‹ L'art et l'histoireChapitre 69 sur 75 · LES GRANDS PEUPLES DE l'aRT · texte numérisé non relu

LES GRANDS PEUPLES DE l'aRT

frises, des panneaux, des bas-reliefs, qui fleurissent l'enceinte sacrée où trônent les statues divines. Les lignes s'estompent sous l'enveloppante magie des harmonies de la couleur; les pagodes brillent de la splendeur des toits rouges : la parure de l'art est réservée à Bouddha qui a révélé l'art. Et cette parure est une féerie.

Les types de la grande sculpture ne sont pas plus originaux que les gabarits de l'architecture : le Japon n'est pas assez méditatif, et il est trop séduit par les aspects changeants du réel pour s'attarder à cette abstraction quintessenciée, le style. Il accepte comme la Chine, avec un respect dévoticux, l'image consacrée de Bouddha; on dirait presque qu'il se résigne — l^i Chine s'y est bien résignée! — à cette beauté aryenne, à cet idéal de la Grèce, qui arrive anonyme au Japon et s'y implante avec ces types inspirés par elle à l'Inde et transmis par l'Inde au Nippon : un Olympien s'assied sur le lotus du Gange au pied du Fouzi-Yama. Mais, il est vrai, à peine initié, par cette révélation, ù la pureté de la forme, à la majesté tempérée d'une élégance sobre et d'une grâce sereine, le Japon, dès It^ dixième siècle, égala ses maîtres en prodiguant à ces modèles étrangers, avec son incomparable habileté d'exécution, l'extraordinaire sûreté de ses fondeurs et de ses mouleurs de bronze et les admirables patines dont il a le secret.

Et pourtant cette architecture, où le décor seul est vraiment national et dont il fait seul tout le prix, ce n'est plus qu'un art mineur; cette noble sculpture, dune impeccable exécution, n'est pas une production spontanée. Ce ne sont là, malgré le charme de l'une et la grandeur de l'autre, que les moindnîs côtés de l'art japonais.

Pour que le Japon soit vraiment lui-même, il lui faut lâcher la bride à sa verve spirituelle et railleuse, h son invention gra-

cieuse ou burlesque. Respectueux du seul Bouddha, le sculpteur prend plus de libertés avec les figures familières des sept dieux du bonheur, qu'il naturalise sans réserve : c'est à la japonaise que Benten, déesse de l'art et de la beauté, joue de la biva. Ici plus de style; à l'instar de la Chine, le caractère poussé jusqu'à la charge : le bon gros Hoteï, le dieu souriant de la gaîté, le Silène du Nippon, est le frère d'outre-mer de Pou-T'aï, le « poussah » chinois. Les dieux mêmes donnent la comédie à ce peuple, chez qui le peintre Toba Sôjo créait le genre comique dès le douzième siècle.

C'est sous les auspices de l'aimable Benten et du joyeux lloteï qu'est né tout le monde malicieux et charmant des figurines d'ivoire : peuple de Lilliput, évoqué, sur l'ordre d'une mignonne et fantasque Titania, par les lutins et les farfadets d'un Puck d'Extrême-Orient, pour errer sous les arbres nains, sous ces chênes et ces sapins en miniature dont une culture paradoxale maintient la cime au pied des chrysanthèmes. Celte sculpture d'étagère est d'une variété si amusante, d'une grâce si souple, d'un caprice si séduisant, qu'elle n'a comme rivales que les Tanagra de nos statuettes gothiques. Le Japon met au service de la plus inépuisable fantaisie un oeil qui voit tout et une main qui peut tout. Il n'est pas jusqu'aux poupées pour enfants dont un Toyokouni n'ait fait, par la vie intense dont il les anime, de délicieux objets d'art.

C'est le même amour subtil et raffiné du bibelot rare qui inspire ces miniatures poétiques, ces tercets savoureux où le troisième vers, ombre après la lumière ou lumière après l'ombre, avive l'harmonie des deux premiers d'une contradiction imprévue.

Cette exquise fantaisie se double de l'observation la plus précise et la plus juste. La gloire incomparable de la sculpture,

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ce sont les masques, les admirables et illustres masques de théâtre et de cérémonie ciselés dans le bois et la laque : ils forment la plus complète, la plus saisissante iconographie des expressions que peut prendre le visage humain. Celte notation des Japonais, si exacte et si aiguë, ce rendu si fin et si nerveux de la physionomie, c'est pour la figure humaine ce qu'est pour l'âme, en littérature, l'analyse de nos psychologues français : les grands sculpî.eurs-peintres de masques du Japon sont ses Racine et ses Molière.

Aussi sensualistes que les Chinois, les Japonais ne sont pas moins coloristes; mais l'esiirit chez eux vadc pa'r avcclcs ^cns, et ils sont les princes des dessinateurs, les rivaux de Florence tout autant que de Venise.

Au Japon, comme chez nous l'écriture, on enseigne à tous le dessin, et tous en ont le culte et la passion. Le plus grand maître du Nippon, le prodigieux lîokousaï, signait « le vieillard fou de dessin )>. L'amour de la nature, joint à cette vision si juste, a donné au Japon des animaliers hors de pair; la perspective aérienne, qui échappe aux Chinois, n'a pas de secrets pour ses paysagistes, qui sont les plus exacts des réalistes et les plus séduisants dies poètes.

La Chine et la Perse ont influé sur la peinture ; elle aussi, elle vient du dehors, mais son évolution s'explique surtout par l'histoire politique et sociale. Coexistence séculaire de deux emper-eurs, le Mikado et ce Siogun, (jue nous appelons à tort Taïkoun : écoles parallèles et différentes de Tosa et de Kano. Puis, monté-e de la démocratie : et voici, au dix-huitième siècle, en face des écoles officielles, l'école u Vulgaire ». Elles avaient possession d'Etat, Tosa depuis le dix-huitième siècle, Kano depuis le quinzième, quand cette intruse, dont presque tous les maîtres sortent du peuple, se dressa devant elles, comme les

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démocrates se dressent devant la noblesse du Genro depuis qu'il y a un Parlement au Japon. Tosa et Kano différaient comme l'aristocratique Kioto, capitale de l'élégance et de l'art, et l'active Yédo, plus jeune et plus vivante. Patiente et savante, sans attaches chinoises, mais non sans ressouvenirs des grâces fines de la Perse, Tosa dessinait uncc pureté et minutie, relevait de l'éclat des feuilles d'or la clarté de son coloris et se plaisait à célébrer avec une distinction sobre et raffinée la splendeur des fêtes et la magnificence des daimios : elle régnait à la cour du fils du Soleil, du Mikado, réduit, sept siècles durant, jusqu'à la révolution restauratrice de 1868, au rôle de Grand Pontife, impuissant et sacré, au fond de son palais de Tokio. C'est à Yédo, résidence du belliqueux usurpateur, de ce maire du palais, le Siogun, que dominait Kano, plus libre, plus large, d'une couleur plus puissante, plus docile, d'autre part, aux leçons de la Chine.

A leurs précieux Kakémonos, peints sur soie ou sur papier et somptueusement encadrés de soierie ou d'étoffe brochée, l'école « Vulgaire » — nous dirions plutôt Populaire — opposa, dès le dix-huitième siècle, son art démocratique, répandu à bas prix par l'estampe en couleurs. Elle bouleversa hardiment les traditions, osa prendre les modèles dédaignés jusque-là et s'intéresser aux gens du peuple, aux personnages du théâtre, aux courtisanes du Yoshivara, ce quartier des maisons de thé d'Yédo. Mais que son nom ne nous trompe pas! Elle eut plus d'audace et de désinvolture que ses aînées, mais non moins de charme et d'exquise distinction : Outamaro n'a guère de rival pour l'élégance; il n'est pas de coloriste qui ait obteim de tons plus rares que Teïsaï; et c'est aux rayons du puissant génie de Hokousaï que s'est animée la grâce de Hokkeï, comme Vaiî Dyck s'est formé aux leçons de Rubens. Libre de toute in-

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fluence étrangère, cette école Vulgaire est la plus exclusivement nationale; et pourtant, toute réaliste, dégagée des conventions, elle est la plus accessible à notre admiration : elle consacre et couronne d'une plus large humanité la gloire du Japon. Aristocratique ou démocratique, libre ou minutieuse, cedte peinture japonaise est, hors d'Europe, la seule rivale des nôtres.

Il en va de même pour la gravure. Les Japonais ont reçu la xylographie de lu Chine, qu'ils ont longtemps imitée. Mais ils commencent à graver en couleurs au dix-septième siècle; avec Moronobou, ils deviennent maîtres à leur tour, et c'est alors une extraordinaire floraison polychrome d'images, de livres illustrés, d'estampes, qui assurent le succès des œuvres de l'école Vulgaire et qui sont dignes de leurs modèles. Ce sont surtout ces fines et resplendissantes merveilles, les sourimonos, mutuelles étrennes qu'on s'offrait dans les sociétés d'artistes, de poètes ou de buveurs de thé : comme sur les plus précieuses enluminures de notre Moyen Age, les gaufrures, l'or, l'argent, le bronze, avivent les tons délicats de la splendeur de leurs rehauts : on dirait un chef-d'œuvre d'orfèvrerie.

C'est que, non moins que le sens de la vie, le Japonais a celui du décor : il y porte ce même esprit et ce même goût, ce génie de grâce, d'élégance et de fantaisie, cette indépendance primesautière qui n'a cure de la symétrie. Si, plus décorateur que constructeur, il fait de l'architecture un art mineur, on pourrait dire qu'il élève les arts décoratifs au rang d'arts majeurs par une inépuisable invention et par un charme suggestif. Sa patience infinie ferait croire qu'il n'a pas de nerfs; son habileté n'a d'égale que celle de l'Indien et du ChinoiSi Mais, au lieu du travail machinal de l'Indien, dont l'adresse atavique ne connaît pas l'effort, au lieu de la lenteur voluptueuse du Chinois, qui travaille la matière pour elle-même, pour la palper, l'aJ-

mirer, la mettre en valeur, c'est ici l'esprit qui domine la matière, au lieu de la servir, et la dompte pour créer de la beauté : le Japonais a des doigts de fée au service d'une imagination de poète, et les plus savantes techniques ne sont qu'un jeu pour lui. Nul ne l'égale comme ouvrier du métal : par sa fonte incomparable, le bronze prend dans le moule, sans la moindre bavure, la place de la cire perdue; il a des alliages inconnus ailleurs, du bronze d'or, du bronze d'argent; il obtient pour ses chefs-d'œuvre de forgeron et de ciseleur les tons variés d'admirables patines; il excelle dans l'incrustation et la damasquine. Son papier rivalise avec celui de la Chine. Ses soieries de prodige sont tissées de mirages et de rayons. Ses laques rouges, noires, dorées, aventurinées, incrustées de nacre, d'argent et d'or, sont les plus délicates et les plus magnifiques merveilles sorties des mains humaines. Si ses porcelaines le cèdent aux chinoises pour la beauté de la pâte, il n'a pas de rivaux pour sa poterie aux émaux transparents et somptueux, aux formes si diverses et si élégantes : grès rouges bruns de Bizen, faïences de Satzuma, grands et simples Owari, éclatants Koutani.

C'est dans le petit monde enchanté des bibelots que la plus charmante fantaisie se joue avec la verve la plus capricieuse : étuis à pipes, montures d'éventails, gardes de sabres; et ces appliques des fourreaux ou des poignées de sabres, les ménoukis; et ces petites boîtes, les inrôs; et surtout peut-être, ces breloques de ceinture, les netzkés : ces chefs-d'œuvre en miniature sont aux grandes créations de l'art ce qu'est à un long poème un sonnet singulier, délicieux cl sans défaut. Quelle souple aisance! Quelle grâce légère! Des tours de force accomplis comme en se jouant. Et cet art compliqué, recherché, exceptionnel, n'est jamais artiCciel. C'est invraisemblable : on

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s'étonne; mais c'est si joli. ii spirituel qu'on sourit; et c'e«t souvent exquis : on admire.

Et quoi qu'ils lassent, rapide improvisation ou travail minutieux, un l'ien ou un temple, peintres, graveurs, sculpt-eurs, architectes, décorateurs, ornemanistes, ils sont toujours les plust hardis, les plus délicat?, les plus savoureux des coloristes; et voici des feux d'artifice, des harmonies imprévues et adorables, des éclaboussements d'or. Ces Koutani, sont-ce des poteries ou des pierres précieuses .*> Et ces « vieux Satzuma », des faïences ou des bijoux.^ Nommerons-nous broderies ou peintures ces éblouissants foukousas, ces tableaux de soie chatoyants, dont ils enveloppent tous leurs envois amicaux, lettres ou présents, comme l'arc-en-ciel d'Iris annonçait les messages des dieux.**

Perfection du détail, mais harmonie des ensembles : tout achevé avec une invraisemblable minutie, mais tout placé dans le cadre qui convient. L'architecture est associée ou plutôt unie au paysage; elle en fait partie intégrante : tout le Japon n'est qu'une œuvre d'art étrange et délicieuse, un vaste jardin « chinois » ou « anglais », où demeures et temples ne sont que de grandes fleurs laquées.

Et les hommes ne faisaient pas tache dans le décor avant que la féerie ne s'évanouît au vent qui souffle d'Europe : dans leurs prestigieuses armures ou leurs robes magnifiques, ils ne déparaient pas plus le jardin merveilleux que des carabes d'or, des cétoines d'émeraude sur des roses, ou des vanesses splendides, des paons du jour constellés de gemmes o\ flambants de rayons. Ciselé, gravé, laqué, damasquiné, bardé de plaques et de mailles qui se moulaient sur son corps, l'homme de fer se dressait dans un scintillement d'écaillés et d'antennes : de l'hé roisme cloisonné, enchâssé dans un mouvant et souple métal; rien de rigide ici comme les armures de notre Moyen Age qui

cachaient les formes. Jamais eabres n'eurent plus belles lames : Tolède en aurait pu être jalouse! Et les gardes étaient incrustées d'émaux translucides. Ils ne quittaient leurs armes que pour revêtir de longues robes aux plis lourds, et l'homme Je soie étincelait sous les brocards fleuris. Les femmes, d'abord plus modestes, dépassèrent les hommes en richesse depuis !e dix-septième siècle. Si ce luxe était l'apanage des daïmios et de leur suite, les robes de théâtre, resplendissantes et fantastiques, en donnaient l'illusion au peuple.

Pour tout Japonais, il faut vivre en beauté; les Arabes seuls ont porté aussi loin l'art de la vie et du maintien. Naguère encore, rien n'était livré au hasard; un code subtil et rigoureux réglait la politesse, et le noble obéissait au point d'honneur le plus délicat : il faisait harakiri au moindre outrage, pour ie laver, en s'ouvrant le ventre, dans son propre sang. Le visage impassible, pour ne pas manquer à la dignité; et même, autrefois, couvert d'un masque dans les fêles de la cour et les cérémonies religieuses, de peur sans doute qu'un mouvement involontaire ne lui échappât. Il a fallu, si ce n'est dans les masques, l'avènement du peuple et de l'école Vulgaire pour que l'art connût le jeu des physionomies. Mais le petit peuple luimême, plus libre de l'étiquette, n'en a pas moins le souci du bon goût et des convenances.

Pour ces raffinés, il n'est pas de geste sans valeur; il n'est pas non plus d'objet, fût-ce le moindre, auquel il ne faille donner une forme rare et une couleur séduisante. Pas une négligence : dans la boîte de laque où ils rangent le masque, la soie qui l'enveloppe est en harmonie de ton avec lui.

Par une suprême élégance, ces amo\ireux du luxe et de la magnificence ont les inlérieui's les plus sobres : des parois de papier, des nattes sur le sol, un paravent, de» vaies de bronzi»;

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une simplicité tou'te nue : presque rien, mais tout est de choix: et la place d'honneur, le tokouoma, est réservée au Kakémono précieux, orgueil du maître de la maison : il ne l'y fixe que pour recevoir ses hôtes.

Au Japon, tout est art, car ce serait trop peu de dire que l'art est partout. Rien de banal ni de vulgaire, rien de lourd ni de lâché. Une prodigieuse souplesse de main, une inépuisable invention de couleurs et de formes, un sens inouï de la juste convenance dans le réalisme le plus hardi comme dans le plus fantasque caprice.

Aux époques successives de son histoire, cest toujours le même goût qui se manifeste sous l'apparente évolution, que la religion soit austère ou aimable, la société sévère ou brillante.

Cette histoire offre de frappantes analogies et un étonnant synchronisme avec la nôtre : aux deux extrémités de l'Ancien Monde, France et Japon, sans se connaître, ont vécu une vie parallèle. Le Japon sait fondre le bronze au quinzième siècle avant notre ère, la Gaule au quatorzième; il a le fer au sixième siècle, la Gaule au huitième. Il reçoit sa première grande civilisation de la Chine, comme la Gaule de Rome; et, si l'initiation au grand art est due ici au Christianisme, venu de Palestine, elle l'est là-bas au Rouddhisme, venu de l'Inde. Le neuvième siècle, qui voit nos balbutiements dévots et naïfs sous Charlemagne, voit aussi, en même temps que la première grandeur littéraire des Japonais, les vrais débuts de leur peinture, austère et mystique, avec Kosé Kanaoka. Aux douzième et treizième siècles, ce sont nos grands gothiques et c'est le second apogée de leur art avec la naissance de l'école de Tosa : Gotoba Tennô, empereur et grand peintre, est contemporain de Philippe-Auguste. Ici et là, malheurs et anarchie au quatorzième siècle et guerres civiles et religieuses au seizième encadrent la

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belle époque de notre Charl-es V et de ses artistes, de leurs Ashikaga et des premiers Kano. Le dix-septième siècle est leur grand siècle non moins que le nôtre : leurs Tokcugava ne le cèdent pas à nos premiers Bourbons, et ia fameuse époque de leur perfection classiqu-e, le nengo de Genrokou, correspond au règne de Louis XIV. Leur dix-huilième siècle est un sourire do grâce, de séduction et d'esprit : ils ont leurs Watteaux et leurs Fragonards; et les plus délicieuses folies de leur luxe féminin vont de Madame de Pompadour à Joséphine. Ils ont fait leur révolution quatre-vingts ans après la nôtre.

Et les voici qui en sont, après cette mort du vieux monde, à cet éclectisme, à cet art d'académi^e, dont nous avons souffert au milieu du siècle dernier : ruine du pittoresque dans le costume et de la poésie dans la vie, désarroi, conventions, pastiches, abandon des traditions nationales, insincérité, toute la rançon des boulev-ersements de la Société^ des progrès de la démocratie, de la découverte de l'étranger. Crise comme chcz nous naguère, comme en Chine aujourd'hui; mais la Chine est somnolente et passive et subit la pénétration étrangère; le Japon est actif : il imite volontairement l'Europe, mais c'est pour ne pas lui obéir. Avant tout, le salut du peuplel En suivant cette loi suprême, il sauve son âme; et cette âme généreuse, à son tour, sauvera l'art, que la révolution civilisatrice et démocratique semble sacrifier. L'œuvre guerrière et politique une fois achevée, le plus grand peuple d'art hors d'Europe saura bien se ressaisir : ce n'est qu'une éclipse éphémère après dix siècles de chefs-d'œuvre.

La révélation de cet art a surpris et charmé l'Europe : elle a retrouvé dans cet archipel lointain, dans c€s îles de l'étrangelé et de la fantaisie, la fierté de l'Espagne et son génie de la couleur, l'élégance et le luxe de l'Italie, le sens pratique et la dé-

itù l.Kî^ (;T\ANI)S PKIIPI,E& DE I.'aRT

cision de l'Angleterre, l'énergie et la minutie des Pays-Bas, la grâce, l'esprit, le goût, la chevalerie de la France, parfois l'éclat de l'Orient, et parfois la sobriété de la Grèce, et toujours sa perfection. Il n'y a rien au-dessus de l'art décoratif du Japon; et voici des statues et des peintures qu'on peut opposer aux uôtios, comme les Nô, ces drames lyriques qui s'associent h une mu9i(|ue expressive et à la plus noble des danses, rivalisent avec les chefs-d'œuvre de Sophocle, de Corneille, de Shakespeare, et avec nos opéras.

Quand on n'accorde au Japon qu'un art minuscule d'adresse et de caprice, on ne pense qu'aux bibelots et aux statuettes d'ivoire. Ignore-t-on que le Bouddha de Nara est la plus grande statue de bronze du monde ."^ Assis, il a 9.5 mètres de haut; debout, il en aurait /i2. Quand on insisie sur le goût du Japon pour l'exceptionnel, on néglige son amour de la nature. Quand on ne lui reconnaît que la maîtrise du décor, on oublie son génie d'observation : que fait-on des masques et de Hokousaï.*>

Ne disait-on pas couramment, voici quelques années à peine, à cause de leur stature im peu brève : u Ces petits Japonais ».^ Ce « petit » peuple a vaincu la Chine immense, la Russie et l'Allemagne, et conquis, dans la politique mondiale, ses lettres de grande naturalisation; il suffit de connaître son histoire et ses œuvres pour avouer que, dans les domaines de l'héroïsme et de l'art, il a plus de leçons à donner qu'à recevoir.

Rappelons-nous pourtant qu'il n'a pas été novateur en architecture, où il n'a su qu'exécuter de charmantes variations sur le thème de la Chine; ni dans la grande sculpture, où il s'est borné à reproduire d'une admirable façon, avec sa maîtrise du bronze, les nobles modèles indiens. Il faut vraiment que le souvenir des grands créateurs et des œuvres géniales de la plastique, de Phidias et de Michel-.\nge, de Karnak et d'Amiens, vienne rompne

l'enchantement, il faut que l'équitable raison réagisse à regret contre la séduction des plus artistes des hommes, pour admettre, puisqu'ils n'ont pas été vraiment créateurs dans la grande plastique, que leur art ne soit pas tout à fait l'égal des trois ou quatre plus grands.

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