RAPPORTS ET PARENTÉS
cette servilité d'une barbarie déguisée, n'aboutissent qu'à des calques sans âme et à des pastiches infortunés. Euphorion, l'enfant de Faust et d'Hélène, n'est pas mort-né, hélas! comme le voulait Goethe : il végète, et sa difformité stigmatise cette union contre nature.
Quand l'art Indien entre en Chine avec la propagande bouddhiste et lui révèle la pure beauté classique, la Chine n'est pas longtemps fidèle à l'Idéal : aussitôt éteinte sa première ferveur religieuse, elle retourne, positive et minutieuse, à son indifférence et à ses bibelots. i\Iais les arts Persan et Arabe trouvent dans l'Inde un terrain propice et y fleurissent à merveille, parce qu'elle est à moitié aryenne comme la Perse et qu'elle a le sens du divin comme les Arabes. Par ces assimilations parfaites ou ces déformations, par ces traductions ingénieuses ou ces contresens, l'art met en lumière la parenté ou l'éloignement des peuples.
L'évolution de l'art esquisse à grands traits et précise souvent par petites touches l'histoire de la famille humaine : elle fixe les lignées principales et les branches collatérales. La suite de ses œuvres forme comme un tableau généalogique des génies nationaux.
Les premiers arts organisés apparaissent avec les premiers Etats réguliers et les premières grandes civilisations dans cette Chaldée, qui est tout l'Orient, dans cette Egypte, oii les effluves méditerranéens tempèrent le génie de l'Orient. De ces deux sources majestueuses, qui devaient tarir après avoir fécondé le monde, sortent les deux grands fleuves de la civilisation et de l'art.
D'une part, la Grèce reçoit et transforme : elle fait son profit de tout et, législatrice de la Beauté idéale, inspiratrice du Monde, elle crée l'art de l'Occident, dont les Romains sont les
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missionnaires victorieux. De l'autre, la Perse hérite et polit : elle résume l'art de l'Orient ancien et fonde l'art de l'Orient musulman. X l'écart, tout d'abord, ici l'Arabie et là l'Espagne gardent toujours un cachet spécial et une originalité tranchée, même quand elles sortent de leur isolement pour recevoir des leçons étrangères ou porter au loin leur influence. Les deux mondes s'affrontent, se combattent, s'enrichissent par des échanges, s'entremêlent à Byzancc, puis en Russie. Ils se pénètrent réciproquement; l'Orient s'épanche jusqu'au Guadalquivir, à la Charente et au Rhin, l'Occident jusque dans l'Iran et dans l'Inde : la vague des églises à coupoles byzantines et à ornements arabes déferle jusqu'à Périgueux, Angoulême et Spire; dès les Achéménides, la Grèce donne la colonne à la Perse, qui s'inspire plus lard des miniatures françaises, puis de nos Pelits Maîtres du dix-huitième siècle. Ainsi s'affirment au cours des siècles, par les témoignages de l'art, ces emprunts et ces rapports entre les deux mondes rivaux : fréquentes consonances parmi les dissonances fondamentales.
A chacun des deux s'oppose un autre monde : à l'Occident méditerranéen, le Nord puissant et brumeux, la Germanie inculte et barbare; à l'Orient musulman, l'Extrême-Orient étrange et policé, la Chine vénérable, créatrice comme la Chaldée et l'Egypte, et le Japon, élève émancipé et ^-affiné de la Chine, comme la Perse de la Ghaldée.
En Asie, une énorme barrière de montagnes cl de déserts ne laisse filtrer que goutte à goutte de rares échanges entre les deux civilisations lointaines, l'une plus idéale et plus enthousiaste, l'autre plus positive et plus ironique. Mais, entre les deux, l'Inde s'éveille, par la vertu mystique de Bouddha, à la noble plastique qui lui vient de Grèce, à l'élégante architecture que lui enseigne la Perse : elle y enchev<^tre l'exubérance de son ima-
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gination et de son panthéisme, et, partie des règles helléniques, s'épanouit dans un prodigieux dérèglement. Sa pensée plus haute, son sentiment plus vibrant allument une flamme toute nouvelle dans le Monde Jaune. La Perse, les Arabes, l'Europe s'insinuent à leur tour dans l'Extrême-Orient qui profite de leurs apports et paye les intérêts de sa dette en habileté laborieuse et en ingéniosité.
En Europe, ce ne serait que la lutte inexpiable de la lumière contre l'ombre, de la pensée claire contre le rêve, de la plastique précise contre la poésie vague, s'il n'y avait la France, terre d'union oii se rencontrent, se tempèrent et se complètent les deux génies, terre heureuse où, par un miracle de rythme et de mesure, le Nord s'harmonise avec le Midi. De leur fusion» tout d'abord, naît l'art a gothique » ou plutôt « français », que l'imagination et la raison dressent en un savant et prestigieux équilibre arcbouté sur les doux mondes. Puis, au souffle de la Renaissance qui ranime l'âme classique en Italie et qui descend des Alpes comme le foehn, l'esprit latin se dégage de l'alliage germanique comme les vallons de la montagne de leur manteau de neige; et la France partage trois siècles avec l'Italie l'héritage gréco-romain. Au dix neuvième siècle enfin, elle unit le nouveau, dans une féconde synthèse, la raison et la beauté méditerranéennes au sentiment et au lyrisme nordiques, à moins qu'elle ne les oppose par d'éclatants contrastes.
L'esprit classique, qui leur devient assimilable, quand il est traduit par la France voisine et parente, féconde les âmes nordiques en Flandre, en Hollande, en Angleterre, quand l'imitation artificielle de l'Italie ne les stérilise pas. En Allemagne même, où toute beauté \ient du dehors, des greffes étrangères, deux tout au moins, trouvent un sol favorable : le gothique français, la musique française et italienne.
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En marge des deux mondes créateurs du grand art, les Jaune» par l'Inde, les Nordiques par la France connaissent la Beauté : il fallait ici cette mesure et ce goût pour ordonner ce chaos, et là ciillc exubérance et cette poésie pour féconder cette sécheresse.
De la grande floraison d'art, é.panouie sur les bords de l'Euphrate et du Nil, des semences éparses ont fécondé le monde et mûri diversement sous les ciels divers; et les dernières même ont germé, plus tardives et plus rares, jusqu'aux mers boréales, plus lointaines et plus étranges, jusqu'à l'océan Pacifique.
UiME ISOLÉE :
L'AMÉRIQUE PRÉCOLOMBIENNE
Les arts précolombiens sont les seuls qui ne se rattachent d'aucune façon à révolution générale et n'ont jamais rien reçu ni rien donné. Ils ont vécu dans l'isolement et ils ont été ruinés tout d'un coup, comme la civilisation et les peuples de l'antique Amérique; mais, dans le commun désastre, leurs restes sont les seuls interprètes de ces peuples muets et de ces civilisations disparues.
L'Europe n'a assisté qu'à leur mort et ne s'est guère souciée de ce qu'elle tuait, inconsciente du forfait commis : comme si la grandeur de l'humanité n'était pas faite de sa diversité et qu'on pût sans crime arracher une branche de l'arbre!
Ces peuples vaincus sont tombés dans une torpeur somnolente, qu'accablent le souvenir in précis ot cruel de l'ancienne grandeur et le morne désespoir de la ruine; l'art est déchu h quelques pauvres décors d'artisans pour des besoins rudimentaires. L'âme du grand Passé est morte, et l'Histoire implacable a scellé la pierre du tombeau d'un monde. L'Egypte antique nous parle encore dans ses hiéroglyphes, et elle a donné des leçons à la Grèce, à l'Europe, aux Arabes; la Chaldée, dont les
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cunéiformes sont éloquents, a légué son héritage à l'Orient. L'Amérique n'a pas d'héritiers, et les ruines de son art sont les derniers témoins et les seuls souvenirs des empires disparus.
Sur les plateaux de l'Anahuac, dans les forets du Yucatan, sur les rives du lac Tilicaca, les substructions énormes des téocallis, les blocs cyclopéens, les murs sculptés de bas-reliefs, les restes imposants des villes et des palais nous révèlent les magnificences des cultes abolis, le faste, l'opulence et l'orgueil des chefs Aztèques et Mayas et des empereurs Incas, fils du Soleil.
Un tardif repentir s'efforce, depuis quelque temps, de recueillir et de sauver les débris de ces arts, qui ont échappé, après plus de trois siècles, à la barbarie des civilisés d'Europe, au fanatisme dévastateur, à l'intolérance vandale de l'Espagne et de son clergé.
L'effondrement des continents Pacifique et Atlantique sépara l'Amérique du reste du monde. D'oii lui vinrent ses habitants .»> Aujourd'hui les nombreuses hypothèses d'immigrations d'Europe ou d'Asie ne semblent plus guère probables. C'est sans doute à la préhistoire qu'il faut se reporter pour retrouver les titres de parenté des Rouges avec le reste de l'Humanité. Le continent de l'Atlantide ne fut recouvert par l'Océan qu'après la naissance de l'homme. Les pn'tres d'Egypte, nous dit Platon, gardaient le souvenir d'un grand empire d'Occident disparu sous les eaux. Il est probable que les Guanches et les Ibères en sont venus, reculant pas à pas vers les Canaries et l'Espagne, devant la progression conquérante de l'Océan. Ds cette même Atlantide, qui s'effondrait lentement, les ancêtres des Rouges n'auraient-ils pas, en sens inverse, reculé vers l'Occident, vers les terres du futur « Nouveau Monde »? Par la découverte de 1^92, les Espagnols n'auraient fait — après combien de centaines de siècles? — que retrouver leurs anciens Toisini?
VTiE ISOI.Ék: ï/AMÉniQUE PHécOLOMBlENNK n^i")
Inconnues jusqu'à Colomb, les Amériques furent envahies après lui. C'est la double fatalité qui a pesé sur elles : l'isolement d'abord, puis l'écrasement. Il était, pour leur malheur, trop tôt ou trop tard, quand elles furent découvertes, conquises, ravagées : leurs divers pays ne se connaiss ient pas encore et u^ pouvaient pas s'entendre pour résister; et l'Europe, en pleine Renaissance, n'avait plus de leçons à demander à leurs arts : elle les supprima et leur imposa les siens. Après quatre siècles, c'est à peine si leur âme violentée commence, par une réaction presque insensible, à s'affranchir des chaînes étrangères.
Avant Colomb, ignorant qu'il y eût d'autres mondes, les Amériques ne communiquaient même pas entre elles. Il ne servit de rien que les alluvions fissent un bloc de l'archipel du Centre- Amérique et qu'une poussée unît l-es continents jumeaux en soulevant l'isthme de Panama : les communications par l'isthme montagneux étaient trop difficiles; et, d'ailleurs, pas d'animaux de trait ou de bât, donc pas de voitures. La mer ne les rapprochait pas davantage, car les Précolombiens, sauf les Caraïbes sauvages des Antilles, n'étaient guère navigateurs. Les deux grands groupements civilisés. Etats Aztèques et Mayas au Nord, Empire Inca au Sud, vivaient à l'écart les uns des autres. Ils n'ont pu, dans cet isolement, se développer que d'une façon incomplète. Vae soli! Privés de ces emprunts mutuels, cjui sont la vie même de l'Ancien Monde, réduits à leurs propres forces, leurs civilisations et leurs arts restent imparfaits et comme inachevés: autre preuve, par le contraire, de la bienfaisante nécessité de l'entr'aide. Ils ne connaissent même pas le fer, qu'ils n'ont pas su extraire de leurs riches gisements ; et le Pérou, le plus artiste de tous, n'a pas d'écriture.
Et cependant leur art était d'une prodigieuse magnificence. Auréolé de tout l'éclat de leur richesse, scintillant de pierreries,