'une renaissance où l'âme chinoise régénérée, délivrée de l'envoûtement rituel, mais échappée aussi à l'ornière cosmopolite, s'exprimera par des oeuvres plus libres et plus hardies et retrouvera la noblesse de l'art Bouddhique et la vigueur de l'art Taoïste?

Evolution incertaine et lente : celte Chine innombrable est lourde à mouvoir. Mais Lao-Tsé, le philosophe de la « Raison suprême », affirmait que l'homme, affranchi de la Matière, reviendrait à l'Espril. Le maître du Tao, le vieillard au crâne énorme, à la longue barbe, chemine sur son buffle en souriant à l'avenir meilleur : il n'oublie pas que la pêche, qu'il porte à la main, ne mûrit que tous les trois mille ans.

Des îles ensoleillées, nids de verdure que baigne une mer indigo, des baies gracieuses s'ouvrant entre de fiers promontoires, des montagnes au noble profil, des vallons délicieux, des lacs limpides, un pays de beauté dans l'air lumineux de' son printemps fleuri. Mais le sol tremble souvent dans ce paradis terrestre, et !»ur cette sérénité trônent des volcans : le Fouzi-Ya-

ma dresse son cône superbe sur l'horizon de Yédo. Des hommes agiles, orgueilleux, intrépides: un esprit ingénieux et clair, une verve prime-sautière; le visage souvent impassible, l'âme toujours ardente; des femmes d'un charme menu, subtil et désinvolte; un peuple de chevaliers, de poètes et d'artistes. Originale distinction, fantaisie noble, goût tout ensemble très imprévu et très sûr du rare et de l'exceptionnel: une étrange fleur de fierté, d'élégance et d'esprit.

Au positivisme sans idéal de la Chine, au rêve de l'Inde, à l'abstraction de l'Arabe, à leur routine ou à leur fatalisme, le Japon oppose son point d'honneur, son active énergie, sa vue nette du réel, et il dépasse ses frères d'Asie parce qu'il est plus complet qu'eux, parce qu'il unit l'énergie à la poésie, le sens pratique à l'héroïsme.

Chine et Japon, sans doute, ont des traits pareils, la minutie méticuleuse, l'amour du singulier, du bizarre, de ce qui éloniie le sens commun, et, dans leur malicieuse raillerie, ils vont tous deux jusqu'à la caricature; leur souci du détail se plaît également aux bibelots; ils rivalisent de patience, de labeur, de ténacité, d'habileté; et tous deux ont la passion de la nature et sont de prestigieux coloristes. Ces Jaunes ont un air de famille qui saisit à première vue. Mais la Chine s'occupe surtout de la matière et ne se soucie guère que de la mettre en valeur : c'est la main qui exécute. Le Japon pense au décor : c'est l'esprit de vie qui anime. Entre les deux peuples voisins le contraste est saisissant comme entre la flamme qui jaillit et l'eau qui stagne. Ici un continent et là des îles étroites : immensité et monotonie, petitesse et pittoresque variété.

Et les races ne diffèrent pas moins que le pays : les Chinois sont les Jaunes par excellence, les Japonais ne le sont qu'à demi. Si l'archipel a reçu d'Asie des Jaunes qui ont, semble-t-il, for-

^ï^(^ T.'K'i CHAUDS }'KIJPIBS DK i/aTT

mé plutôt le peuple, il lui est venu d'Océanie des conquérant» blancs ou bronzés, ann^lres probables des nobles. Ces compngnons de Zin-Miu, le fils du Soleil, arrivaient de l'Orient : ils étaient frères de ces Polynésiens, assez braves en Nouvelle-Z<!'lande pour tenir les Anglais en échec et mériter d'être traités en égaux; assez irraceiix .^ Taïli, « la rouvelle Cylhère », et aux Marquises pour charmer tous nos voyageurs; assez infelligcnis aux Hawaï pour faire de leur patrie, sous les grands Kaméhaméha, une pelite Europe du Pacifique. Deux races, mais elles se mélangèrent : l'union était achevée avant le début de l'iiisloire.

L'exemple des Japonais prouverait surabondamment, si cehii des Anglais n'y suffisait pas, que la nation la plus originale, la plus nettement caractérisée, peut sortir de mélanges disparates, quand les éléments se sont fondus, et les qualités combinées dans un creuset favorable. Un fond jaune, un fond germanique, mais les deux archipels propices, aux deux extrémités de l'Ancien Monde, aident des races nobles, Polynésiens ou Français, à épurer ces masses puissantes et lourdes, à les dégager de leur gangue, ici de la matière et de la routine, là du rêve vague et de la brutalité; l'esprit triomphe : (( mens agitât molem ». C'est le pays qui fait la nation; la patrie n'est pas seulement le sol sur lequel ont vécu les anciîtres : c'est la terre paternelle qui engendre le peuple. D'un mélange de races semblables h celui du Japon, d'autres terres moins heureuses, trop chaudes, n'ont fait que le Malais.

Le Japon, à première vue, ressemble d'autant plus à la Chin»*, qu'il sort d'elle, comme la France de Rome. La Chine vénérable a créé la civilisation quisepropageadanstxitl'Extrâme Orient, en Annam et en Siam, aussi bien qu'en Corée. Le Japon, plu» jeune, a reçu d'elle sa science, son écriture, ses arts, l'architec-

T. F. JAFON

ture, le bronze, la porcelaine, le papier, le» soieries; la Corée fut souvent l'intermédiaire et lui enseigna surtout la poterie. Et, comme à la Chine, c'est le Bouddhisme qui, au huitième siècle de notre ère, lui révéla le grand art : le Japon doit à l'Inde sa sculpture religieuse et sa peinture, mystique et suave au début. Et, comme la Chine toujours, il connut, il aima l'art de la Perse, venu par mer avec le commerce, au seizième siècle: précieux exemples d'élégance sobre et de grâce aristocratique, les motifs Persans fournirent aux brocheurs d'éîoffes des arabesques et des rinceaux fleuris, et les miniatures inspirèrent des Kakémonos.

Le Japon n'a pas été créateur dans la grande plastique. 11 garde l'architecture chinoise qui lui convient et qui lui suffit : il n'était pas assez philosophe, pas assez constructeur d'idées pour édifier une nouvelle synthèse de formes. Le bois, d'ailleurs, s'imposait dans le pays des tremblements de terre. Ne serait-ce pas pour fixer plus solidement à leur sol mouvant ces solives et ces poutres, que les Japonais les coiffent d'un toit énorme, dont la lourdeur joue ici le même rôle que celle des pilastres sur les contreforts gothiques.^ Mais cette architecturet qu'ils ne changent pas, ils la décorent à leur guise. Sans que la forme varie, l'idée s'exprime si bien par le décor! Ils gardent leur sévérité primitive aux temples du Shinto, le vieux culte des ancêtres : vides d'idoles, ces « miyas » n'ont, comme seul ornement, que des miroirs de bronze. Les Japonais leur suppriment, — comme ils le font à leurs maisons, — le retroussis des cornes du toit et nationalisent ces antiques sanctuaires par cette innovation, la seule qu'ils se permettent. Ils le conservent, au contraire, dans les temples bouddhiques, comme pour rappeler l'origine étrangère du culte : c'est pour ces « téras » que se déploie toute la magnificence des ornements, des

Page 1